[RSS] Twitter Youtube Page Facebook de la TC

Actualités et analyses [RSS]

Lire plus...

Newsletter

Twitter

Facebook

Sur le film-documentaire Les nouveaux chiens de garde

Par Lászlo Merville (31 janvier 2012)
Tweeter Facebook

Il est sorti le 11 Janvier dernier dans les cinémas français, ou plutôt dans les rares salles à l'avoir programmé, car en effet, le film de Gilles Balbastre et Yannick Kergouat dérange. Le premier était directeur de la publication du journal le Plan B (1), et le second est co-animateur de l'association Acrimed (2). Autant dire que ces deux là connaissent bien les dessous de l'empire des médias.

Les nouveaux chiens de garde est directement inspiré du livre de Serge Halimi (3), essai sur la critique des médias, (paru en 1997 et actualisé en 2005) qui a connu un très fort succès en librairie (plus de 135 000 ventes six mois après sa parution) ; lui-même inspiré du pamphlet du communiste Paul Nizan paru en 1938 sous le nom : Les chiens de garde (4).

Henri Maler (fondateur d'Acrimed) nous rappelle au sujet du film, qu'il faut « faire ou refaire de la question des médias la question démocratique et donc politique qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être »(5). Le film ne fait pas défaut à cette idée. C'est un film-documentaire effectivement politique qui montre de manière très claire le lien direct entre le capitalisme et les médias qui rayonnent autour de lui.

On apprend ainsi tout au long du film comment le pluralisme (pluralisme des chaînes, des radios, des journaux) vanté par les médias eux-même pour montrer le « large choix » qu'aurait le public, est en fait quadrillé et contrôlé par une poignée de capitalistes comme Lagardère ou Bouygues. Ainsi on apprend comment TF1 évite dans son JT les sujets fâcheux ayant attrait au groupe de son propriétaire, Martin Bouygues, comme par exemple les graves problèmes de sécurité lors de la construction de l'EPR de Flamanville.

On ne peut également s'empêcher de sourire et de remercier les réalisateurs lorsqu'ils tapent avec force sur les médias dits « de gauche » (Libération, Le Monde...) en montrant, preuves à l'appui, leur participation active au royaume médiatique au service de la bourgeoisie.

Un exemple frappant de la mise en scène des médias pour montrer qu'en France il y a une réelle opposition de gauche pour laquelle on peut voter si on ne vote pas à droite, consiste en la présentation de « duels télévisés ». On voit ainsi sur une grande chaîne, à heure de grande audience, le « débat du siècle » entre Luc Ferry et Jacques Julliard (ancien directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur, aujourd'hui éditorialiste à Marianne). Au vue de la présentation on s'attend à un combat d'idées acharné, à une lutte sans merci... sauf que... on se rend compte que les deux invités sont d'accord sur quasiment tout, et se renvoient mille compliments tous aussi pathétiques les uns que les autres ! Ouf, le capitalisme n'a décidément aucun adversaire sérieux...

Une grande partie du film se concentre sur les experts économiques, ces « savants », experts en expertise, chercheurs aux CNRS et dans mille et un instituts économiques. Ils se nomment Alain Minc, Michel Godet, Elie Cohen (soutien actif de Hollande (6)), etc., et interviennent régulièrement dans les émissions de télévision, les JT, les magazines spécialisés et les radios, pour y donner leur avis de « spécialiste » notamment sur la question de la crise. Et qu'on se rassure, ils estiment très souvent que le plus dur est derrière nous, que l'économie française se portera bien à condition de faire les « réformes » nécessaires (flexibilisation du marché du travail, adaptation de l"École aux volontés patronales...), que les marchés sont « sûrs », etc. etc. Mais le plus frappant, c'est qu'on apprend qu'ils sont en fait pour la plupart de grands actionnaires des entreprises du CAC 40 et de grands amis des patrons de ces dernières... Vous y voyez un lien ?

« Le fait-divers fait diversion » (7) : Bourdieu expliquait ainsi l'augmentation exponentielle des sujets liés aux meurtres, à la pédophilie, au mariage du prince Dupuis avec la comtesse Dupont, etc. On comprend dans le documentaire comment effectivement les différents médias ont donné une place extrêmement importante aux fait-divers ces dernières années. Mais attention pas à n'importe lesquels : ainsi, dans trois influents journaux français (Libération, Le Monde et Le Figaro), il y eu en 15 jours plus de 25 articles et brèves consacrés à la relance de l'enquête de la thèse du complot contre DSK (8). Et par comparaison, zéro article, zéro brève, zéro mot, sur la mort d'un ouvrier intérimaire écrasé entre les parois métalliques et le moteur d'une tour de convoyage de charbon dans une centrale thermique d'EDF...

Alors quoi... ?

La presse, les médias, seraient-ils, in fine, de classe ? Oui nous répond le film et c'est là que se trouve sa plus grande force. Il montre objectivement et avec la plus grande clarté que les grands médias sont au service de la bourgeoisie, du capitalisme et expriment une haine farouche contre les travailleurs ou les jeunes de banlieues... quand ceux-ci ont le culot de redresser la tête. Ainsi, lorsque ces derniers sortent de leur silence pour combattre le système qui les opprime, tous ces journalistes, philosophes, et autres « experts » en tout genre qui contrôlent les médias, montrent les crocs et crachent en direct leur haine de classe. Bernard Henry-Lévy met ainsi en garde, dans une émission de télévision, les ouvriers qui séquestrent leurs patrons et prévient que bientôt, c'est nous, gentils citoyens, qui seront victime de leur barbarie en venant nous piller et nous violenter :« Aujourd'hui c"est les patrons, mais demain, qui sait ? Ce sera peut-être vous ! » (9)

Pujadas (présentateur du JT de France 2) quant à lui interviewe Xavier Mathieu lors de la grève des « Goodyear » et le supplie de calmer ses camarades en colère : «Est-ce que ça ne vas pas trop loin ? Est-ce que vous regrettez ces violences ? Est-ce que vous lancez un appel au calme ? » (10) s"inquiète-t-il devant un Xavier Mathieu déterminé.... Mais il « tombe sur un os », car en effet , à toutes ces questions le délégué CGT précisera « Vous plaisantez j"espère ? » (11) et ajoutera que les patrons qui sèment la misère récoltent tout naturellement la colère.

Malgré toutes ces injonctions, les Pujadas, BHL et autres chiens de gardes du capitalisme n'arrivent donc pas toujours à calmer la colère ouvrière contre le capital qu'ils défendent.

Et c"est là que se situe la grande qualité de ce film. Il montre qu'il existe un réel rapport de classe entre les médias et le capital qui n"ont pas les mêmes intérêts que les travailleurs et les opprimés. Qu"il existe effectivement un mépris de classe, une haine de classe et qu'on peut jeter sans scrupule à la poubelle la devise des médias bourgeois : « Indépendance, objectivité, pluralisme ». Pour autant Yannick Kergouat nous rappelle à juste titre que le film n"est pas un film contre le journalisme : « Les nouveaux chiens de garde n’est pas un film contre la profession de journaliste, mais contre une certaine forme d’organisation sociale et économique des médias et un certain type de journalisme. » (12)

A la fin du film, les auteurs revendiquent un grand service public des médias, proposition qui semble bien progressiste au vue de l'emprise du capital sur ces derniers. Cependant, dans le cadre du capitalisme, les médias publics, contrôlés par l'État bourgeois, ne peuvent que véhiculer une idéologie au service du patronat. En revanche, si un gouvernement des travailleurs expropriait les groupes du CAC 40 (qui contrôlent aujourd'hui les grands médias) et que les médias étaient mis sous le contrôle des travailleurs, alors les médias deviendraient un instrument de l'émancipation des travailleurs.

Pour finir sur un point de vue technique, le film est très fluide, et le montage / assemblage de toutes les images d'archives ou d'aujourd'hui ne dessert absolument pas la conduite de l'argumentaire. Le ton ironique du narrateur tout au long du film donne une sympathique touche d'humour à ce sujet si triste et si révoltant et la musique du jazzman Fred Pallem (Créateur du sacre du tympan (13)) trouve sa place à merveille dans cet ensemble parfaitement réussi.

Un film à voir si vous le pouvez, et surtout, à populariser...


1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Plan_B

2) http://www.acrimed.org/

3) HALIMI Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005 (on peut le lire en ligne sur http://www.archive.org/details/SergeHalimiLesNouveauxChiensDeGarde)

4) NIZAN Paul, Les chiens de garde, Rieder, Paris, 1932

5) MALER Henri, interview sur le site http://www.lesnouveauxchiensdegarde.com

6) http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/01/25/la-troupe-heteroclite-des-economistes-hollandais_1634193_1471069.html

7) BOURDIEU Pierre, Sur la télévision, Raisons d'agir, Paris, 1996

8) Journal de présentation du film Les nouveaux chiens de garde, p.7

9) Extrait du film

10) Idem

11) Idem

12) KERGOUAT Yannick, Interview sur le site du film

13) http://www.youtube.com/watch?v=6Whxg03-kyY

Télécharger au format pdf

Ces articles pourraient vous intéresser :

Communisme

« Travailler 1h par jour ! »

La formule parle à beaucoup de militant-e-s anticapitalistes. D’abord parce que la réduction massive du temps de travail fait partie de notre projet de société. Ensuite, parce que certain-e-s auront en tête un petit livre intitulé « Travailler 2 h par jour », écrit par un collectif d’extrême gauche il y a 40 ans. Alors que nos chers patrons et politiciens parlent sans cesse de nous faire travailler plus, nous avons toujours besoin de ce genre de projet alternatif, qui rappelle que notre travail pourrait être organisé bien différemment. Lire la suite...

Télécharger en pdf Tweeter Facebook