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L’histoire en marche à Chicago
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
https://aplutsoc.org/2019/04/03/lhistoire-en-marche-a-chicago/

A Chicago viennent de se terminer des élections municipales.
L’évènement majeur, de portée nationale, est la percée de candidatures socialistes indépendantes dans plusieurs arrondissements, présentées par les DSA (Democratic Socialists of America). Byron Sigcho-Lopez est élu dans le 25°, Jeanette Taylor, qui avait organisé des grèves et une grève de la faim pour l’enseignement public, dans le 20°(60% des voix !), André Vasquez dans le 40°(où il défait un important cacique démocrate, Pat O’Connor, qui a dit le soir de sa défaite : Je croyais que le mot socialiste ferait peur, cela a été le contraire !). Au premier tour en février, l' »évènement » avait commencé avec la victoire de deux candidats DSA : Carlos Rosa dans le 35° arrondissement, et Daniel La Spata dans le 1°, qui ont sorti les sortants démocrates. Dans le 33° arrondissement, suspense à cette heure car le décompte des votes par correspondances, tendu, se poursuit alors que Rossana Rodriguez-Sanchez, militante du droit au logement, a une courte avance.
Sur la carte de Chicago se dessine soudain, des bords du Michigan à la banlieue pauvre, une série de taches rouges dans des quartiers industriels, noirs, latinos ou asiatiques !
La clef de cette victoire ouvrière – ce sont les termes de ces camarades, qui brandissent le slogan de l’alliance pour the Chicago working class – a été l’alliance des DSA, non avec le Parti démocrate, mais avec des syndicats : avant tout le Chicago Teacher Union, qui défiait l’ancien maire démocrate, Rahm Emmanuel, personnage clef de l’entourage de Barack Obama, depuis la grève des instituteurs de 2012, et aussi le syndicat des employés de la santé, le SEIU Healthcare Illinois (on notera que le premier est affilié à l’AFL-CIO et le second à Change to Win, ce qui n’a pas empêché l’unité d’action, et, mieux encore, l’action politique des syndicats !), et de deux organisations politiques locales formées sur le terrain en liaison avec les syndicats et les associations de quartiers, United Workers Families et Reclaim Chicago.
Les élus DSA de Chicago annoncent la formation d’un groupe (caucus) indépendant au conseil municipal (où ils pèseront pour environ 10%), autour de trois thèmes immédiats : logement pour tous et contrôle des loyers, suspension de la construction d’une grande école de police, élection démocratique d’un conseil central de gestion des écoles publiques.
Cette poussée est mise en parallèle avec l’ébranlement de toute la machine démocrate de Chicago, qui joue un rôle clef pour le Parti démocrate dans son ensemble. En effet, le maire R. Emmanuel, rattrapé par des scandales financiers, a démissionné fin 2018, provoquant l’avance de ce scrutin. Cette chute clôturait dans l’histoire de cette importante métropole les années inaugurées par la grève des instituteurs de 2012, un moment important de la remontée des luttes sociales aux États-Unis. Ces luttes viennent de trouver, pour la première fois à cette échelle, leur traduction dans les urnes. Cette période avait aussi été marquée par la jonction, durant la campagne présidentielle de 2016, des jeunes pro-Sanders avec Black Lives Matter prenant d’assaut un meeting de Trump, seul meeting annulé de la campagne.
Dans l’opinion publique et dans les médias, cette percée socialiste est mise en relation avec le remue-ménage de l’appareil démocrate de Chicago, qui vient d’aboutir à l’élection de Lori Lightfoot, juriste noire et lesbienne, qui avait dirigé dans les années précédentes une commission d’enquête sur les agissements de la police. Les projecteurs médiatiques sont donc focalisés là-dessus.
Mais les candidats DSA étaient clairement distincts des secteurs progressistes du Parti démocrate qui ont remporté là une victoire à forte charge symbolique ( « le »maire de Chicago est une femme noire et lesbienne !). C’est que le personnage de Lori Lightfoot ne se résume pas à cette brève présentation. Les activistes de la justice pénale ne lui font plus confiance en raison de sa collusion avec l’avocat de l’ancien maire, et de diverses affaires financières liées à ses fonctions d’avocate (elle a plaidé pour les Républicains sur la question du découpage électoral et a mis de l’eau dans son vin sur les critiques des violences policières en disculpant ou défendant certains policiers).
De sorte que le courant « démocrates progressistes », terme qui est en train de devenir la mode pour les candidats à l’investiture démocrate aux présidentielles, s’est divisé à Chicago et que les « vrais » progressistes lui ont opposé une autre juriste noire, Toni Preckwinkle. On avait donc à Chicago un contexte de division profonde des démocrates, « progressistes » compris, qui a aidé à ouvrir les brèches pour les candidats ouvriers et socialistes des DSA, lesquels envisagent plutôt à présent, d’après la revue Jacobin, la nouvelle maire comme une adversaire.
Ce sont là des développements très significatifs au moment où l’establishment tente malgré ses réserves de garder Trump au pouvoir, et qui éclairent les débats sur le positionnement par rapport au Parti démocrate.
Les DSA de Chicago, comme les DSA nationaux, ont voté plutôt pour le soutien à la campagne Sanders pour l’investiture de ce parti. Mais eux-mêmes, d’une part en raison de la corruption et des compromissions qui concernent aussi les « démocrates progressistes », d’autre part, et c’est la principale raison, parce que l’alliance directe avec deux puissants syndicats remués par des grèves durant les dernières années les a « boostés », ont été conduits à affronter le Parti démocrate sous leur propre bannière – et ainsi, voila le fait central et nouveau : à gagner !
C’est là un évènement politique à l’échelle des États-Unis qui dépasse, par sa portée, celle des percées d’Alexandria Ocasio Cortez et Julia Salazar à New York l’été dernier.
Nous sommes maintenant dans une situation où l’on sait que les institutions nord-américaine ne veulent pas, parce qu’elles craignent de transférer la crise des sommets vers la base de la société, évacuer Trump, et on le sait.
Une situation où Sanders peut gagner mais se présente dans le cadre du Parti démocrate où d’autres candidats imitent ses thèmes.
Les DSA sont sur les franges de ces processus. Mais à Chicago, ils viennent de remporter la plus grande victoire de la représentation politique de classe, indépendante, qu’on ait vu depuis fort longtemps.
Alors certes, c’est dans un contexte local sans « danger républicain » (le GOP ne détenait qu’un seul arrondissement et aura sans aucun doute moins de poids que les DSA au conseil municipal !). Mais le fait que Sanders, toujours perçu comme socialiste, apparaisse, ce qui était déjà le cas en 2016, comme à même de battre Trump, ne signifie-t-il pas que des candidatures ouvrières indépendantes peuvent gagner contre l’un ou l’autre des deux grands partis bourgeois, et sans faire le jeu ni de l’un ni de l’autre ?





