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    Grèce. Interview de Manos Skoufoglou, OKDE Spartakos

    Grèce international

    Brève publiée le 2 mai 2015

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    http://www.ccr4.org/Grece-Interview-de-Manos

    Quelle a été la portée du scrutin du 25 janvier ? Quelle est la nature du gouvernement Syriza-Anel ? Quelles sont les perspectives d’accord entre Tsipras, Varoufakis et la « Troïka » ? Quelle est la situation réelle de la lutte des classes en Grèce et où se situe, dans un tel cadre, l’organisation anticapitaliste Antarsya ? Voici quelques unes des questions auxquelles répond, dans cette interview, Manos Skoufoglou, de l’Organisation des Communistes Internationalistes de Grèce (OKDE-Spartakos), publiée, à l’origine, dans l’édition du 19 mars du journal en ligne laizquierdadiario.com.


    De quoi l’élection du 25 janvier a-t-elle été l’expression ?

    Ce qui s’est principalement exprimé dans le vote du 25 janvier, c’est une colère massive et la haine contre le précédent gouvernement de la Nouvelle Démocratie (ND, le parti traditionnel de droite) et le PASOK (parti social-démocrate entièrement embourgeoisé). Ces deux partis ont été les principaux acteurs de l’attaque violente que la classe ouvrière et le peuple grec subissent depuis cinq années. Leur politique s’est caractérisée par l’austérité, l’autoritarisme, les licenciements et une répression sévère menée contre les mouvements de travailleurs et d’étudiants. La colère contre ce gouvernement a été un sentiment de masse parfaitement justifiée et prévisible. Elle a donné lieu à des espoirs électoraux plutôt qu’à l’action militante. On ne peut comprendre les racines de cette attitude sans un bilan du mouvement ouvrier depuis 2010.

    Depuis le début de l’application du programme du FMI en mai 2010, le pays a connu une période de lutte des classes intense. Il y a eu plus d’une trentaine de grèves générales, des manifestations ouvrières massives, le mouvement des places, des occupations de bâtiments publics, des grèves prolongées dans divers secteurs (transports publics, acier, universités, etc.), des assemblées antifascistes, et même certaines expériences d’autogestion (l’usine de VIOME et la télévision nationale ERT). Ce mouvement a contesté la classe bourgeoise et a provoqué une crise politique prolongée, qui est en fait toujours en cours. Cependant, cette mobilisation protéiforme a subi un revers visible depuis février 2012, en dépit de quelques luttes en cours très importants par la suite. Les raisons ont été à la fois objectives et subjectives : la frustration liée à l’incapacité de bloquer efficacement les mesures d’austérité à court terme, mais aussi le rôle des dirigeants syndicaux et politiques, qui ont mis en avant des perspectives essentiellement électoralistes.

    En 2011, une partie considérable de la classe ouvrière s’est interrogée sur la façon d’organiser la société. Comment se débarrasser de la dette ? Quelle forme de pouvoir sinon un pouvoir parlementaire ? Quel système mettre en place pour remplacer ce système pourri ? Mais à cela, les dirigeants des principaux partis de gauche, Syriza mais aussi le parti communiste grec (KKE) à sa manière, n’ont rien eu d’autre à proposer que des élections. Selon eux, le rapport de force était tellement défavorable qu’il valait mieux attendre les élections pour se débarrasser de l’austérité par le vote. Et c’est exactement ce qui s’est exprimé dans le scrutin de janvier.

    Quelle est ta vision du gouvernement Syriza-Anel ?

    C’est la question-clé aujourd’hui. Le « gouvernement de gauche » tant vanté n’est pas réellement un gouvernement de gauche, même si l’acteur principal en est Syriza, qui est un parti de gauche social-démocrate. Par ailleurs, ce n’est en aucun cas un « gouvernement ouvrier ». Si nous devions faire une définition, la plus appropriée serait qu’il s’agit d’un « gouvernement de collaboration de classes », autant par sa composition que son programme. Tsipras l’a lui-même décrit comme un « gouvernement de salut national ». Ce concept explique pourquoi Syriza, après sa victoire, a proposé et élu Prokopis Pavlopoulos en tant que Président de la République. Pavlopoulos est un cadre de la ND qui, en tant que ministre de l’Intérieur, a été l’homme en charge de réprimer les émeutes de décembre 2008.

    Le gouvernement de Tsipras est en fait constitué de cadres provenant d’horizons politiques divers. Il combine vieux militants de gauche, nouveaux cadres de l’appareil Syriza, intellectuels de gauche, économistes néoclassiques, technocrates et entrepreneurs, représentants du monde des affaires et bureaucrates précédemment liés aux gouvernements de Simitis et Papandreou (anciens présidents du PASOK).

    Le facteur central pour parler de « gouvernement de collaboration de classes », cependant, n’est pas tant la composition sociale du gouvernement, mais l’intégration de divers sociaux-démocrates et, surtout, du parti nationaliste bourgeois ANEL (grecs indépendants). Depuis 2012, Syriza et ANEL se sont retrouvés sur la lutte anti-Memorandum. Or contrairement au discours de ses partisans en Grèce ou à l’étranger, Syriza avait bien une alternative : il aurait pu former un gouvernement minoritaire et réclamer un vote de confiance du Parlement, ce qui aurait été facile à gagner. Accuser le KKE ou même Antarsya d’avoir « forcé » Syriza à une coalition avec ANEL est très hypocrite. Syriza était venu à une entente avec ANEL avant même de s’adresser à n’importe qui. Leur collaboration au gouvernement est d’ailleurs restée secrète jusqu’au bout.

    Les partisans de Syriza affirment que ces alliances ne sont pas déterminantes, mais ce n’est pas vrai. Le Ministère de l’économie est entre les mains de Yanis Varoufakis, un économiste universitaire keynésien étroitement lié à Galbraith, et qui n’a jamais été un militant de la gauche. Il est encore plus révélateur qu’aucune des deux forces armées de l’État ne soient contrôlées par Syriza : l’Armée étant entre les mains de Kammenos, le chef d’ANEL, et la police entre celles du social-démocrate Panousis, connu pour ses positions autoritaires lorsqu’il était enseignant à l’université.

    Au niveau de son programme, le gouvernement préconise une forme de compromis de classe qui cherche à arrêter partiellement et temporairement l’offensive contre la classe ouvrière, mais pas à l’inverser. Il propose un mode de gestion capitaliste qui suppose quelques concessions à la classe ouvrière, sans rompre avec les institutions bourgeoises, ni contester le droit de propriété capitaliste. Syriza promet une campagne d’aide humanitaire aux plus pauvres, mais où trouveront-ils l’argent maintenant que le plan qui consistait à réutiliser les fonds destinés au sauvetage des banques a été rejeté par l’UE ? Syriza promet de réembaucher certaines catégories de travailleurs licenciés, mais en même temps limite les nouveaux recrutements dans le secteur public. Le gouvernement a déjà dit non à toute forme de nationalisation et, même s’il s’est refusé à privatiser le secteur de l’électricité, il se prépare à négocier certaines cessions d’actifs très importantes au privé.De même, il a promis une augmentation modeste du SMIC à 750€, mais cette mesure est déjà reportée à dans deux ans. Les déclarations gouvernementales oscillent constamment.

    Ce qui peut être accompli n’est pas facile à prévoir, car il dépend avant tout de la combativité des travailleurs. Nous ne sous-estimons aucune conquête démocratique possible. Bien au contraire, nous cherchons à l’utiliser pour augmenter la confiance des masses. Mais nous ne pouvons avoir confiance dans le gouvernement.

    Que penses-tu du résultat de l’accord du 23 février entre le gouvernement et l’Eurogroupe ?

    Sans aucun doute, l’accord est un recul clair et évident. Le gouvernement a abandonné les modestes engagements qui l’avaient mené à la victoire en janvier. Il a accepté de prolonger le programme de restructurations, de payer intégralement et en temps et en heure la dette publique, de rester sous la tutelle de la « Troïka » (FMI, BCE, UE). Le gouvernement a tenté de présenter cela comme une victoire parce que nous avons évité la faillite, mais cela a été l’excuse constante de tous les gouvernements qui ont appliqué l’austérité depuis le début de la crise. Des partisans enthousiastes de Syriza, y compris, malheureusement, une partie de la gauche révolutionnaire internationale, ont essayé de justifier l’accord au nom de certaines tactiques souples, mais abstraites, pour gagner du temps. Mais je ne vois pas quelle marge de manœuvre cet accord laisse. Il est difficile de croire qu’il y a une sorte de plan établi derrière les négociations du gouvernement. En fait, quelque chose de complètement différent est en jeu : un processus d’intégration de Syriza dans la gestion capitaliste.

    Il n’y a pas besoin de parler de trahison. Je n’étais de toute manière pas convaincu par les promesses de Syriza avant l’élection. Mais la question-clé n’est pas une question de bonnes ou de mauvaises intentions, c’est une question de stratégie et d’orientation politique. Il n’y a pas d’intérêt commun entre les travailleurs et les capitalistes, il n’y a pas moyen de sortir de la crise en satisfaisant les deux camps. Il est donc illusoire d’attendre quelque chose des négociations, alors que la seule solution est une rupture avec les bourgeois et les institutions impérialistes. Syriza instille néanmoins l’illusion inverse. Les communistes révolutionnaires doivent offrir une autre alternative.

    Quelle alternative aurait pu être opposée au chantage de la Troïka ?

    Il y a en effet une alternative même si pour le moment Syriza et son orientation politique dominent clairement les rangs de la gauche. Syriza se centre sur la compétitivité de l’économie grecque, alors que le point de départ devrait être les besoins de la classe ouvrière et des couches sociales démunies et opprimées. Un programme de transition est nécessaire :

    • Augmenter les salaires indépendamment du « réalisme » des marchés.

    • Investissements publics sous contrôle ouvrier et réduction du temps de travail.

    • Des contrats collectifs avec de vrais droits pour les travailleurs.

    • Régularisation de tous les travailleurs immigrés.

    • Éducation gratuite et protection sociale pour tous, etc.

    Ces avancées nécessitent de l’argent, qui ne viendra ni de l’UE ni du FMI. Elles supposent une redistribution radicale des richesses. Afin d’y parvenir, il ne suffit pas de lutter contre l’évasion fiscale, comme Syriza le propose, même si cela est un premier pas. Ce qui est nécessaire c’est, d’une part, la nationalisation des secteurs clés de l’économie sous le contrôle des travailleurs et de la population et, d’autre part, l’annulation de la dette grecque, que la classe ouvrière ne peut ni ne doit payer. Il est clair que ces changements radicaux ne peuvent être tolérés au sein de la zone euro : la rupture avec l’UE est inévitable.

    Depuis l’accord avec la Troïka, des voix critiques émergent au sein de Syriza. Que faut-il en penser selon toi ?

    Diverses voix se font entendre au sein de Syriza, et il faut s’attendre à plus encore depuis que le gouvernement a montré son adaptation au système et à l’austérité. Les courants révolutionnaires vont devoir apprendre à discuter avec ces militants et à les attirer dans leurs rangs. Cependant, l’opposition interne au sein de Syriza est hétérogène et n’a pas de plan concret pour contester la politique de Tsipras. Aucun des députés n’a voté contre la nomination de Pavlopoulos à la présidence. Bien qu’une partie considérable du Comité central ait désapprouvé l’accord spécifique avec l’Eurogroupe, il est plus que douteux qu’ils votent également contre au Parlement.

    En fait, l’opposition interne de Syriza n’a pas réussi à empêcher une seule des capitulations du parti une fois arrivé au pouvoir. À mon avis, le chemin que prend Syriza est irréversible. Les courants anticapitalistes qui militent en son sein ne vont pas pouvoir grandir. Au contraire, ils vont être contraints de limiter leurs activités publiques au nom de la discipline de parti et, en particulier, ils ne pourront rejoindre les manifestations organisées contre l’accord avec l’Eurogroupe. La direction de Syriza exerce dès à présent sur ses membres, mais aussi sur ses électeurs, le chantage suivant lequel toute critique affaiblit le gouvernement et renforce Nouvelle Démocratie. À mon avis, par conséquent, la participation à Syriza est un choix totalement erroné pour les organisations anticapitalistes et révolutionnaires.

    Quelle est la situation de la lutte de classe aujourd’hui en Grèce ? Et quelle est la relation du gouvernement avec les syndicats ?

    Après l’élection, il y a eu des signes d’une éventuelle montée du mouvement de masse. La victoire de Syriza a apporté un climat d’optimisme et un sentiment de « dignité nationale » contre les créanciers. Avant le début des négociations, des rassemblements assez massifs ont été organisées sur la place Syntagma à Athènes et dans plusieurs autres villes. Ces mobilisations ont été contradictoires quant à leurs exigences : il y a eu des secteurs qui ont soutenu ouvertement le gouvernement contre « les Allemands », en ligne avec la rhétorique nationaliste de Syriza et ANEL ; tandis que d’autres ont dénoncé toute négociation et ont demandé l’annulation unilatérale de la dette. Antarsya, la coalition de gauche anticapitaliste, a choisi d’intervenir dans ces rassemblements sous ses propres banderoles et slogans, comme une gauche d’opposition des travailleurs.

    Toutes ces mobilisations se sont immédiatement arrêtées après l’accord avec l’Eurogroupe, compte-tenu de la confusion et de la déception suscitées. Pour le moment, le mouvement des travailleurs paraît stagner.

    Il est à noter que Syriza n’a jamais vraiment essayé de mobiliser les masses, même pour soutenir son propre gouvernement. Cette logique lui est étrangère. Le cas de l’ERT a été un exemple très révélateur. Les militants d’Antarsya dans le syndicat ont proposé d’occuper à nouveau l’ancien siège de la société le premier jour suivant l’élection. Syriza a alors fait la promesse de relancer l’entreprise et de retrouver un travail aux ouvriers, mais les syndicalistes ont voté contre la proposition, dans la mesure où celle-ci leur est apparue comme un chantage face au gouvernement. Le Parti communiste a fait de même.

    En fait, la direction de Syriza a toujours considéré le mouvement de masse comme un simple appui à son arrivée au pouvoir. Contrairement au gouvernement du PASOK dans les années 1980, qui a été en mesure de contrôler efficacement le mouvement des travailleurs, Syriza a une implantation relativement faible dans les syndicats, où le KKE et la gauche extra-parlementaire trouvent une influence importante. Par exemple, au sein du Conseil de la Confédération Générale des Travailleurs, dans le secteur public, qui est en fait le syndicat des travailleurs le plus important en Grèce, Syriza détient seulement trois des dix-sept sièges de direction. De même, au sein des syndicats étudiants, l’extrême gauche a plus du double de la force de Syriza.

    Quoi qu’il en soit, l’idée qu’il y a un vide politique à gauche de Syriza est complètement erronée. La classe ouvrière a voté pour Syriza, mais elle ne soutient pas le gouvernement dans son activité quotidienne. Être indépendant de Syriza n’est pas une obsession sectaire, c’est un choix basé sur les conditions matérielles issues de la lutte des classes.

    Qu’en est-il d’Antarsya ?

    Bien que cela ne ressorte pas dans les scores électoraux, il y a un réel courant anticapitaliste et révolutionnaire dans la société grecque et au sein de la classe ouvrière. L’expérience la plus aboutie de ce courant a été une série de collectifs et plates-formes anticapitalistes dans différents secteurs, syndicats, entreprises et universités. Ayant une histoire de plus de vingt ans, ces collectifs ont réussi à mener plusieurs luttes importantes. Ils travaillent sur une base autonome et fédérale, ce qui signifie que chaque collectif prend ses propres décisions suivant les principes de la démocratie directe.

    Antarsya a émergé de ce courant quelques mois après les émeutes de décembre 2008, quand l’extrême gauche a été confrontée à la nécessité de rassembler ses forces afin d’avoir un impact décisif dans la lutte des classes. Antarsya n’est pas une organisation ou un parti, mais un front anticapitaliste composé de sept organisations différentes, qui compte près de 3 000 militants, majoritairement des jeunes. Sa fonction est basée sur le principe « un membre, une voix ». Il y a environ 80 sections locales, qui décident de leur activité dans les assemblées générales. Les organes dirigeants sont élus à la conférence nationale.

    Le principal débat au sein d’Antarsya porte sur la question des alliances. Personne ne préconise une alliance avec Syriza, mais il existe une aile qui soutient la formation d’un front plus large, sur une base programmatique plus minimale, principalement contre l’UE. Le noyau de cette aile se compose de deux organisations post-eurocommunistes d’influence maoïste. Par ailleurs, une aile gauche soutient l’indépendance politique et organisationnelle vis-à-vis de tous les réformistes (y compris ceux du front populaire anti-UE), tout en affichant la volonté de coopérer avec toutes les organisations sur certaines actions ponctuelles. Cette aile est principalement composée de trotskystes comme le SEK, issu de l’IST, et par la section du Secrétariat Unifié, à savoir nous-mêmes, OKDE-Spartakos, en dépit de certaines différences importantes entre nos deux organisations. Enfin, il y a un centre formé autour de la plus grande organisation d’Antarsya, NAR, qui a été une fraction de gauche du parti communiste à la fin des années 1980 en réaction à la participation de courte durée du PC dans deux gouvernements bourgeois. Cependant, ces trois ailes ne sont pas stables et pourraient tout à fait se réarticuler sur certaines questions cruciales, qui exigent des réponses claires.

    Quelle est ton opinion quant à la nécessité de mener une campagne internationale de solidarité avec le peuple grec et sur l’annulation de la dette ?

    Il est clair que la question de la dette est une question de classe qui est au cœur de la situation actuelle : quelle classe paie pour la crise ? La classe ouvrière doit refuser de la payer, et c’est même une condition préalable à sa survie. Il est tout aussi vrai que la solidarité de classe internationale est essentielle pour que cette tâche politique soit un succès. D’ailleurs, la Grèce n’est pas du tout le seul pays où les travailleurs sont surexploités, massivement privés de leur gagne-pain et violemment opprimés au nom de la dette. Une campagne internationale organisée par des militants, qui ne serait pas juste un conseil international d’économistes et de spécialistes, est donc certainement une très bonne idée. Les termes concrets et les moyens de la construire sont des choses dont il va falloir discuter dans un avenir très proche.

    19/03/15