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"On naît routier, on meurt routier"
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
« Il y a quelques années, les jeunes s’engageaient un peu par passion du voyage ; aujourd’hui, c’est devenu un gagne-pain, certainement pas un travail d’avenir. » En 17 ans de route, Agostinho Gabriel, délégué CGT Transport, a eu le temps de perdre ses illusions. Difficile de rester optimiste quand sa profession est « dévalorisée » par les employeurs comme par les pouvoirs publics, estime-t-il.
Avec certains de ses collègues, le syndicaliste a « campé » la nuit de mardi à mercredi dans les locaux de la Direction Générale du Travail (DGT), où se tiennent les négociations sur les salaires dans le secteur routier. M. Gabriel doit participer jeudi aux discussions mais celles-ci s’annoncent difficiles : plusieurs fédérations patronales ont prévenu, mercredi, qu’elles ne viendraient pas, avançant qu’elle n’ont rien de nouveau à proposer.
« La situation s’annonce plutôt tendue », reconnaît M. Gabriel, qui a participé aux barrages organisés, en début de semaine, dans la région rennaise. Ce Breton de 42 ans, qui a commencé comme ouvrier dans le bâtiment, est devenu chauffeur routier après avoir passé son permis de conduire pendant son service militaire. Aujourd’hui, il gagne environ 2 000 euros bruts par mois. Avec un contrat de 200 heures de travail mensuel, cela revient à un salaire horaire de 9,79 euros, soit 18 centimes de plus que le SMIC. « Je ne me plains pas trop » par rapport à certains collègues, commente-t-il.
« On est le dernier maillon de la chaîne »
Toutefois, les perspectives d’évolution sont réduites. « On naît routier, on meurt routier », dit-il. Certes, il est toujours possible de devenir exploitant, chargé de superviser les chauffeurs, mais encore faut-il avoir le bac : Agostinho Gabriel a quitté l’école après la troisième.
D’ailleurs, c’est ce manque de formation initiale des routiers qui rend leur reconversion professionnelle quasi-impossible. Et c’est pourquoi les chauffeurs se sentent si vulnérables face aux grandes entreprises qui les emploient. « On est le dernier maillon de la chaîne, la variable d’ajustement : par exemple, on doit souvent raccourcir notre pause pour respecter les délais, précise-t-il. On doit rendre compte de tout, on se sent fliqué. »
De nouveaux dispositifs de suivi des chauffeurs ont été mis en place, comme la carte du conducteur, qui a remplacé le disque de contrôle chronotachygraphique. Cette carte, couplée au GPS, enregistre toutes les données du véhicule, notamment sa vitesse et le temps de conduite.
Elle permet de reconstituer le déroulé des événements en cas d’accident, mais aussi de faire la chasse aux contrevenants. Lors des contrôles, la police dispose d’un lecteur de cartes qui relève automatiquement toutes les infractions commises, des excès de vitesse au dépassement du temps de conduite autorisé.
« En cas d’infraction, nous subissons une double sanction : non seulement nous sommes verbalisés, mais en plus notre prime de qualité saute à la fin du mois », ajoute M. Gabriel.
« Le plus dur, ce sont les horaires atypiques »
Côté pénibilité, « au début, c’est quand même dur, reconnaît le chauffeur, il faut rester concentré pendant des heures. Mais on s’habitue. Et puis, le confort des cabines s’est amélioré : aujourd’hui, on a des boîtes automatiques, des sièges à coussin d’air. »
Mais « le plus dur, ajoute-t-il, ce sont les horaires atypiques ». « Je peux commencer à 5 heures du matin comme à 14 heures, et on connaît notre emploi du temps au jour le jour, le soir pour le lendemain », détaille-t-il.
Les durées de travail sont lourdes, atteignant parfois 10 à 12 heures de conduite par jour, auxquelles s’ajoutent les temps de repos obligatoires.
Pas facile, dans ces conditions, de mener une vie de famille, sans compter que son implication en tant que délégué syndical est fortement chronophage. M. Gabriel, qui est actuellement en instance de séparation, a ainsi du mal à trouver du temps pour ses deux filles.
« La semaine, c’est ingérable », admet-il, un peu amer. Heureusement, il y a le week-end, qui permet de « changer d’air » : le dimanche, M. Gabriel est arbitre de football.
Ces quelques moments avec ses proches semblent bien courts comparés au temps qu’il passe en solitaire derrière le volant. À ses débuts, M. Gabriel roulait « en équipage », mais, depuis quelques années, il conduit seul, parfois pendant 14 heures d’affilée. Il s’est habitué : « Cela laisse le temps de penser, de réfléchir ».




