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Paris, capitale anticoloniale

histoire

Brève publiée le 12 février 2017

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170210.OBS5154/paris-capitale-anticoloniale.html

Dans l'entre-deux-guerres, Paris accueille des étudiants et des travailleurs venus du monde entier. L'historien allemand Michael Goebel raconte comment la génération des leaders indépendantistes a émergé de ce creuset.

Voici une histoire inédite qui raconte comment Paris, capitale de l'empire français, a été en même temps le creuset de la lutte anticoloniale. Soutenu par la reconstitution minutieuse du Paris multiculturel des années 1920 et 1930, ce récit prend à contre-pied le postulat selon lequel les idées anti-impérialistes auraient vu le jour au sein des pays dominés.

Le chercheur allemand Michael Goebel montre combien la vie quotidienne de ces immigrés et étudiants installés à Paris - contacts avec des communautés venues du monde entier, mais aussi hébergement, conditions matérielles, discriminations - a joué un rôle de premier plan dans la conception d'un monde nouveau.

Dès le XIXe siècle, la baisse de la natalité française avait nécessité l'accueil d'une main-d'œuvre qui s'est intensifiée après la saignée de la Première Guerre mondiale. En 1931, sur sept millions d'habitants de la région parisienne, 9% sont des immigrés. Parmi eux, des individus attirés par la promesse d'une vie meilleure, mais qui sont bientôt malmenés par les réalités du quotidien.

La «violation constante des principes républicains d'égalité a fourni le terreau propice au développement de l'anticolonialisme», estime Goebel. Bas salaires, logements insalubres, traitement différencié de populations subdivisées entre étrangers, sujets coloniaux ou«protégés», tout cela révèle l'ampleur des injustices, point de départ d'une réflexion alternative… alimentée par une dialectique héritée de la Révolution.

"Réseaux politiques planétaires"

Dans un premier temps, Paris fait donc office de «poste d'observation d'où furent précisés les contours du système impérial mondial». Du côté des autorités françaises, l'aveuglement prédomine. «Il est certain que le contrôle est plus aisé à Paris qu'à Canton», écrit en 1927 le ministre des Colonies, qui relève néanmoins un paradoxe: la métropole offre aux potentiels rebelles une liberté d'action certes relative, mais ô combien supérieure au climat de répression des pays conquis. De plus, le maillage de la surveillance policière reste trop aléatoire et focalisé, en vain, sur les menées des «rouges».

Quelques-uns de ces jeunes immigrés installés à Paris entreront dans l'histoire:

Depuis leurs petits appartements parisiens, théâtre d'allées et venues quotidiennes de révolutionnaires tels que Deng Xiaoping, 19 ans à l'époque, Hô [Chi Minh] et Zhou [Enlai] animaient des réseaux politiques planétaires.»

Aidés par l'absence de «quartiers ethniques» comparables à ceux de New York - la ségrégation s'opérant d'abord sur un plan social -, les futurs leaders se côtoient et discutent, notamment dans le cosmopolite quartier Latin. Ces échanges mettent en évidence «les connexions systémiques mondiales de l'impérialisme». Cloisonnés dans un premier temps par l'origine de leurs membres, des réseaux de sociabilité, d'entraide et de militantisme s'entremêlent et construisent un arsenal intellectuel.

"Un langage anti-impérialiste commun"

« Paris favorisa la mise en place d'un langage anti-impérialiste commun», constate Goebel. A partir de l'analyse des publications contestataires, Correspondances et Journaux intimes, il montre l'émergence de discours neufs, encouragés par des relations avec l'élite parisienne anticolonialiste et distinctsde la rhétorique forgée par la seule expérience du colonisé.

Pourtant, les convergences ne se sont pas établies de façon uniforme : si Sénégalais et Vietnamiens ont pu se rassembler ponctuellement, il n'en fut pas de même entre Chinois et Latino-Américains, plus aisés, originaires de pays déjà indépendants, et loin de se situer dans une opposition nette aux impérialismes européens.

Il n'en est pas moins vrai que «la migration fut un moteur du changement idéologique». Ce constat en appelle un autre: ne plus considérer la Seconde Guerre mondiale comme l'élément déclencheur de la chute des empires, puisque leur fin était scellée dès 1940. Et ce grâce à«l'esprit de Paris» cher à Léopold Sédar Senghor.

Maxime Laurent

Michael Goebel est un universitaire allemand, spécialiste de l'immigration et des mouvements nationalistes. Son deuxième livre, «Paris, capitale du tiers monde. Comment est née la révolution anticoloniale (1919-1939)», paraît aux Editions La Découverte.