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Une lecture antiproductiviste du stalinisme : les rêves de la jeune Russie des Soviets

Brève publiée le 18 septembre 2017

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://bellaciao.org/fr/spip.php?article155481

Rencontre avec Paul Ariès à l’occasion de la parution de son ouvrage Les rêves de la jeune Russie des soviets Une lecture antiproductiviste du stalinisme (Préface de Pierre Zarka, ancien directeur de L’Humanité) (Editions Le Bord de l’eau, septembre 2017, 335 pages, 22 euros)

Les Zindigné(e )s : Vous publiez, le 15 septembre 2017, à l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre un ouvrage préfacé par Pierre Zarka et que Jean-Luc Mélenchon a qualifié d’ambitieux. Votre livre renvoie dos à dos les analyses de droite comme de gauche, « antitotalitariennes » ou nostalgiques d’une tragédie stalinienne qui n’a pas seulement tué des millions d’humains mais jusqu’à l’idée même de communisme et de révolution. Vous semblez convaincu que rien ne sera possible si on ne solde pas cette expérience en produisant une critique encore plus forte que celle des droites.

Paul Ariès : Je propose en effet une lecture antiproductiviste de l’histoire de l’URSS puisque l’échec n‘était pas inscrit dans les gènes de la révolution d’Octobre et ne doit rien au retard de la Russie ni à l’encerclement capitaliste. Savez-vous, par exemple, que la jeune Russie des soviets était le pays le plus avancé du monde en matière d’écologie, en matière de révolution pédagogique, de libération sexuelle, d’urbanisme et d’architecture ? L’URSS est morte de son projet industrialiste, de son mépris du vivant, de sa volonté de tout sacrifier aux fantasmes de toute-puissance de ses dirigeants qui parlaient de déplacer le cours des rivières, de supprimer les montagnes, de nourrir la population avec de la malbouffe issue des biotechnologies… L’idée d’un monde sans limite était au cœur du projet stalinien.

Les Zindigné (e )s : Vous expliquez que le stalinisme viendra expressément à la demande du monde économique et notamment des grands chefs d’entreprise.

Paul Ariès : Le PC(b)R théorise le style de management souhaité par les chefs d’entreprise sous le slogan de « direction à la poigne de fer ». Ce style « rude » (zhëstkii) est officiellement prôné contre les ouvriers. Lazare Kaganovitch (1893-1991), un des fidèles de Staline, chargé de l’élimination des opposants, mais aussi responsable de l’industrialisation, exige des directeurs d’entreprises de se conduire de telle façon que « la terre tremble quand ils se déplacent dans l’usine ».

Les Zindigné (e )s : Vous expliquez l’échec des Oppositions à Staline par le fait qu’elles étaient tout autant voir davantage productivistes….

Paul Ariès : Cette thèse constitue le second fil rouge de ce livre. Ces Oppositions, qui me sont par ailleurs très sympathiques, ont échoué face au stalinisme car elles avaient des projets économiques encore plus productivistes et n’ont donc jamais pu rallier majoritairement le peuple.

Les Zindigné(e)s : Vous consacrez un chapitre à l’invention des nouveaux modes de vie (novy byt) comme condition de l’émancipation….

Paul Ariès : Le sort de la révolution d’Octobre se jouera largement sur ce terrain du mode de vie et partant de la conception de la « vie bonne ». Cette problématique embrasse l’ensemble des domaines de la société : non pas seulement améliorer les conditions de logement mais inventer des formes de logement communautaires ; non pas seulement permettre l’accès des milieux populaires à l’école mais supprimer les notes ; non pas seulement augmenter les salaires mais supprimer la hiérarchie des revenus et leur caractère monétaire ; non pas seulement donner à chacun de quoi s’habiller mais inventer des vêtements socialistes ; non pas seulement créer l’Armée rouge mais supprimer le salut militaire et les grades, etc. Cette quête de nouveaux modes de vie est la continuation du vieux courant du socialisme utopique dont le grand représentant russe fut Nicolas Tchernychevski (1828-1889), l’auteur du fameux Que faire ?, un roman qui, au 19e siècle, en se référant ouvertement à Charles Fourier et à Robert Owen, décrivait le paradis socialiste lorsqu’il serait pleinement réalisé en Russie. Lénine sera très élogieux, face au succès de cette fiction, au point d’utiliser son titre pour rassembler, en 1902, ses propres thèses sur la révolution. La construction d’un nouveau mode de vie aurait pu être une arme efficace contre la bureaucratie stalinienne car elle aurait mise en cause ses conditions d’existence en faisant primer, par exemple, les biens communs sur les biens privés, les communes de production sur les entreprises autoritaires, les communes de logement plutôt que les appartements communautaires… Les dirigeants bolchéviks vont, cependant, interdire progressivement toute initiative dans ce domaine, en réduisant, d’abord, la question du novy byt à celle de la morale, d’abord à la morale au travail puis à l’ancienne morale. Cette fois, plus aucun poète de l’envergure de Maïakovski ne pourra recommander dans un poème intitulé Le canari d’étrangler ce volatile, très en vogue au sein des élites, avant que ce dernier n’étouffe le communisme…Ce symbole de l’oiseau en cage servira à dénoncer le Grand repli stalinien.

Les Zindigné (e )s : Vous écrivez que la révolution bolchévique n’était pas programmée initialement pour engendrer ce monstrueux Etat-Moloch. Les bolcheviks, et notamment Lénine et Trotski, furent d’abord d’ardents défenseurs de la thèse du dépérissement de l’Etat, laquelle, depuis les leçons de la Commune de Paris, était au cœur de la théorie marxiste. La pression des événements sera bien sûr considérable mais l’essentiel vous semble être ailleurs. Dans le choix effectué par l’équipe dirigeante restreinte d’imposer la dictature, alors qu’une autre voie était possible comme l’attestent le choix, dès Octobre 1917, de la majorité des Commissaires du peuple de construire une société pluraliste, ce que rejetteront Lénine et Trotski, ou la proposition, lors du VIIIe Congrès du PC(b)R, en mai 1919, d’Evgueni Préobrajensky, alors membre du Politburo, de dissoudre le Parti bolchevique devenu superflu, selon lui, en raison de la démocratie des soviets et donc de la possibilité d’avancer vers un socialisme démocratique.

Paul Ariès : La question de l’Etat divise les bolcheviks bien avant 1917. On s’interdit de comprendre l’ouvrage L’Etat et la révolution si on oublie qu’il s’agit d’une réponse de Lénine à Nikolaï Boukharine. Cet enfant chéri du parti campait sur des positions que Lénine qualifiait d’anarchistes avant la révolution de février, mais qu’il reprendra à son propre compte. Lénine fait donc écho dans l’Etat et la révolution à un texte de Boukharine, refusé à publication en 1916 par le Parti mais cependant largement diffusé. Dans ce texte, signé sous son pseudonyme de Nota Bene, Boukharine explique que la différence des attitudes que les bolcheviks ont envers l’Etat tient au choix des bases économiques qu’ils feraient au moment de construire la future société. Une stratégie d’accumulation intensive imposerait un Etat fort. Une moindre accumulation économique permettrait davantage de démocratie. Ce n’est donc pas par hasard que la grande rupture dans la pensée de Lénine se trouve dans le texte de 1923 « Mieux vaut moins mais mieux » dans lequel il parle de développer et de « perfectionner l’appareil d’Etat » en copiant les « meilleurs modèles occidentaux », c’est-à-dire ceux des Etats bourgeois, au moment même où, avec la NEP,, lénine renoue avec son projet initial de construire, en Russie, un capitalisme d’Etat. Le choix de l’étatisation est donc bien la conséquence de ce choix économiques. Ce revirement sera celui de presque tous les dirigeants d’Octobre dont Trotski. Comment ne pas opposer son discours lors de sa prise de fonction en Octobre 1917 en tant que Commissaire du peuple pour les affaires étrangères : « J’énoncerai quelques proclamations révolutionnaires au peuple du monde puis je fermerai boutique » et ses choix ultérieurs pour le rétablissement de l’appareil d’Etat, comme l’attestent l’organisation de l’Armée rouge selon un modèle militariste et non plus milicien, son projet de militariser le travail, les entreprises et même les syndicats, la répression de la révolte antiautoritaire des marins de Cronstadt soutenus par 30 % des communistes locaux, tandis que 40 % s’abstenaient et que 30 % les condamnaient, etc. J’insiste sur le fait que ce basculement vers plus d’Etat ne s’explique pas par les nécessités de la guerre civile. Cette guerre contre les blancs et contre l’Entente était de fait finie et gagnée. Le choix de l’étatisation fut donc, comme le prévoyait Boukharine en 1916, celui d’un modèle économique contre d’autres également possibles, ce fut la conséquence du choix de construire un capitalisme d’Etat et, bientôt, un complexe militaro-industriel chargé de conduire l’industrialisation à outrance. Les dirigeants bolcheviks ont fait ce choix en toute conscience comme le prouve la correspondance de Lénine avec le grand leader anarchiste Pierre Kropotkine lequel ne cessa de le mettre en garde contre l’étatisation même de la révolution. Les dirigeants bolchéviks savaient pertinemment qu’ils allaient dans le mur. La Pravda, dirigée par Boukharine, pouvait encore écrire en 1924 : « « Tout le pouvoir aux soviets » a été remplacé par « tout le pouvoir à la Tcheka ». ». Félix Dzerjinski, le patron de la Tcheka, dénonçait aussi la catastrophe qu’il voyait venir : « A regarder tout notre appareil, tout notre système de direction, notre bureaucratisme inouï, notre incroyable désordre avec toutes les formalités possibles ; je suis littéralement horrifié ».

Les Zindigné (e )s : Le lecteur découvrira que la jeune Russie des Soviets fut, entre 1917 et 1927, le pays du monde le plus avancé en matière d’écologie et de protection de la nature, avant que les purges staliniennes ne frappent tous ces chercheurs. Les écologistes figureront parmi les premières victimes des vagues de répression de 1933 à 1951.

Paul Ariès : La jeune Russie des soviets bénéficie d’une double tradition écologiste. Celle d’une partie de l’intelligentsia russe acquise aux thèses environnementalistes et celle des courants marxistes non voués au culte des forces productives. L’historien américain Douglas R. Weimer a montré dans ses travaux que Lénine n’est en rien comparable à Staline au regard de la question écologique. J’ajouterai que Lénine et Boukharine sont beaucoup plus écologistes que Trotski. Jean Batou qui fut en France l’un des premiers à faire connaître ces pages plutôt glorieuses de l’écologie bolchevique, note que l’histoire des rapports hommes/nature en Union soviétique fait apparaître une rupture entre la période 1917-27 et les années 1928-34.

Les Zindigné (e )s : vous montrez dans votre livre que la jeune Russie des soviets a d’abord développé trois disciplines écologiques.

Paul Ariès : la phytosociologie, discipline scientifique née bien avant la Révolution, avec les travaux de Mozorov en 1904, puis de Korolenko (parent et inspirateur de Vernadski) envisageant les différentes espèces végétales dans leur coexistence (la permaculture actuelle en est donc une très lointaine descendante) ; la biocénologie qui est l’étude de la communauté des espèces vivantes ou biotope ; la dynamique trophique qui étudie les flux d’énergie dans les chaînes alimentaires. Ce n’est donc pas par hasard que Vladimir Vernadski (1863-1945), considéré comme le père fondateur de l’écologie moderne soit un Russe, il sera l’inventeur du concept de biosphère qui permet de penser la Terre comme un « organisme vivant » et non plus comme une matière inerte à la disposition des humains et de leur activité économique. Ce n’est pas davantage par hasard que T.I. Baranoff développe dès 1925 la notion de bioéconomie reprise plus tard par Nicholas Georgescu-Roegan considéré comme le père des courants de la décroissance.

Les Zindigné (e )s : vous expliquez que cette écologie soviétique fut immédiatement autant scientifique que sociale/politique.

Paul Ariès : C’est sans doute le zoologiste G. A. Kozhevnikov qui donna le mieux ce double ancrage scientifique et politique à l’écologie russe. Kozhevnikov est un disciple du grand naturaliste suisse Paul Bénédict Sarasin (1856-1929), président-fondateur de la Ligue suisse pour la protection de la nature et du Comité pour la protection de la nature. Paul Sarrasin est non seulement un environnementaliste, défenseur de la nature mais un opposant virulent au capitalisme, adepte du socialisme. Cette matrice marquera durablement les mouvances écologistes russes. Kozhevnikov devient ainsi l’avocat, avant même la Révolution, des parcs naturels, totalement isolés et de la défense des peuples primitifs. Son intervention en 1913, lors de la Conférence internationale de Berne (Suisse) pour la protection de la nature témoigne de cette double filiation : « La même commission qui dit au chasseur « Arrêtez-vous, vous allez faire disparaître l’oiseau du paradis » doit pouvoir dire au colon qui met en joue « Arrête, tu vas faire disparaître l’homme primitif ». ».

Les Zindigné(e )s : Vous expliquez que Lénine était plus écolo que Trotski.

Paul Ariès : Quatre dirigeants soviétiques sont en effet plus sensibles à ces questionnements : V. Lounatcharski, F.N. Petrov, V.T. Teroganesov et… V. Lénine, lui-même, qui entretenait de bonnes relations avec les membres de l’Académie des sciences, notamment avec sa section des sciences naturelles. Lénine, contrairement à beaucoup de marxistes positivistes, soutenait qu’il était autant impossible de « remplacer les forces de la nature par le travail humain que des archines (NDLR : une ancienne unité de longueur russe) par des pouds (NDLR : une ancienne mesure de poids utilisée en Russie) » . Preuve de son intérêt scientifique et pratique pour les questions écologiques, il fait créer une quarantaine d’Instituts de recherche durant la période de la guerre civile et la part du PNB soviétique, consacrée à la recherche dans ce domaine, dépasse alors celle de la globalité des autres grands pays européens. Lénine soutiendra la publication en 1926 du célèbre ouvrage de Vernadski Biosphère. Le grand promoteur de l’écologie bolchevique restera longtemps Vladimir Lounatcharski, le Commissaire du peuple à l’éducation, qui doit souvent batailler contre ses collègues de l’agriculture, de l’industrie et des finances. Le dirigeant le moins sensible semble être Trotski car dans ce domaine son matérialisme est très mécaniste et son marxisme se confond avec un positivisme scientiste. Les Zindigné (e )s : Pouvez-vous nous citer quelques-unes des principales mesures prises lors des premières années de la révolution d’Octobre ? Paul Ariès : Entre 1918 et 1922, la jeune Russie des soviets prend toute une série de lois et de décrets qui vont indéniablement dans le sens de la défense de la nature. Une loi du 14 mai 1918 réglemente le déboisement en définissant le rythme soutenable d’une exploitation compatible avec le maintien des surfaces boisées. Elle organise aussi la lutte contre l’érosion des sols et traite de l’équilibre des bassins fluviaux et de la protection des « monuments de la nature » (grands espaces). Une loi est édictée le 27 mai 1919 en faveur de la protection de certains gibiers avec notamment la réduction des saisons de chasse. Plusieurs décrets de 1918 à 1922 protègent les zones de pêche en interdisant l’exploitation prédatrice.

Les Zindigné(e )s : vous écrivez que le gouvernement bolchévique est divisé sur les priorités. Au milieu des années vingt, les ressources forestières constituent la principale ressource d’exportation de la jeune Russie des Soviets et les fourrures la seconde.

Paul Ariès : C’est pourquoi le courant écologiste remporte une grande victoire lorsque le gouvernement russe adopte la loi du 16 septembre 1921 sur la protection des « monuments de la nature », ce texte habilite le Commissariat de l’éducation à créer, de sa propre initiative, des parcs naturels totalement isolés du monde. Podiapolski, agronome rattaché au Commissariat de l’éducation, se voit confier ce dossier par Lénine. Il est assisté par l’astronome bolchevique, Ter Oganesov, nommé Président du Comité scientifique rattaché au Comité d’Etat pour la protection des monuments de la nature et par deux autres zoologistes. Ils créent ensemble le premier parc naturel au monde (zapovednik) dans le delta de la Volga, entièrement voué à l’étude des mécanismes de l’environnement et dans le but de prendre des mesures face aux environnements dégradés.

Les Zindigné(e)s : La période de la NEP ne remettra pas en cause les objectifs écologiques officiels, mais mettra en avant les besoins de la production. Chaque projet industrialiste, extractiviste dirions-nous aujourd’hui, donne lieu à des expertises et à des contre-expertises bref à des positions inconciliables. Vous expliquez même que se créé le Mouvement pour la conservation principal mouvement écologiste bolchevique.

Paul Ariès : L’Académie des Sciences instaure en janvier 1922 un nouveau Bureau central pour l’étude des traditions locales et le Commissariat du peuple à l’éducation fonde en 1924 sous l’impulsion de Lounatcharski, la Société panrusse de conservation, en agrégeant des associations préexistantes. L’étude des traditions locales entend valoriser les modes de vie écologiques et la « conservation » signifie « le maintien en bonne santé des écosystèmes ». Le Commissariat de l’éducation reste donc à la manœuvre en inscrivant, par exemple, la question de la conservation dans les programmes scolaires et en organisant de grandes manifestations pour valoriser ces thèmes écologiques. Ainsi, il organise en 1923, à l’occasion de la grande Exposition agricole, une présentation de « l’action destructrice de l’homme sur la nature », afin de justifier la politique des parcs nationaux, il mobilise également 45000 jeunes naturalistes pour fêter « le retour annuel des oiseaux » et les protéger. L’année 1925 semble même marquer le retour en force de l’agenda écologiste avec la fondation d’une agence gouvernementale dédiée, le Goskomitet. Cette structure, qui dépend toujours du Commissariat de l’éducation, se voit chargée de coordonner les programmes de conservation de l’environnement. Ainsi, la Russie passera de 10000 km2 de parc en 1925 à 40000 en 1929.

Les Zindigné€s : Vous écrivez que ce nouveau rapport de force décidera Vladimir Vernadski, déjà auréolé de gloire et devenu intouchable, à lancer en 1926 un cri d’alarme repris par les écologistes. Son texte que vous reproduisez mérite d’être cité : « Les forces productives naturelles constituent un potentiel (mais) elles sont indépendantes en composition et en abondance de la volonté et de la raison humaine, aussi centralisées et organisées soient-elles. Comme ces forces ne sont pas inépuisables, nous savons qu’elles ont des limites. Celles-ci peuvent être déterminées par l’étude scientifique de la nature et constituent pour nos propres capacités productives une frontière naturelle insurpassable… Nous savons maintenant que pour notre pays, ces limites sont assez étroites et n’autorisent - au risque d’une cruelle fracture - aucun gaspillage dans l’usage de nos ressources. ».

Paul Ariès : Ce texte fait l’effet d’une bombe car publié alors que se prépare le premier plan quinquennal (1928-1933) sous l’égide des courants industrialistes et avec l’objectif d’accélérer l’accumulation primitive sur le dos des paysans certes, comme le revendique Préobrajensky et comme le dénonce Boukharine, mais au péril aussi des équilibres écologiques. Le Commissariat du peuple à l’éducation se sent encore assez puissant pour lancer en 1928 une revue ouvertement écologiste sous le titre Conservation. Cette revue officielle, qui s’ouvre à des analyses hétérodoxes comme le rôle du chamanisme en matière de définition des taux d’exploitation supportables du gibier en Sibérie, fait connaître de nouveaux concepts scientifiques, comme celui de biocénose (ou principe de plénitude) signifiant que les communautés vivantes évoluent vers un équilibre où la compétition est réduite au maximum. Evgeniy Kozhevnikov présente également en 1928 ses thèses en faveur d’une critique radicale de toute démarche utilitariste dans les rapports avec la nature « Développer une conception matérialiste de la nature, cela ne revient pas à calculer combien de mètres cubes de bois on peut extraire d’une forêt, ou combien de dollars de peaux d’écureuils il est possible de réaliser chaque année. » ; « prendre le contrôle des régulations naturelles est une affaire extrêmement difficile et grosse de responsabilités. Toute intervention (de l’homme), même celles que nous considérons comme bénéfiques, par exemple l’agriculture ou l’acclimatation d’animaux (exotiques), détruit les conditions naturelles des biocénoses (…) de ce tissu de vie, qui a évolué durant des milliers d’années d’interactions, on ne peut enlever un maillon isolé sans dommage ».

Les Zindigné(e)s : la victoire de Staline marque cependant le début de la grande offensive contre les écologistes

Paul Ariès : Cette offensive se fera en plusieurs temps selon Jean Batou. Dès 1928/29, on évoque, comme c’est devenu habituel, les origines bourgeoises ou petites-bourgeoises des écologistes, afin d’affaiblir leurs positions politiques. Cette attaque est conduite au sein même de l’Académie des sciences par les partisans du philosophe A. M. Deborine. L’affrontement décisif se produit autour des enjeux du premier plan quinquennal. Le premier clash sérieux concerne la question de la chasse aux phoques : le plan quinquennal prévoit 350000 prises par an à ajouter aux 200000 prises norvégiennes, ce qui ferait 550000 prises pour un million de phoques. Le deuxième clash concerne l’objectif d’augmenter de 60 % l’exploitation des forêts. Les courants écologistes réclament aussitôt des études d’impact. L’agronome Podiapolski attire ainsi l’attention des dirigeants sur les dangers d’une mécanisation trop rapide et systématique des cultures, car cette uniformisation des écosystèmes ruraux fragiliserait l’agriculture. La science soviétique est en effet déjà assez férue en matière de connaissance des sols en raison des travaux pionniers du géographe Vassili Dokoutchaïev (1846–1903), considéré alors comme le père de la science des sols.

Les Zindigné (e)s : La réaction du camp productiviste sera cependant immédiate et particulièrement brutale...

Paul Ariès : La Société panrusse de conservation est mise sous surveillance sous prétexte qu’elle ne compte pas assez d’ouvriers. La Pravda publie un texte accusant les écologistes de vouloir sauver la nature… du plan quinquennal, ce qui équivaut à une accusation gravissime de sabotage. Le pouvoir imposera en 1931 de changer le nom de l’association Conservation qui devient la Société pour la conservation et la promotion de la croissance des ressources naturelles. Le journal Conservation est débaptisé et devient « Nature et économie socialiste ». Un nouveau responsable est nommé en la personne de Vaisili Nikitich Makarov, lequel appelle à renforcer la concentration industrielle, autour des gisements de charbon et de fer et à développer les exportations de ressources naturelles, donc l’extractivisme. Le philosophe Isaak Prezent, devenu le penseur officiel de Staline, sera le principal adversaire des thèses écologistes : « Pendant douze ans de révolution, les savants soviétiques se sont enfermés avec dédain dans un parc naturel…réservé à l’espèce menacée des scientifiques bourgeois » (sic). V. V. Stanchinski et les autres scientifiques écologistes sont arrêtés en 1934. Ils sont accusés d’avoir propagé « l’idée « réactionnaire » selon laquelle il y aurait des limites naturelles à la transformation de la nature par la culture humaine.

Les Zindigné (e )s : Vous donnez de nombreux exemples d’infiltration des idées et même des militants d’extrême-droite au sein de l’Etat et du Parti Communiste de l’URSS…

Paul Ariès : Je ne fais que rendre public en France ce que les archives désormais accessibles aux chercheurs montrent sans aucune contestation possible. L’idéologie véritable du système n’était pas le communiste mais le « national-bolchévisme » dont les principaux théoriciens venaient de l’extrême-droite. Le premier d’entre eux était Nikolaï Oustrialov (1890-1938), juriste, rallié aux armées blanches puis au nouveau pouvoir par nationalisme « grand russe ». Lénine et Trotski appelaient à propager ses idées, y compris en finançant secrètement ses journaux, dans le but de faire revenir en Russie les élites réfugiés à l’étranger et de faire cesser la grève passive des autres. Cette extrême-droite nationaliste considérait que l’URSS avant d’être communiste représentait les intérêts de l’Empire russe et devait donc être défendu. Le PC discutera des alliances nécessaires avec cette extrême droite et Trotski qualifiera sa propre élimination de victoire d’Oustrialov. Staline est d’abord obligé de tergiverser mais il prendra ensuite appui sur de nombreux nationaux-bolcheviks notamment lors de la signature du pacte germano-soviétique.

Les Zindigné (e )s : Vous soutenez qu’à partir de la NEP, c’est-à-dire au moment où les dirigeants bolcheviks sacrifient le passage à un mode de vie communiste pour imposer en même temps un capitalisme d’Etat et un « plus d’Etat » ne pouvait que se développer un « compromis historique » entre la « bourgeoisie rouge » naissante et les anciennes élites du tsarisme.

Paul Ariès : Le PC(b)R, métamorphosé en PCUS tout comme la RSS l’a été en URSS, trouvera au sein du « national-bolchévisme » une idéologie de substitution qui lui apportera les trois grands piliers nécessaires à son maintien au pouvoir : le choix d’une folie industrialiste avec le capitalisme d’Etat, la légitimation d’un « plus d’Etat » sous couvert de dictature du prolétariat et le nationalisme « grand-russe » à la place de l’internationalisme prolétarien.

Les Zindigné (e )s : Vous expliquez que, dès 1925, des dirigeants bolchéviks mettent en garde.

Paul Ariès : Zinoviev accuse ouvertement, dans La Pravda, Oustrialov d’être l’idéologue de la nouvelle bourgeoisie soviétique. Boukharine qualifie cette doctrine « nationale-bolchévique » d’excessivement dangereuse car pouvant déboucher sur un « césarisme fasciste ». Walter Benjamin présent à Moscou en 1927 évoque le fort sentiment national(iste) suscité par la peur de l’effondrement de l’Etat. La pénurie réveilla notamment un vieux fond antisémite rurale et sonna le retour des pogroms, y compris au sein de la makhnovista (l’armée anarchiste). Des juifs sont volés et frappés, entassés et brûlés vifs dans des synagogues, des centaines de fillettes sont violées. Les organisations juives (alors toutes de gauche) dénombrent plus de 300000 victimes dont au moins 150000 morts. Les bolcheviks sont d’ailleurs eux-mêmes systématiquement assimilés à des Juifs. Les forces réactionnaires et le peuple dénoncent le judéo-bolchévisme. Des milliers de bolcheviks sont assassinés, sans qu’il soit possible d’établir une différence entre les crimes antisémites et les crimes suscités par la haine du rouge : oreilles, langues et yeux arrachés, membres, têtes et parties génitales coupés, estomacs éventrés, croix imprimés sur le front par le feu, personnes clouées vives sur des arbres, etc.

Les Zindigné (e )s : Vous démontrez aussi que l’URSS a largement copié les USA…

Paul Ariès : Lénine voulait imiter l’Allemagne, Trotski les Etats-Unis. La jeune Russie des soviets adoptera le taylorisme après l’avoir condamné, Gastev, le Taylor russe, sera pire encore que son modèle américain, les dirigeants russes feront appel à de grandes firmes américaines et à leurs ingénieurs contre les propres entreprises et ingénieurs soviétiques… Je cite notamment les deux frères Hammer, deux américains qui disposaient d’un bureau contigu à celui de Staline au Kremlin et qui seront les principaux rouages des relations entre l’URSS et les Etats-Unis d’Amérique. Nous pouvons nous faire une idée assez juste de l’américanomania soviétique en rappelant que l’on parlait d’ « américanisme prolétaire » et qu’on diffusait massivement le slogan « américanisme communiste, réalisme et vigilance ».

Les Zindigné (e )s : vous consacrez aussi un chapitre à l’éducation. Vous rappelez d’abord que l’école russe d’avant 17 est une école de classe encadrée par l’église orthodoxe et qu’elle ne scolarise qu’un enfant sur 5. Vous montrez aussi que l’hostilité des enseignants aux bolcheviks est quasi-absolue bien qu’ils souhaitent une révolution politique, sociale et éducative. Ainsi les instituteurs, fortement organisés au sein de l’Union panrusse des instituteurs (VUS), 50000 membres pour 350000 enseignants, déclenchent une grève en décembre 1917 qui dura plusieurs mois notamment à Moscou. Lounatcharski (le commissaire de l’éducation) jouera habilement les élèves contre les maîtres et les chapelles pédagogiques les unes contre les autres. La jeune Russie des soviets finira certes par se rallier aux méthodes américaines, au moment où la Russie succombera au taylorisme mais cet entre-deux fut une période d’extraordinaire liberté pédagogique.

Paul Ariès : La thèse d’abord dominante est celle du « dépérissement de l’école » conforme à la théorie marxiste et socialiste du dépérissement nécessaire de l’Etat. L’école des popes et des patrons ne saurait être démocratisée car elle ne pourrait que reproduire l’ordre social ancien avec ses injustices. Cette thèse de l’aile gauche du PC(b)R et des komsomols est soutenue par de nombreux pédagogues révolutionnaires comme Sul’gin, Pozner, Rjappo. Cette vision est cependant condamnée par les principaux dirigeants du Ministère dont Lounatcharski ou Kroupskaïa mais ils laissent se multiplier les expériences. Cette thèse du dépérissement nécessaire de l’école peut être mise en rapport avec des décisions prises durant les premières années de la Russie des Soviets : suppression dès décembre 1917 des fonctions de directeurs et d’inspecteurs, suppression dès janvier 1918de l’équivalent français des rectorats, suppression des manuels, des programmes, des devoirs et des notes, instauration de l’autodiscipline, suppression des uniformes scolaires, suppression du lien entre les maîtres d’école primaire et les classes puisqu’ils deviennent des « personnes ressources » à la disposition des élèves, suppression de l’organisation en classes, des cours magistraux et de l’enseignement des langues anciennes car selon Lounatcharski « elles encrassent l’esprit de l’enfant et servent à dresser des esclaves de la bourgeoisie », ouverture des cours d’histoire, de géographie et de littérature aux sciences sociales marxistes, remplacement des disciplines traditionnelles au profit de« centres d’intérêt » à partir desquels on fait un peu de tout, y compris en prenant en compte les choix de chaque enfant/élève, développement de la pédagogie individualisée, etc. La jeune Russie des Soviets instaure donc, le 16 octobre 1918, l’École unique du Travail, dont toute la pédagogie repose sur le principe de la « commune scolaire », c’est-à-dire d’une école autogérée par les enseignants, les parents et les élèves âgés de plus de douze ans. Cette école unique du travail est d’abord une école mixte, laïque, gratuite et obligatoire jusqu’à 17 ans. Les cours ont lieu en russe et dans les autres langues des nationalités. L’Etat fournit gratuitement vêtements, chaussures, manuels et alimentation. Cette école repose sur l’abolition des programmes, des notes et examens (d’entrée, de passage et de sortie), l’interdiction des punitions, la gratuité de la cantine, etc. L’objectif central est de construire un lieu de vie dans lequel les activités recréent à l’échelle de la commune scolaire les principes d’une société communiste future. Ainsi une école sans notes supprimerait l’individualisme, une école sans classement supprimerait l’esprit de compétition, une école sans programme deviendrait une école ouverte sur la vie… Ces expériences antiautoritaires prendront fin avec la NEP puisque l’école qui devait être au service de la vie sera enrégimentée au service du renforcement de l’Etat (dit prolétarien) et de l’industrialisation à outrance. Cette « stabilisation » du système scolaire revendiquée par les industriels aboutira à dire que l’école du travail doit devenir celle du capitalisme d’État. C’est pourquoi il est mis fin (provisoirement) en 1921 à la gratuité de l’école tandis que les programmes officiels et la discipline sont rétablis. Dès lors, tout va s’enchaîner : en 1931, rétablissement des classes traditionnelles ; en 1932, rétablissement des matières ; en 1936, rétablissement des notes ; en 1941, remise en cause de la gratuité de l’enseignement avec l’instauration des manuels scolaires payants ; en 1945, nouveau règlement de scolarité (« torse droit, pas de coude sur la table… ») ; en 1950, distribution de médailles et de prix aux élèves méritants, etc.

Les Zindigné (e )s : Votre analyse conduit-elle à dire quez l’URSS est morte de trop d’égalité ?

Paul Ariès : Je vous remercie de cette question car elle va me permettre d’affirmer que sauf durant de brèves périodes le projet des bolchéviks n’a jamais été de développer l’égalité réelle. Staline ira jusqu’à proclamer que l’égalité serait une stupidité bourgeoise. Les privilèges accordés aux dirigeants étaient donc au cœur d’un système profondément autoritaire parce qu’inégalitaire.

Les Zindigné (e )s : Vous montrez comment Staline fera du communisme une religion…

Paul Ariès : Les bolchéviks prendront appui sur les courants religieux les plus réactionnaires de l’église orthodoxe contre les courants progressistes qui avaient largement et massivement participé à la révolution d’Octobre. Les bolcheviks organisent d’abord un schisme au sein de l’église orthodoxe en créant l’église vivante animée par deux personnalités aussi importantes l’une que l’autre mais antinomiques : le premier Vladimir Dmitrievic Krasnickij a consacré sa Thèse de théologie La condamnation du socialisme à démontrer qu’il s’agit d’une œuvre diabolique ; le second Antonin Granoviskij véritable libéral sur le plan religieux est partisan d’un retour à l’église primitive et chef de file de l’activisme social de l’église. Le PC soutiendra bien sûr… Vladimir Dmitrievic Krasnickij contre Antonin Granoviskij. Il abandonnera même plus tard « l’église vivante » lorsque l’église orthodoxe s’engagera en 1927 aux côtés du nouvel Etat fort… L’Etat bolchevik avait besoin d’une église verticale qui lui ressemble capable de freiner les ardeurs révolutionnaires plutôt que de groupes religieux millénaristes trop rouges.

Les Zindigné (e )s : Je vous sens davantage proche de Kollontaï et de Lounatcharski que de Lenine et de Trostki…

Paul Ariès : Alexandra Kollontaï, égérie du féminisme et partisane de la libération sexuelle, fut notamment Commissaire du peuple aux affaires sociales, on lui doit la reconnaissance de l’égalité homme/femme, celle des enfants légitimes et naturels, le droit à l’IVG et au divorce, la volonté de construire des services publics de proximité pour libérer les femmes des corvées ménagères… Le stalinisme s’en prendra aux femmes, à la sexualité car le productivisme s’oppose à la jouissance. Anatoli Lounatcharski était une autre grande gueule de la révolution, commissaire à l’éducation, il permettre à toutes les avant-gardes de s’exprimer dans le but de garantir la liberté et une émancipation totale avant que Staline n’impose avec le réalisme soviétique l’idée de mettre la culture non pas au service de l’humain mais de l’économie et du pouvoir.

Les Zindigné (e )s : Peut-on dire que personne n’avait vu venir la tragédie ?

Paul Ariès : Bien au contraire ! Le grand écrivain Gorki écrit en 1917, « On est en train de faire sur le prolétariat russe une expérience qu’il paiera de son sang, de sa vie, et, ce qui est pis, d’une désillusion durable envers l’idéal socialiste ». Cet avis prémonitoire était alors partagé par de très nombreux bolcheviks. Le bureau régional du PC de Moscou affirmera en 1918 que mieux vaudrait perdre le pouvoir plutôt que son âme. Evgueni Préobrajensky, membre du Politburo, ira jusqu’à proposer en 1919 de dissoudre le parti pour sauver la révolution. Le mensonge s’imposera plus tard comme fondement même du système.

Les Zindigné (e )s : Pouvez-vous citer quelques réalisations qui auraient pu changer le monde si le 1% n’avait pas dominé les 99 % du peuple soviétique ?

Paul Ariès : La gratuité des services publics très vite remise en cause, la liberté sexuelle très vite condamnée, la tentative de dépasser l’opposition ville/campagne avec les projets de peuplement homogène sur tout le territoire, le maintien d’une armée de milices comme le proposait Jean Jaurès contre le complexe militaro-industriel, les communes de logements contre les monstrueux appartements communautaires, ,une école au service de la vie et non pas du productivisme...

Les Zindigné (e )s : J’ai la conviction que vous n’écrivez pas seulement pour éclairer le passé mais le futur.

Paul Ariès : Vous avez raison. Les gauches mondiales ne sont pas encore remises de ce qui fut au XXe siècle une double tragédie, celle du « socialisme réellement existant » comme disaient les staliniens et celle de la social-démocratie convertie en social-libéralisme à la sauce Macron… Nous ne devons pas abandonner la critique de l’expérience soviétique ni aux libéraux ni aux nostalgiques de l’URSS. Nous ne construirons pas un projet éco-socialiste émancipateur sans expliquer comment les rêves d’émancipation de la jeune Russie des soviets sont devenus des cauchemars.