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Crépuscule des bibliothèques
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Virgile STARK, Crépuscule des bibliothèques, Les Belles Lettres, 2015, 210 pages
Descriptif : http://www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100259570
Billet sur le livre : http://joelbecam.blog.lemonde.fr/2015/03/24/virgile-stark-le-crepuscule-des-bibliotheques-les-belles-lettres-2015-210-pages/
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(Le Monde du 4 avril 2015)
Pamphlet sous pseudonyme, Crépuscule des bibliothèques dénonce l'évolution de la place du livre dans nos esprits et sur les rayonnages. Pour " Virgile Starck ", ancien bibliothécaire de la Bibliothèque nationale de France, l'évolution actuelle équivaut bel et bien, sous certains aspects, à un " autodafé symbolique ".
Etes-vous favorable à -l'ouverture des bibliothèques le dimanche ?
Cette question n'est pas centrale. Dans les sphères ministérielles, " ouvrir plus " est une marotte presque aussi obsédante que " tout numériser ". La bibliothèque est stigmatisée pour sa ringardise et son immobilisme. Il semble urgent de la moderniser et de l'adapter aux exigences de la société. Une petite frange des bibliothécaires, comme dans toutes les professions, est attachée à la coutume du repos dominical et se montre peu sensible au fantasme de l'accès illimité à toute chose, à toute heure. Doit-on blâmer son " conservatisme " ? Ouvrir le dimanche, les jours fériés, la nuit ? Je n'y vois aucun inconvénient (certaines bibliothèques le font déjà, rappelons-le), mais ce projet n'est-il pas une provocation, à l'heure de la réduction des effectifs dans la fonction publique ? Et surtout : ouvrir davantage, pour quoi faire ? Pour qui ? Pour quel type de lecteur ? La culture y gagnera-t-elle ? Autant de questions qui ne seront pas posées dans les ministères : on veut des réformes ostentatoires et des résultats chiffrés – le reste importe peu.
Faut-il se réjouir de la hausse de la fréquentation des -bibliothèques publiques, liée à leurs efforts d'ouverture et d'adaptation aux nouvelles technologies ?
Plus d'ouverture, de fréquentation, de connexion et d'adaptation : on retrouve là les grandes injonctions de l'administration culturelle. Auront-elles pour effet de former et d'élever les âmes et les esprits ? Il est permis d'en douter. Les bibliothèques se transforment ; surtout, elles s'efforcent de rompre avec la civilisation du livre. Elles deviennent des " hyperlieux " désincarnés, phagocytés par la machine, où la lecture des œuvres classiques ne persiste qu'au titre d'extravagance ou de snobisme. Mais si ces " espaces " ludiques attirent les consommateurs par milliers, on dira que les bibliothèques ont passé avec succès le cap du XXIe siècle. Les pouvoirs publics, en quête de rentabilité et d'efficacité, incitent au remplissage des institutions. Ils associent l'affluence et la plénitude, l'informatisation et le progrès, le " toujours plus " et le " toujours mieux " : ce mode de pensée est typique de l'hybris technicien.
La télévision n'a pas tué la -radio. Pourquoi pensez-vous que le livre est à ce point -menacé par l'écran ?
La télévision n'a pas tué la radio, parce que l'image ne remplace pas le son. La télévision ni la radio n'ont tué la presse écrite, parce que l'image ni le son ne remplacent le texte. L'idée farfelue que le nouveau ne " tue " jamais l'ancien fait partie de la propagande moderne en faveur des sacro-saintes nouvelles technologies. Le manuscrit a-t-il survécu à l'imprimerie ? Et la plume d'oie, la bougie, le disque vinyle ont-ils échappé à l'obsolescence ? Lorsqu'il fait mieux que son prédécesseur, l'objet technique prend naturellement sa place – et la plupart du temps (mais peut-être pas toujours) à l'avantage de l'humanité. Le livre a désormais un concurrent direct : l'écran, support paramétrable de lecture potentiellement illimitée. De là, on conclut qu'il peut et doit remplacer le livre de papier. Erreur désastreuse, car en réalité l'ordinateur s'avère inadapté, pour ne pas dire nuisible, à la lecture lente, approfondie et – osons le mot – charnelle. Je ne crois pas à la défaite du livre, mais à son effacement transitoire. Les acteurs du marché informatique se sont alliés aux politiciens pour convaincre les amoureux du papier – tenaces, il faut le reconnaître – qu'ils doivent abandonner leur lubie et se convertir au " numérique ". Je ne vois pour l'instant aucune raison d'espérer que cette conquête agressive puisse être endiguée. Ce qui est certain, c'est que le livre ne se sauvera pas lui-même de la barbarie : seuls les lecteurs fervents peuvent lui venir en aide.
Propos recueillis parJulie Clarini




