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    Assassinat de militantes kurdes à Paris: les services turcs confondus

    international Irak Syrie Turquie

    Brève publiée le 9 avril 2015

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    (Le Monde) C’est un développement judiciaire dont pourrait pâtir la coopération difficilement acquise entre la France et la Turquie dans la lutte contre les filières djihadistes en Syrie et en Irak. Dans l’enquête sur les assassinats, début 2013, au cœur de Paris, de trois responsables du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le gouvernement a accepté, le 11 mars, de nourrir cette procédure en déclassifiant des documents émanant de ses services de renseignement.

    Or, de source diplomatique, on juge qu’Ankara pourrait percevoir cet engagement de l’Etat français comme « une mauvaise manière ». A l’appui de ses demandes de déclassification, en septembre 2014, la juge d’instruction saisie de l’affaire indiquait clairement aux ministres concernés l’origine de ses soupçons : « L’enquête judiciaire a mis en évidence que l’un des mobiles les plus plausibles de ce triple assassinat pouvait être mis en relation avec les activités supposées d’Omer Güney [le tireur présumé] en France au sein des services secrets turcs (MIT). »

    De plus, ajoute cette même source diplomatique, si les trente-neuf notes de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et les sept pièces extraites des archives de la Direction générale des services extérieurs (DGSE) déclassifiées ont été largement amputées de leur contenu, cette opération vérité pourrait s’étendre. La partie civile a transmis, fin mars, au premier ministre, Manuel Valls, une nouvelle requête. « Nous l’avons saisi d’une demande plus large, nous souhaitons, comme nous l’avons obtenu dans les affaires rwandaises, avoir accès à l’intégralité des éléments pertinents concernant ces trois assassinats », précise Me Antoine Comte, avocats des familles des victimes.

    Traces de poudre

    Le 9 janvier 2013, au 147, rue Lafayette, à Paris, qui abrite le siège du Centre d’information du Kurdistan (CIK), trois militantes kurdes du PKK, Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Söylemez étaient retrouvées mortes, tuées par balles. Le 16 janvier, Omer Güney, un jeune homme alors âgé de 30 ans, se rendait spontanément au siège de la police judiciaire parisienne, pour déclarer qu’il avait passé la journée du 8 janvier avec l’une des victimes et qu’il souhaitait aider les enquêteurs.

    Depuis, les révélations dans la presse turque et allemande, ainsi que la mise en évidence de nombreuses contradictions dans le témoignage d’Omer Güney ont jeté le trouble sur la personnalité de cet homme dont plusieurs éléments semblent en effet le relier aux services secrets turcs.

    Des traces de poudre provenant d’une arme retrouvée sur un sac lui appartenant semblent le désigner comme l’auteur des crimes. De plus, ses liens avec la communauté kurde apparaissent comme très récents au moment des faits, laissant la place à l’hypothèse d’une infiltration préméditée. L’enquête, enfin, a permis d’établir qu’il a multiplié les allers et retours avec la Turquie dans l’année qui a précédé le meurtre. Toujours en détention provisoire en France, il n’a cessé de clamer son innocence.

    La publication au début de l’année 2014 sur YouTube d’un enregistrement sonore d’une conversation entre un homme, qui serait Omer Güney, et deux responsables des services turcs, a renforcé les soupçons qui pèsent sur le rôle du MIT.

    Le premier ministre turc lui-même, Recep Tayyip Erdogan, expliquant qu’une faction dissidente du service secret proche de Fethullah Gülen, opposant en exil aux Etats-Unis, tentait de déstabiliser son pouvoir de l’intérieur, a clairement visé M. Güney dans un entretien publié en mars 2014 dans la presse turque. Celui-ci, selon le pouvoir turc, aurait pu trouver un intérêt à donner un coup d’arrêt aux négociations de paix en cours entre le PKK et la Turquie.

    « LE SILENCE DE LA FRANCE SUR CES CRIMES REVIENDRAIT À ACCORDER À DES ETATS ÉTRANGERS LE DROIT DE TUER SUR LE SOL FRANÇAIS EN TOUTE IMPUNITÉ », INDIQUE ANTOINE COMTE, AVOCAT DE LA PARTIE CIVILE.

    La mise en cause de l’Etat turc par la justice française place son homologue français dans une situation délicate. D’un côté, comme l’indique Me Comte, « le silence de la France sur ces crimes reviendrait à accorder à des Etats étrangers le droit de tuer sur le sol français en toute impunité, et nous serions fous de croire que cela ne se reproduirait pas ».

    Et, de l’autre, en tentant de faire la lumière sur ce triple assassinat, Paris prend le risque de mécontenter Ankara, qui n’a jamais fait mystère de son extrême sensibilité sur la question kurde. Des tensions sont ainsi régulièrement apparues, depuis 2011, sur les termes de la coopération contre les djihadistes.

    La menace du PKK

    Puisque la France refusait d’extrader les militants du PKK détenus dans ses prisons, pourquoi, de son côté, la Turquie aurait-elle, sans contrepartie, répondu aux exigences françaises ? Jusqu’à la fin 2014, elle considérait, en outre, que le PKK demeurait encore la première menace pour son territoire. Dans l’une des notes déclassifiées de la DGSE sur le triple assassinat, le MIT dénonce ainsi les accusations dirigées contre lui « pour [le] discréditer[alors] qu’il joue un rôle important dans le processus de régularisation du problème du terrorisme ».

    Il a fallu attendre le voyage du ministre de l’intérieur français, Bernard Cazeneuve, en Turquie, le 26 septembre 2014, pour que le dialogue trouve des bases solides. Ce déplacement faisait suite à un raté policier lors de l’extradition de Turquie de trois Français. Selon une source officielle, les autorités françaises seraient parvenues à instaurer une certaine confiance avec leurs homologues turcs en s’engageant, notamment, de manière informelle, à cesser de travailler sur le PKK. « Si le parquet et la police n’enquêtent plus sur les Kurdes, on aura plus à refuser de les extrader », décrypte un membre du ministère de l’intérieur.

    Cette position habile traduit aussi un changement d’analyse sur les militants kurdes. Le tribunal de grande instance de Paris, dans un jugement du 24 mars sur une affaire mettant en cause des membres du PKK, a précisé dans une déclaration liminaire « que l’on devait désormais tenir compte de l’action du PKK contre l’Etat islamique ». De source judiciaire, on assure que l’instruction du triple assassinat devrait être terminée avant l’été.