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Gerry Healy contre les femmes, par Vincent Presumey.
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Gerry Healy contre les femmes, par Vincent Presumey. – Arguments pour la lutte sociale

J’ai commencé à écrire le présent travail comme une sorte de parcours biographique concernant Gerry Healy, qui devait donc être logiquement titré Gerry Healy. Ce qui l’avait suscité est la parution, en 2024, chez Pluto Press, d’un livre de l’universitaire irlandais Aidan Beatty, The Party is always right. The Untold Story of Gerry Healy and British Trotskysm, qui tente de faire une mise au point d’ensemble sur ce personnage, le pire personnage de l’histoire du trotskysme.
Pourquoi cet intérêt ? Eh bien, il y a une ombre de Healy et du « healysme » en France, provenant du souvenir que ce courant fut, pendant une quinzaine d’année, l’organisation « sœur » de l’OCI, le courant « lambertiste », une sorte de réplique outre-Manche qui aurait eu beaucoup de traits communs avec lui, mais « en pire » – en bien pire. Ce n’est toutefois qu’une ombre, une rumeur : une information sérieuse sur le « healysme » nous manque. Réciproquement, le point de vue français est quasiment absent dans l’abondante littérature de langue anglaise sur le sujet, Aidan Beatty compris.
Sur le plan historique et de la réflexion sur les formes d’organisation, le sujet apparaît important, mais spécifique : une fraction-secte « nationale-trotskyste » qui a fini par exploser car son chef, vrai autocrate, a été convaincu de harcèlements sexuels. Cela, bien avant que ce type d’atteintes aux personnes ne soit un « vrai sujet » : en 1985.
L’une des rares, peut-être la seule, politesse exquise de Gerry Healy, bien involontaire, fut d’avoir cassé sa pipe presque en même temps que l’URSS, le 14 décembre 1989. Dans les nécrologies qui parurent alors, l’un des titres les plus frappants fut trouvé par Alan Thornett, figure du syndicalisme ouvrier britannique et militant trotskyste : The Ceaucescu of the British Trotskyist movement (Socialist Outlook, février 1990). Ceaucescu, le petit Staline roumain, venait alors juste d’être renversé, et prestement liquidé pour qu’il ne parle pas.

Formule d’autant plus frappante que, dans son article nécrologique, A. Thornett n’en mesurait pas lui-même toute la portée : dire que le mouvement trotskyste a pu avoir quelque part un « Ceaucescu », autrement dit qu’il a pu y avoir des « Staline » dans le mouvement trotskyste, soulève de redoutables questions, car cela revient à l’envisager comme une réplique, à plus petite échelle, des États staliniens dits « ouvriers », des organisations cloisonnées voire des sortes de prisons dont certaines ont pu être totalement dominées par un tyran.
Healy fut un cas extrême mais nous savons bien que, en tant que monstruosité, il s’inscrit dans le cadre d’une espèce, dont il a poussé certains traits à un degré insupportable. Là était pour moi le problème à étudier.
Mais en cours de route, j’ai été conduit à lire d’autres publications dans la nombreuse bibliographie anglaise disponible sur le net, dont je mentionnerai des ouvrages au fur et à mesure, puis un livre que je me suis procuré, car Aidan Beatty s’y référait à diverses reprises et il avait attiré mon attention : My Search for Revolution. How we brought down an abusive leader, de Clare Cowen, Kindle Edition, paru en 2019. Ce récit autobiographique émouvant d’une femme qui a vécu 20 ans de sa vie sous l’emprise de Healy et a contribué à le vaincre et à s’affirmer elle-même comme personne, comme militante et comme féministe, en brisant l’appareil que Healy avait construit – qu’elle et ses amies pensaient préserver, mais qu’elles ont en fait brisé, et elles s’en sont d’autant mieux portées ! – a retourné profondément mon approche.
En effet, ce travail avait été commencé dans le prolongement de plusieurs de mes articles sur l’histoire du trotskysme, notamment de l’OCI française, mais aussi sur celle d’autres courants et, récemment, de Pablo. Mais je découvrais que la chute finale du healysme, dont l’histoire commence dans un cadre commun à celles que j’avais traités précédemment, fut un évènement d’une importance qui va bien au-delà, mais qui fut ignoré, inaperçu voire minimisé : c’est la révolte, terriblement difficile au départ, d’un groupe de femmes qui a détruit un appareil politique bureaucratique.
Ce changement de perspective globale s’est imposé à moi alors que ce travail était déjà largement rédigé, des origines à la fin des années 1970. Mais le récit des évènements terminaux en modifie la signification d’ensemble et en fait un chapitre important d’une histoire principalement féministe, relevant du combat pour l’émancipation des femmes, et de toute l’humanité, envers la domination masculine.
Je n’ai pas tout réécrit dans cette perspective telle qu’elle s’est imposée – principalement ce préambule, car l’approche historique qui prend le cours des évènements dans leur ordre chronologique reste tout à fait indispensable, et la perspective féministe prend ici sa centralité non au début, mais à la fin, de l’histoire. Cependant, je peux dire aux lectrices et aux lecteurs que, je l’espère, leur intérêt devrait grandir, comme il a grandi pour moi, quand approche la crise finale ; et qu’elles et ils peuvent d’ailleurs, s’ils le souhaitent, commencer par lire les dernières sections, à partir de la grève des mineurs de 1984-1985, pour reprendre ensuite l’ensemble depuis le début.
Il n’était, du coup, moralement plus question d’intituler ce travail Gerry Healy, bien que sa construction chronologique suive le parcours politique de Gerry Healy. J’aurai aimé l’appeler Aileen Jennings, car c’est elle la victime, la combattante, la tombeuse du healysme, c’est elle qui mérite des fleurs et l’hommage de l’histoire. Mais c’était inexact, car ceci n’est pas du tout une biographie de Aileen Jennings. J’ai donc opté pour une cote mal taillée, et trouvé ce titre : Gerry Healy contre les femmes. Même pas Les femmes contre Gerry Healy, qui aurait convenu à toute la partie qui commence avec la grève des mineurs, puisque ce qui la précède est la genèse, l’essor et la putréfaction parasitaire de ce phénomène bureaucratique à gestation progressive qu’il faut bien appeler le « healysme ». Et à vrai dire, l’oppression des femmes dans cette histoire a été combattue par certaines, mais pas par toutes : Healy a aussi eu des sectateurs femmes, des sectatrices !, passionnées et indécrottables (la plus célèbre est Vanessa Redgrave).
Par choix politique et parce qu’elles méritent un immense respect, les trois portraits surplombant ce travail sont ceux des trois femmes, ses victimes, qui l’ont vaincu : Aileen Jennings, Clare Cowen, Dot Gibson. Des photos de Healy sont placées plus bas. Et cette publication, terminée début mars, est rendue publique ce 8 mars qui suit de quelques mois, en France, le « procès Pélicot ».
VP.




