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Réponse à Fabien Roussel sur la "Nouvelle France"
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Réponse à Fabien Roussel | Le Club
Quand M. Roussel appelle à « imposer un rapport de force contre l’oligarchie qui nous gouverne et prendre le pouvoir », il fait l’économie de toute démonstration sur la manière d’y parvenir. Or, c’est là l’enjeu central, et c’est ce point que le concept de « Nouvelle France » se propose d’éclairer.
La « Nouvelle France » ! À sa seule évocation, le débat s’emballe. Hélas, souvent les commentaires racialistes fusent. Cette cohorte de critiques était jusqu’ici portée principalement par la droite de l’échiquier politique et les médias dominants, mais elle vient de s’élargir. Dans une tribune, Fabien Roussel rejette le concept de « Nouvelle France ». Il l’accuse d’enfermer dans des déterminismes racialistes et propose de « construire un large rapport de force unissant le monde du travail face au capital ». Cette ambition affichée mérite mieux qu’une incantation. Car il ne suffit pas de décréter un tel rapport de force pour qu’il advienne. Il faut en définir les conditions pour le faire émerger et mettre en mouvement les forces qu’il doit agréger. C’est précisément tout l’objet du concept « Nouvelle France » !
Ce concept de « Nouvelle France » provient de la tradition matérialiste : l’action politique pour être efficace doit procéder d’une analyse en profondeur des réalités matérielles. Cette rigueur suppose de réinterroger les cadres de pensée que l’on croyait établis et adapter les stratégies politiques le cas échéant. La conscience de classe, que Fabien Roussel appelle de ses vœux dans sa tribune, ne naît pas dans l’abstraction du ciel des idées. Ce sont d’abord les conditions effectives de l’exploitation et de l’oppression qui façonnent les conditions subjectives de la prise de conscience et rendent possibles les mobilisations sociales et politiques.
La « Nouvelle France » interroge précisément l’évolution de ces conditions à l’aune des mutations du capitalisme et de la condition salariale. En 1958, le capitalisme d’après-guerre produit pour des millions de travailleurs une situation partagée propice à la reconnaissance d’intérêts communs. Mais la précarisation et l’atomisation sociale du monde du travail contemporain ont mis à mal la perception des solidarités possibles. La norme d’un emploi stable avec un salaire fixe et collectif a été remplacée par la fragmentation des statuts et l’individualisation des rémunérations. Cela concerne 83 % des salariés. Le nombre d’emplois précaires a doublé en quarante ans. Les sociabilités ouvrières d’antan favorisées par la concentration spatiale des ouvriers dans les centres-villes populaires ont été sapées par la gentrification et l’éloignement des lieux de vie avec le lieu de production. La division des travailleurs entre stabilisés d’un côté et intérimaires ou sous-traitants de l’autre a miné les solidarités et renforcé les rivalités. Le capitalisme est donc parvenu par sa mue à éclater les catégories politiques d’hier en une multitude de groupes sociaux populaires, singularisés, cloisonnés et isolés les uns des autres. Pourtant, certaines conditions matérielles partagées les relient et donnent forme à un ensemble de groupes émergents ou en profonde mutation. Ces groupes sont particulièrement exposés aux mécanismes de domination contemporains et traversés de cette façon par des intérêts convergents. C’est à cet ensemble que nous donnons le nom de « Nouvelle France ».
Quand M. Roussel appelle à « imposer un rapport de force contre l’oligarchie qui nous gouverne et prendre le pouvoir », il fait l’économie de toute démonstration sur la manière d’y parvenir. Or, c’est là l’enjeu central, et c’est ce point que le concept de « Nouvelle France » se propose d’éclairer.
Le secrétaire national du PCF est donc resté totalement évasif sur les conditions nécessaires à l’émergence d’un bloc de rupture. Il n’a pas fait état de la même retenue lorsqu’il a adopté une lecture ethniciste de la « Nouvelle France ». En écho aux sirènes de l’extrême droite, Fabien Roussel a repris la rengaine selon laquelle la Nouvelle France « catégorise[rait] les citoyens en fonction de leur couleur de peau [ou] de leur religion ». Pourquoi joindre sa voix à celles, entre autres, de Bruno Retailleau et de Gabriel Attal ? Ceux-là n’ont pour seule proposition politique que de commenter les nôtres sous le prisme exclusif de leur obsession pour l’essentialisation des apparences individuelles.
Mais l’examen de cette polémique est instructif, car elle révèle le langage qui structure le débat public actuel. La « Nouvelle France » dresse un panorama des profonds bouleversements qui ont redessiné la société française. Parmi ceux-ci, les migrations ont joué un rôle important, mais avec au premier plan les migrations entre régions du pays et de la ville à la campagne. Les déplacements de la population française au sein du territoire sont un phénomène majeur des dernières décennies. On peut considérer que le peuple français est aujourd’hui entré dans la civilisation urbaine avec plus de 85 % de sa population devenue citadine hors de sa localisation initiale.
Cette évolution n’est pourtant pas la plus déterminante. Les transformations structurelles les plus impactantes tiennent à la condition urbaine elle-même, qui a profondément reconfiguré les modes de vie des Français. Ils sont devenus dépendants des réseaux, c’est-à-dire ces infrastructures qui assurent l’acheminement et la distribution des marchandises indispensables à la satisfaction des besoins essentiels : énergie, eau, alimentation, etc. En raison de leur caractère indispensable et leur tendance à la monopolisation, ces réseaux peuvent être transformés en sources de rente : leur accès est payé, même lorsque la qualité se dégrade et que les prix augmentent. Ils offrent ainsi au capitalisme, confronté depuis les années 1970 à une crise de la productivité, de nouveaux espaces de valorisation au-delà de la sphère strictement productive. C’est à cette condition qu’on peut comprendre le défi posé par les déserts de réseaux, soient-ils des déserts de services publics, des déserts médicaux ou encore des déserts ferroviaires, évoqués succinctement par le secrétaire national du PCF dans sa tribune sans en comprendre les ramifications. Là encore, la « Nouvelle France » permet d’éclairer ce qu’il a effleuré. Le capitalisme organise la rareté, Fabien Roussel le sait comme nous.
Mais l’attention de nos détracteurs a largement porté sur un autre type de migrations : les migrations de l’étranger et particulièrement l’immigration post-coloniale. Un tiers de notre population a un grand-parent étranger. C’est un fait indéniable. Mais sa simple évocation crée une levée de boucliers d’une rare vigueur. Ces réactions interrogent bien plus sur les obsessions ethnicistes de leurs auteurs que sur nos propositions politiques. Les Français descendants d’immigrés ne sont-ils pas des citoyens qui peuvent, tout autant que les autres, jouir de leurs droits politiques ? Nos détracteurs sont-ils prêts à abandonner les principes républicains les plus élémentaires par aveuglement raciste ? Fabien Roussel oublie-t-il que le travailleur peut ne pas être blanc, ni même être un homme ? Pourtant, il semble ignorer que l’accaparement des richesses par « une poignée de milliardaires » ne s’opère pas « au détriment » de l’égalité, mais au contraire par l’organisation méthodique des inégalités. Et les suprémacismes racialistes et de genre ont historiquement constitué l’une des conditions de l’accumulation initiale et du développement du capitalisme. Elles servent directement sa structuration et sa reproduction. Ce ne sont pas des « venins » idéologiques immoraux dont l’extrême droite aurait l’apanage. Le capitalisme est un rapport social. Ces éléments sont des catégories économiques qui assurent son bon fonctionnement. Telle est la place du travail domestique gratuit, du travail de reproduction sociale des femmes, des métiers du cares sous-rémunérés assurés en grande partie par des femmes racisées ou encore de la surexploitation des travailleurs précarisés en raison de leur vulnérabilité administrative liée à leur parcours migratoire.
Pour autant, le racisme ne peut être réduit à un instrument nécessaire au processus d’accumulation capitaliste, il est avant tout un rapport de pouvoir social. Il est historiquement construit avec ses dynamiques propres intégrées au processus global de la domination capitaliste. Pour l’éliminer, il ne suffit pas de vouloir le « bannir » comme semble le penser Fabien Roussel. Comme pour tout fait social total, il faut avant tout avoir la capacité de le nommer et de le circonscrire socialement pour en faire l’objet du conflit qui conduira à son abrogation. En somme, il faut pouvoir le conceptualiser. Et c’est pourquoi on ne peut accepter l’idée reprise par Fabien Roussel selon laquelle nommer les processus d’assignation racistes à l'œuvre dans notre société pour les combattre serait une façon de les cautionner. Non, dénoncer les inégalités politiques subies par les personnes racisées n’est pas une façon de « catégoriser les citoyens en fonction de leur couleur de peau » et rappeler combien le racisme est un système de domination ne revient pas à « enfermer les individus dans des déterminismes culturels ». Ce ne sont là que des variantes du refrain éculé des « antiracistes véritables racistes », professé par l’extrême droite la plus endoctrinante.
La « Nouvelle France » décrit l’évolution des conditions objectives d’existence des Français depuis 1958. Mais elle excède ce seul registre à lui seul inopérant. Car ce qui s'est transformé ne relève pas seulement de l'avoir, mais aussi de l'être : des nouvelles manières de vivre jusque dans ses aspects les intimes, des pratiques culturelles créolisées devenues si ordinaires qu’elles se dérobent à la pensée et des perceptions de soi et de ses capacités d’agir en tant que sujets politiques inédites. Cette conscience « pour soi » s’est manifestée dans les mobilisations sociales qui ont émaillé les dernières décennies, les manifestations féministes et le mouvement planétaire Me too, les révoltes populaires que certains réduisent à des « émeutes urbaines » par paternalisme raciste, les mouvements écologistes de la jeunesse engagée ou encore les luttes d’émancipation des LGBTQ+ pour ne citer que ceux-ci. À rebours des idéalistes enfermés dans une vision sclérosée des classes populaires, la conscience de classe ne se construit ni contre ni en dehors de la perception des discriminations mais à partir d'elle. Et c’est à l’articulation de ces subjectivités que la « Nouvelle France en soi » doit tendre pour devenir une « Nouvelle France pour soi ».
Roussel propose une nouvelle République qui, « bannissant » le racisme et reposant sur une conscience de classe, libérerait la France du capitalisme. Si le projet est louable, exactement conforme au programme Insoumis, il n’en reste pas moins suspendu dans l’abstraction faute de définir la stratégie politique qui lui donnerait corps. A l’inverse, la « Nouvelle France » s’emploie à le faire. Si l’on peut regretter que notre concept soit mal compris ou détourné à des fins racialistes, on constate non sans intérêt qu’il fait progresser la réflexion et la discussion dan un domaine où agissaient seuls les « identitaires ».




