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    Kurdes : relance du processus de paix avec Ankara

    international Irak Syrie Turquie

    Brève publiée le 24 décembre 2014

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    (Le Monde du 25/12) Malgré le contentieux de Kobané, le pouvoir turc et le PKK veulent trouver un accord rapidement

    Les pourparlers de paix entre le gouvernement turc et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, interdit en Turquie) sont peut-être entrés dans leur dernière ligne droite. Un accord pourrait être trouvé d'ici "  quatre à cinq mois  ",à condition que "  toutes les parties conduisent le processus avec sérieux et détermination  ", a déclaré le 30  novembre le chef kurde Abdullah Öcalan aux représentants du parti HDP (Parti pour la démocratie des peuples, une plate-forme formée par les pro-kurdes, la gauche et les écologistes) venus lui rendre visite à la prison d'Imrali, un îlot en mer de Marmara, dont il est l'unique occupant.

    Le premier ministre turc Ahmet Davutoglu est sur la même ligne, évoquant "  la détermination absolue  " du gouvernement. Trente années d'insurrection kurde au sud-est de l'Anatolie, au prix de 45  000 morts, 4  000 villages détruits et de millions de déplacés, pourraient être réglées en quelques mois. Mais, pour cela, il faudra compter avec la revendication identitaire des Kurdes, renforcée par les bouleversements géostratégiques en cours au Moyen-Orient.

    Le temps presse pour faire la paix. Les islamo-conservateurs de l'AKP comptent sur l'apport de voix kurdes aux législatives de juin  2015, où ils espèrent rafler 60  % des sièges au Parlement, afin de mettre sur les rails la réforme constitutionnelle voulue par le président Recep Tayyip Erdogan et qui ferait entrer la Turquie dans un véritable régime présidentiel.

    Autonomie

    Le même empressement vaut pour le PKK. Voyant son blason redoré par la résistance de ses combattants à Kobané, la ville kurde syrienne assiégée par les djihadistes du groupe Etat islamique (EI) depuis le 16  septembre, l'organisation clandestine se sent forte, allant jusqu'à réclamer l'intervention d'une tierce partie, l'administration américaine, dans ses négociations avec l'Etat turc.

    La crise de Kobané a bien failli tout faire dérailler. En octobre, l'indifférence d'Ankara au sort de la ville kurde de Syrie a provoqué de violentes manifestations kurdes dans toute la Turquie, causant la mort de 48 personnes. La confiance est alors retombée à son plus bas niveau. Passant outre les protestations des militaires, le gouvernement a désamorcé la crise en autorisant les peshmergas kurdes irakiens du PDK à traverser les régions du sud-est de la Turquie pour se porter au secours des combattants de Kobané, inféodés au PKK. Abdullah Öcalan a appelé au calme, les manifestations ont cessé, le processus a pu reprendre.

    Si la détermination est grande, les écueils le sont aussi. D'accord sur le fait que seule une solution politique est possible, les deux parties divergent sur bien des points. Pour M.  Erdogan, le problème kurde n'est pas tant identitaire que socio-économique. L'AKP, parti religieux, est prêt à troquer le vieux concept kémaliste d'Etat-nation contre celui d'Etat "  oumma  " (communauté des croyants), où Kurdes et Turcs seraient ensemble sous la bannière de l'islam sunnite.

    Le PKK réclame pour sa part un certain degré d'autonomie pour les régions kurdophones du Sud-Est, dont il assure qu'elles sont vouées à rester au sein de la république unie. Mais la méfiance subsiste du côté turc, convaincu que le mouvement n'a pas coupé les ponts avec le vieux rêve d'un Kurdistan indépendant.

    L'autre faille du processus de paix est le manque de transparence. Qu'y a-t-il précisément dans la "  feuille de route  "  ? Nul ne le sait. "  Les participants semblent n'avoir aucune stratégie précise sur le long terme, réagissant aux besoins et aux considérations d'ordre pratique au fur et à mesure qu'ils surgissent  ", souligne le dernier rapport du think tank International Crisis Group, publié le 6  novembre 2014.

    Un pas de géant a été franchi dans la mesure où personne, aujourd'hui en Turquie, ne peut plus nier l'existence du "  problème kurde  ". Une révolution copernicienne pour l'homme de la rue, longtemps enclin à croire la fable répétée par les cercles kémalistes pendant plus de soixante-dix ans, à savoir que les Kurdes étaient des "  Turcs des montagnes  " dont le bruit des pas dans la neige, caractérisé par l'onomatopée "  kart, kurt  ", avait fini par donner le mot "  kurde  ".

    Vieux tabous

    Les vieux tabous ont été levés. Désormais, les Kurdes (environ 15  % des 75  millions d'habitants de la République turque) peuvent parler leur langue. "  Il y a dix ans, nous étions autorisés à parler l'arabe mais pas le kurde - qui compte trois dialectes différents - . Combien d'entre nous se sont fait embarquer par la police juste pour avoir chanté une chanson, sans compter les purges et les assassinats de nos intellectuels  ?  ", rappelle Sehmuz Kurt, chargé de cours à la chaire de kurdologie de l'université de Mardin, ville arabo-kurde de 85  000 habitants, à 50 kilomètres de la frontière syrienne.

    Convaincu qu'un "  retour en arrière  " est impossible, le jeune professeur déplore les tracasseries subies par son établissement de la part des autorités. Ainsi, le Conseil supérieur de l'éducation (YOK) écarte chaque année des centaines de candidatures d'étudiants au motif qu'il s'agirait de membres du PKK. "  Il n'y a pas assez de confiance entre eux et nous  ", regrette l'enseignant.

    Il aura tout de même fallu un certain courage au président Erdogan et à son premier ministre Ahmet Davutoglu pour revenir, comme ils l'ont fait récemment, sur un épisode douloureux de l'histoire, celui de la révolte des Kurdes de Dersim (1937-1938), écrasée dans le sang sur ordre de Mustafa Kemal Atatürk, ce qu'aucun responsable politique ne s'était risqué à faire avant eux. Il est vrai que la résolution du problème kurde n'était pas un argument électoralement payant. Il l'est peut-être devenu.

    Marie Jégo

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    Cemil Bayik : " L'AKP, parti du président turc, reste notre ennemi "

    Le fondateur du PKK demande une accélération des pourparlers avec Ankara et écarte l'option de l'indépendance du Kurdistan

    Fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en  1978 avec son chef historique Abdullah Ocalan (emprisonné dans l'île-prison d'Imrali depuis 1999), Cemil Bayik est le coprésident du Groupe des communautés du Kurdistan, dont le PKK est la matrice et les instances dirigeantes sont établies dans le massif du Qandil, aux confins montagneux de l'Iran et de l'Irak.


    Lancé il y a près de deux ans, le processus de paix n'a pas encore abouti à des résultats significatifs. Quels sont les obstacles  ?
     

    Sans les efforts du président Ocalan pour maintenir un environnement propice au dialogue, le processus de paix aurait pris fin depuis longtemps. Mais nous devons maintenant entrer dans une phase de négociations qui ne peut commencer en l'absence de gestes favorables de la part d'Ankara sur l'amélioration des conditions de détention de M. Ocalan, la mise en place d'un comité élu chargé des négociations pour la partie kurde et la désignation d'une partie tierce chargée de la médiation entre le PKK et l'Etat turc. Le processus ne pourra aboutir sans l'implication d'un acteur extérieur ou d'une organisation internationale du fait de la nature régionale de la question kurde.

    Ces conditions ne sont pas réunies, car le gouvernement turc n'a pas la volonté de parvenir à la paix. Il maintient le dialogue pour gagner du temps au moyen de petites mesures tactiques en vue des législatives de 2015 et veut profiter du cessez-le-feu toujours en vigueur afin d'éliminer en sous-main le mouvement kurde. Il persiste à nier la dimension politique du problème en présentant le PKK comme une organisation terroriste instrumentalisée par des puissances extérieures hostiles, et refuse de considérer la dimension internationale de la question kurde, prétendant qu'il s'agit d'une affaire intérieure. L'AKP, parti du président Erdogan, reste l'ennemi des Kurdes, à l'intérieur des frontières de la Turquie comme à l'extérieur. Nous le voyons quotidiennement à Kobané.


    Quel serait l'objectif final de ces négociations, si elles venaient à s'ouvrir, après trois décennies de guerre qui ont causé la mort de près 40  000 personnes  ?
     

    Le PKK n'est pas un mouvement indépendantiste. Nous sommes hostiles à la division de la Turquie et plus généralement opposés aux concepts d'Etat-nation et de frontière. L'indépendance d'un peuple n'est jamais une garantie de démocratie. Nous défendons la démocratisation de la Turquie tout entière et la reconnaissance pour les régions kurdes du système de "  l'autonomie démocratique  " sur le modèle en cours de construction au Rojava (le Kurdistan syrien). De fait, le mouvement kurde est au pouvoir dans la plupart des municipalités majoritairement kurdes de Turquie où ce cadre est progressivement mis en place. Nous souhaiterions que l'Etat turc le reconnaisse formellement, mais nous y arriverons avec ou sans lui. En revanche, s'il s'y oppose par la force, nous sommes prêts à nous défendre.


    Cela signifierait une reprise des affrontements en Turquie  ?
     

    Nos forces armées ont une vocation exclusivement défensive. Lorsque l'expérience d'autonomie démocratique menée au Rojava s'est trouvée menacée par l'Etat islamique (EI) à Kobané, nous nous sommes défendus. Il pourra en être de même en Turquie.


    La Turquie a autorisé des combattants kurdes irakiens à venir en renfort des forces affiliées au PKK qui combattent à Kobané. Votre jugement sur l'attitude de la Turquie n'a pas changé  ?
     

    Nous considérons la Turquie comme le principal soutien de l'EI. Elle s'en sert comme d'un instrument au service de ses ambitions hégémoniques au Moyen-Orient. Le président turc se voit à la tête d'un front sunnite dont l'EI constitue l'avant-garde. La Turquie n'apportera jamais tout son soutien à la coalition contre l'EI du fait de la proximité idéologique qui existe entre l'AKP et cette organisation, et des risques qu'encourrait la Turquie si elle abandonnait son allié, alors libre de révéler au monde la vraie nature de leurs relations. La Turquie veut éliminer l'expérience d'autonomie menée au Rojava, qu'elle perçoit comme particulièrement dangereuse, dans la mesure où elle constitue un modèle.


    Dans leur lutte contre l'EI, les forces du PKK combattent au Kurdistan irakien. Le PKK a-t-il vocation à s'y implanter durablement  ?
     

    Le PKK a vocation à défendre les Kurdes où qu'ils se trouvent. Si le PKK n'était pas intervenu en Irak lorsque l'EI a commencé à avancer sur les régions kurdes, les yézidis du Sinjar auraient été massacrés. Notre présence dans la région d'Erbil ainsi qu'à Kirkouk a redonné confiance au peuple du Kurdistan irakien et aux peshmergas. Nous resterons sur ces positions tant qu'elles seront menacées.


    La scène politique et militaire kurde dans la région est cependant loin d'être unifiée…
     

    Le danger commun auquel font face toutes les forces kurdes permet la mise en place de facto d'une force militaire commune au-delà des différends partisans.


    Le siège de Kobané a permis l'ouverture de canaux de coopération directe avec les Etats-Unis, qui vous considèrent pourtant comme une organisation terroriste. N'est-ce pas paradoxal  ?
     

    Il est absolument naturel que le PKK coopère avec la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Nous sommes disposés à coopérer avec toutes les forces désireuses d'établir des relations stables avec nous et qui combattent l'EI, même avec la Turquie si sa politique venait à changer. Cela étant, Kobané a bien montré qui, de la Turquie ou du PKK, était plus proche des positions occidentales.

    Allan Kaval