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JF Cabral (NPA): La voie étroite de l’anticapitalisme en Grèce

Grèce international

Brève publiée le 10 mai 2015

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

Une contribution d'un camarade du NPA sur la situatio en Grèce et les enjeux de la période pour les anticapitalistes. 

La voie étroite de l’anticapitalisme en Grèce

Les échéances se rapprochent. D’une certaine manière, l’épreuve de vérité a déjà eu lieu : avant même son arrivée au pouvoir, la majorité de Syriza avait déjà renoncé à toute épreuve de force réelle autour de l’annulation même partielle de la dette, condition nécessaire pour commencer à mettre en œuvre une politique susceptible de modifier les conditions de vie de la majorité de la population, et donner –au moins temporairement -un peu d’oxygène à une économie déjà exsangue. Le compromis adopté le 20 février a été un pas de plus : sous prétexte de gagner du temps, c’est la logique même d’un nouveau mémorandum qui s’est mise en place. Car c’est bien une liste de « réformes » que le gouvernement grec est en train de négocier pour ne pas être asphyxié financièrement, ce que Tsipras appelle lui-même un « compromis honorable » en essayant d’adoucir les mesures exigées par la troïka.

La troisième étape approche : celle où il faudra passer à la vitesse supérieure, et prendre l’initiative de nouvelles mesures d’austérité. Il est difficile en effet d’imaginer au vu du rapport de force actuel que le nouveau pouvoir – confronté à l’hostilité systématique des gouvernements européens - puisse encore obtenir un délai supplémentaire au-delà du mois de juin.

Mais dans le même temps, rien ne va être simple non plus pour personne. Tsipras lui-même – et bien plus encore son parti – continuent à laisser entendre qu’ils feront tout pour essayer d’engager la Grèce sur une nouvelle voie politique anti-austéritaire. Le réveil risque donc d’être brutal, même si bien des travailleurs grecs n’ont peut-être pas non plus tant d’illusion que cela sur ce que l’on peut attendre de ce gouvernement, peut-être même moins que certains militants chevronnés. Simplement, pour qu’une réaction puisse avoir lieu sur le terrain des luttes, une perspective politique est indispensable. Mais sans luttes, même la meilleure des formulations politiques reste inévitablement suspendue en l’air, et c’est un peu tout le problème dans la situation actuelle marquée par une certaine atonie.

De ce point de vue, le sempiternel débat qu’on a pu avoir jusqu’ici (aussi bien en France qu’en Grèce) sur le fait de savoir s’il était juste et utile pour des révolutionnaires d’être ou non dans Syriza n’a guère d’utilité. C’est de toute façon un choix qui a été tranché d’une manière ou d’une autre par les camarades en Grèce depuis un certain temps déjà. Mais on peut militer dans des cadres différents et penser malgré tout qu’à une certaine étape, faire converger ses efforts dans une même direction devient absolument vital.

Or la vraie difficulté à cette étape devient chaque jour un peu plus évidente : comment arriver  convaincre ceux d’en bas qu’ils peuvent encore être - après des années de combats souvent très difficiles – la solution grâce à leur intervention directement sur le terrain de la lutte de classe, ce qui est loin d’être acquis pour le moment.

C’est en tout cas le propos de cette contribution d’essayer d’y réfléchir, avec naturellement toutes sortes de limites inévitables qui sont celles de l’observateur extérieur, sur les rapport de force, leurs dynamiques, comme sur les points d’appui qui pourraient permettre à l’extrême-gauche de représenter malgré tout une alternative à la politique de Tsipras. La solidarité implique aussi d’essayer d’anticiper sur ce qui pourrait advenir dans les mois qui viennent.

Pour un premier aperçu des forces en présence : le 1er mai à Athènes

Le 1er mai est depuis longtemps un événement ambigu, en étant tout à la fois une fête nationale récupérée par l’Etat, et à sa façon quand même une sorte de thermomètre de la combativité et du moral, sinon de la population à grande échelle, du moins de ses militants.

L’événement peut parfois être trompeur : c’est ainsi qu’au Caire le 1er mai 2013, le maigre défilé d’alors ne pouvait guère laisser entrevoir la formidable réaction de la population qui s’est finalement produite quelques semaines plus tard, chassant le président Morsi du pouvoir par une mobilisation exceptionnelle. La campagne de signatures venait à peine de démarrer, et ce qui préoccupait les militants était plutôt la difficulté à résister à la répression. Il y a de cette manière parfois des coups d’accélérateur bien réel, de véritables surprises, et c’est tant mieux.

Cela étant, il faut bien le dire, ce 1er mai 2015 à Athènes était quand même (un peu trop) ordinaire. On peut toujours invoquer le week-end de trois jours, le soleil et la plage pas loin, le fait est que la population était la grande absente des pavés.

Prendre le temps d’examiner malgré tout un peu en détail le défilé n’est pourtant pas sans intérêt pour comprendre la politique des différentes organisations, et les rapports de force militants. Ou plutôt les défilés, car ce qui domine en premier lieu est encore et toujours l’extrême division du mouvement ouvrier, en dehors du Pasok (le Parti socialiste) dont il ne reste pratiquement plus rien.

Dans l’ordre chronologique de ces défilés, il y a bien sûr au premier rang le KKE (le parti communiste de tradition stalinienne), ou plus exactement son front syndical PAME (dans un pays où il n’existe certes qu’une confédération pour le privé et pour le public, mais avec de nombreuses fractions syndicales liées aux différents partis politiques, y compris de droite). A 10 H, ils sont les premiers et les seuls en face du parlement, avant tout le monde : peut-être 3 ou 4 000 (pas davantage !), loin des 10 ou 15 000 qu’on a pu observer durant la période précédente à la même occasion. La dénonciation du gouvernement Tsipras est virulente, le sectarisme et l’isolement malheureusement un peu au même niveau.

A quelques encablures de là, le rassemblement prévu par Syriza et son front syndical META peine à se mettre en place. Un peu en retrait, la tribune officielle, des discours, et le vide autour. Impression étrange, même si les premières banderoles ne sont pas loin sur le boulevard. En même temps, rien ne presse : le cortège ne partira que lorsque tout le monde sera sûr que le KKE aura quitté la place Syntagma, point d’aboutissement d’un trajet assez court. Moment surréaliste aussi, lorsqu’au milieu de l’espace déserté devant la tribune surgit une nuée de journalistes et au centre le ministre de l’économie Varoufakis en blouson de cuir – jeans – baskets. Il longe sans s’y arrêter le cortège en cours d’assemblage puis disparait deux rues plus loin. Apparition furtive qui ressemble presque à un évitement, mais la photo dans les quotidiens le lendemain est assurée.

Le radicalisme des slogans ne laisse pas de surprendre. Gouvernement « ami » ou pas, on peut lire quelques revendications sur l’estrade : « La lutte des syndicats continue. Revalorisation du salaire minimum, conventions collectives, croissance, droits à la protection sociale, droits démocratiques dans l’entreprise ». Tandis que l’affiche officielle de Syriza appelant au 1er mai proclame fièrement : « 1ermai 2015 : nous refusons le chantage. Pas un pas en arrière ». Quelques comités locaux venus de la banlieue d’Athènes (sans que l’on connaisse leurs animateurs réels) semblent faire écho à cet appel. Syriza-Comité de Glyphada : « 1er mai, nous ne reculons pas ». Syriza-Comité de Peristeri : « Nous refusons le chantage, pas un pas en arrière, vive le 1er mai ouvrier ». De son côté, la jeunesse de Syriza (quelques dizaines de personnes tout de même derrière la banderole, voire une bonne centaine en cours de route) met la pression encore un cran au-dessus : « 1er mai 2015, nous voulons tout récupérer ».

Magie du verbe donc, mais faiblesse de la démonstration malgré tout, lorsqu’on observe la politique réellement suivie et soutenue jusqu’ici.

La gauche de Syriza en tant que telle est peu visible. La Une du journal de DEA est certes collée sur les murs : « Eux ou nous. Pour le renversement des mémorandum et de l’austérité, pour un gouvernement de gauche ». Quelques pancartes du regroupement R-projet disent à peu près la même chose : « 100 % pour le renversement du mémorandum : casser l’austérité, abolition du fond pour les privatisations, annulation de la dette ». Mais le courant principal de la gauche de Syriza – autour de Lafazanis, le ministre de la reconstruction productive qui devrait sous peu assumer une possible nouvelle tranche de privatisation du Pirée – préfère lui centrer sa dénonciation sur l’euro et l’Union Européenne. DEA est surtout présent au travers de son comité de lutte organisant les travailleurs immigrés.

Le cortège finit par s’étoffer : des enseignants, des postiers, des hospitaliers en défense du service public, à chaque fois entre 20 et 50 personnes derrière la banderole du syndicat. On trouve même des retraités des entreprises aéroportuaires qui n’en ont pas fini avec la lutte de classe : « Nos luttes continuerons toujours ». Egalement des travailleurs de l’ERT (la télévision publique) qui peuvent être fiers de leur victoire puisque deux jours auparavant, le gouvernement a finalement décidé de rouvrir la chaine après un an et demi de lutte. Quand le cortège s’ébranle, les quelques centaines sont devenus quelques milliers, mais on reconnait aussi de nombreuses sections syndicales d’Antarsya, souvent organisées directement par le SEK (la principale organisation trotskyste liée au SWP anglais). Le tout mélangé à divers collectifs antifascistes et à de nombreuses banderoles de travailleurs immigrés organisés par communauté (on remarque même un drapeau du Biafra côtoyant un drapeau rouge…). Le SEK fait incontestablement une démonstration de force, une partie de ses militants étant également présents dans le cortège d’Antarsya.

Entre temps, le troisième cortège, celui de l’extrême-gauche, a fini par se mettre en mouvement. Parti de l’école polytechnique (haut lieu de la lutte contre la dictature en 1973, à quelques encablures de là), l’objectif est de rejoindre et coller au deuxième cortège. Mais la maigreur relative des deux premiers (celui du KKE et de Syriza) et leur départ plus précoce que prévu a rendu la tâche disons légèrement sportive. La distance est néanmoins comblée, et ce qui frappe est la puissance de cette extrême-gauche militante et organisée en Grèce qui regroupe tout à la fois des communistes et des trotskystes d’Antarsya, des libertaires et des anarchistes (qui ont toujours « leur » quartier à Exarchia tout près), des maoïstes…. Au final, c’est incontestablement parmi les trois, le cortège le plus étoffé observé au cours de cette journée.

La banderole de tête d’Antarsya proclame fièrement : « Pour la victoire des luttes et le renversement du capitalisme ». La jeunesse du NAR (dissidence du KKE, aujourd’hui membre d’Antarsya) dénonce sans fard le « compromis honnête » qu’essaye de vendre désormais Tsipras. L’OKDE (section de la IV° internationale) rappelle l’un de ses slogans favoris : « Ouvrier, tu peux sans patron ». De son côté, le plan B d’Alavanos (avec son « Front de la gauche unie » incluant également ARAN-ARAS) préfère - comme Lafazanis de la gauche Syriza - se concentrer sur la dénonciation de la Troïka : « Aucune patience, aucune illusion, rupture maintenant avec l’euro et l’UE ».

Des syndicats de base sont présents ici et là, notamment dans la santé, ou dans l’agro-alimentaire. Les travailleurs de Coca-Cola prônent le boycottage de leur entreprise. Ceux de la savonnerie Vio-M - reprise en autogestion - font l’éloge des « usines entre les mains de travailleurs ». Un « réseau de soldats libres » dénonce quant à lui la politique de l’impérialisme : « Les manœuvres militaires Grèce-USA-Israël signifient guerre-intervention-réfugiés. Les soldats ne cautionnent pas, ne participent pas ». Comme à d’autres époques, quelques soldats défilent en uniforme. Rescapée des luttes de 2010, une « assemblée populaire ouverte » de Peristeri gagne possiblement le concours du slogan le plus radical : « L’esclavage salarié est un terrorisme. Aucune paix avec les patrons ».

Puissance et radicalité de l’extrême-gauche donc, mais aussi difficulté de la période. L’ensemble des trois cortèges (si on additionne le tout) est sensiblement moins fourni que les années précédentes : aucun cortège syndical de grande envergure, tandis que la population en dehors des milieux militants est la grande absente. L’heure est encore à l’expectative et à l’attentisme, entre espoir, illusion, résignation, tentative laborieuse d’élucidation, dans une situation qui n’est claire pour personne, et cela d’autant moins que le gouvernement Tsipras continue à promettre aux uns (la Troïka) et aux autres (la population) des choses parfaitement contradictoires.

Mais depuis quelques jours, une étape sans doute significative vient d’être franchie avec le nouveau décret obligeant les collectivités locales (mais aussi les administrations et les hôpitaux) à confier à la Banque centrale de Grèce toutes leurs liquidités (dans la limite de 15 jours de fonctionnement). La manière de faire (plutôt brutale) n’a pas plu. Et surtout le sens de cette mesure a commencé à se préciser : il faudra payer jusqu’à l’os, puisque l’usurier moderne veut bien plus que sa livre de chair. Pour la première fois depuis quelques mois, les discussions dans les boites ont repris : d’une façon ou d’une autre commence à émerger l’idée qu’il faudra bien réagir et faire (à nouveau) quelque chose.

Une manifestation (et quelques appels à la grève) sont prévus le 11 mai au moment où Tsipras devrait rencontrer à nouveau l’Eurogroupe, essentiellement à l’initiative de l’extrême-gauche et de la gauche de Syriza. De son côté, la commission pour la vérité sur la dette grecque animé par Eric Toussaint devrait rendre ses premières conclusions autour de la mi-juin. Tandis que la Troïka fait pression pour qu’on en finisse le plus vite possible. Du coup les spéculations vont bon train à partir de quelques déclarations semi-officielles : référendum pour faire avaler un troisième mémorandum (ou ce qui y ressemblera fort, avec quelques nuances et différences d’emballage) ? Formation d’un gouvernement d’union nationale à l’issue de cette séquence ? L’heure de vérité approche. De nombreux travailleurs qui se sont bien battus durant la période précédente - et qui auraient aimé croire dans la solution électorale après la victoire de Tsipras - vont sans doute avoir un réveil difficile. Mais après un premier round d’observation, dans un pays hautement politisé et organisé, le champ des possibles reste sans doute encore ouvert à cette étape.

Quels rapports de force ? Quelles perspectives et quelle solidarité ?

Apprécier le rapport de force et les possibilités actuelles exige malgré tout de revenir un peu en arrière. Car on a parfois tendance à oublier l’ampleur et la longueur des combats qui ont déjà été menés depuis 2010, tout particulièrement ces deux dernières années face au gouvernement Samaras, qui laissent des traces aujourd’hui et dont il est difficile de dire si elles sont durables ou pas.

L’offensive de la droite épaulée par le Pasok a été terrible : ils ont attaqué sur tous les fronts avec une extrême brutalité, allant jusqu’à réactualiser et amender une loi applicable normalement en temps de guerre permettant de licencier massivement dans l’administration mais aussi dans le secteur public en cas de grève. On n’a jamais vu cela en France depuis des décennies (il faut peut-être remonter à 1920 avec l’exemple de la grève dans les chemins de fer). Au-delà des querelles d’interprétation sur les tactiques syndicales des uns et des autres (du KKE, de Syriza et d’Antarsya), il y a un fait incontestable : un certain nombre de défaites qui ont eu lieu récemment, notamment face à la menace de l’application de cette loi (à nouveau amendée par Tsipras il est vrai depuis son arrivée au pouvoir), dans le secteur de l’éducation nationale et les transports en commun à Athènes en particulier.

La combativité extraordinaire des travailleurs grecs est directement la cause première de l’échec électoral des partis traditionnels de la bourgeoisie grec. Mais les illusions électorales propagées par Syriza et ses relais ne sont pas la seule cause de l’atonie actuelle. Dit autrement, il ne suffira pas dans la période actuelle de défendre de bons mots d’ordre, et une alternative claire au gouvernement Tsipras, pour relancer presque mécaniquement un cycle de luttes qui a déjà eu lieu.

Il y a évidemment à l’étape actuelle pour l’extrême gauche grecque un combat politique indispensable contre les illusions qui subsistent dans le gouvernement Tsipras alors que ce dernier continue à les entretenir par un double discours, au point que bien des militants en sont encore à croire qu’il serait le maître du jeu d’une stratégie à double détente : faire la démonstration dans un premier temps face à la Troïka de sa bonne volonté de compromis, pour mieux laisser aux autres la responsabilité de l’affrontement, et aller à l’affrontement lorsque cette démonstration aura été faite jusqu’au bout ! Malheureusement, si référendum il doit y avoir dans la période qui vient, ce ne sera pas pour mobiliser la population et asseoir sa légitimité démocratique afin de mieux résister face à la Troïka, mais bien pour faire admettre par un vote le soi-disant « compromis honorable » présenté comme inévitable. Ce qui ne préjuge pas d’ailleurs de la réponse majoritaire du peuple grec…

Les travailleurs de leur côté n’ont peut-être pas tant d’illusions, mais pour des raisons assez variées. En premier lieu, il est important de ne pas négliger le fait que le déplacement massif à gauche sur le plan électoral, du Pasok vers Syriza, ne signifie pas automatiquement une radicalisation au même niveau des attentes politiques : combien d’électeurs ont simplement espéré que Syriza fasse ce qu’ils attendaient un minimum du Pasok, c’est-à-dire un peu de dignité, un peu de combativité, pour se faire respecter, au lieu d’avaler tous ces diktats de l’étranger d’une façon aussi humiliante ? Ces électeurs – sans doute assez nombreux – au moins dans un premier temps ne se sentent pas trahis par les négociations actuelles de Tsipras, soulagés même que l’affrontement actuel ne conduise pas non plus à la rupture avec l’euro et l’Union européenne que beaucoup craignent par ailleurs.

Les 70 % d’opinion favorable dont bénéficie ce gouvernement encore à cette date attestent d’un phénomène où la dignité est sans doute au cœur des préoccupations, bien plus que l’espoir dans un changement radical de la situation qui ne semble pas forcément réalisable, voire utopique. La possibilité que la dégradation de leurs conditions de vie s’arrête pour un moment serait déjà un soulagement.

Il y a donc encore un combat politique à mener, car c’est évidemment une illusion. A la fois parce que la logique même de la crise ne vas pas s’arrêter au milieu du gué, mais aussi parce que malgré la bonne volonté de Tsipras et de son gouvernement, les gouvernements européens ont décidé de lui faire payer sa tâche originelle : le vote d’une population qui ne voulait plus des politiques austéritaires. Il faudra donc qu’il se démette, ou qu’il assume jusqu’au bout les politiques qu’il avait condamnées jusqu’ici.

Mais mener ce combat politique, pour une alternative à ce gouvernement, n’a rien d’aisé. Peut-être plus qu’ailleurs, l’extrême gauche en Grèce aime les formules radicales. Le 1er mai n’est qu’une illustration parmi d’autres du langage quotidien tenu par ces organisations, qui peut sembler ici particulièrement abstrait et peu susceptible d’être réellement audible à l’échelle de masse.

On peut certes objecter que la Grèce n’est pas la France, et c’est sûrement vrai. Après des années de crise sans précédent, mais aussi de lutte à un niveau exceptionnel où la classe ouvrière et ses organisations ont joué un rôle central - à la différence notamment de ce qui s’est passé dans l’Etat espagnol, ce qui relativise au passage certains débats sur la fin du mouvement ouvrier et de la classe ouvrière – il y a des formules qui peuvent sembler très abstraites sur le nécessaire renversement du capitalisme comme seule solution etc qui parlent aux gens ici, après des années d’expériences de luttes très politiques à l’échelle de masse. On peut même faire l’hypothèse qu’il y a à l’étape actuelle un décalage très particulier, et on peut l’espérer temporaire, entre ce haut niveau de conscience lié à l’accumulation des luttes sur plusieurs années, et l’atonie actuelle, l’expectative qui marque la fin d’un cycle avant son éventuelle reprise.

Mais dire cela n’élude pas les difficultés particulières qu’il y a à transformer des mots d’ordre en outils réels de mobilisation.

La première concerne les objectifs politiques que l’on se donne. Du côté de DEA, on milite pour un « gouvernement de toute la gauche » incluant Syriza sans la politique de Tsipras, le KKE et Antarsya. Du côté des camarades de l’OKDE notamment, on préfère axer sur « l’unité des travailleurs » dans leur lutte contre le gouvernement et la politique imposée par la Troïka, sans s’embarrasser non plus d’une formule gouvernementale alternative trop précise, qui apparaîtrait pour le coup trop en décalage avec la situation actuelle. La différence tient évidemment pour beaucoup à ce qu’on pourrait attendre des évolutions et décantations internes au sein des milieux militants de Syriza. Leur tourner le dos en faisant dès maintenant une croix sur leur parti auquel ils peuvent rester attachés est peut-être une erreur. Ne pas définir d’alternative claire dès maintenant, et cultiver d’une manière ou d’une autre une certaine ambiguïté sur une possible réorientation de la politique de Syriza, peut l’être tout autant sinon davantage.

L’autre difficulté est celle qui consiste à embrayer réellement avec une reprise de la combativité sur le terrain des luttes. Le décalage est considérable. Il ne faut « rien » concéder, proclament toutes les banderoles du 1er mai. Mais la réalité au quotidien est toute autre. Outre les pertes de salaires considérables et le chômage massif (autour de 27-28 % officiellement, et plus de 50 % pour les jeunes de moins de 25 ans), des millions de salariés ont dû accepter parfois depuis plusieurs années de n’être payés que 7, 8 ou 9 mois par an. Réclamer ne serait-ce qu’un mois ou deux de salaire en plus (c’est-à-dire tout simplement une partie de son dû !) serait déjà le signe à l’échelle moléculaire que quelque chose est en train de se passer en profondeur dans la classe ouvrière, susceptible de modifier réellement et durablement le rapport de force. Mais il n’y a rien de tel pour l’instant.

C’est une difficulté au niveau de l’intervention mais aussi très politique à laquelle il n’y a pas non plus de réponse évidente. La Grèce est sans doute le pays où la mise en œuvre d’un programme transitoire est sans doute le plus d’actualité, au lieu d’en rester comme c’est souvent le cas à des formules qui relèvent davantage au sein de l’extrême gauche d’une forme d’incantation, ou de profession de foi censée prouver sa fidélité au programme révolutionnaire. Plus qu’ailleurs, la profondeur de la crise est en effet susceptible de transformer les revendications même les plus élémentaires en tête de pont vers une remise en cause plus fondamentale de la propriété privée et du pouvoir des capitalistes.

Mais l’enjeu comme partout reste bien d’engager un processus, une dynamique transitoire, avec de réels points d’appui, au lieu de se contenter de formuler des réponses (l’objectif où il convient d’arriver) avant même d’avoir posé les bonnes questions (par où il faut commencer). Et de fait, la distance peut sembler difficile à franchir aujourd’hui, entre ce que disent politiquement les organisations d’extrême gauche autour de formules très radicales, et ce que ces mêmes militants en particulier sur le plan syndical peinent à impulser, même sur des luttes élémentaires à l’étape actuelle. A moins d’imaginer qu’un nouveau cycle de lutte commence directement à un haut niveau politique, en réponse à la capitulation de Tsipras, ce qui n’est pas non plus impossible, mais qui n’est pas non plus forcément la seule hypothèse à laquelle on devrait s’accrocher. Ce qui serait alors une forme d’illusion et d’évitement.

Reste la question de la solidarité ici en France. Elle débouche bien souvent malheureusement sur des polémiques stériles insupportables au sein du NPA, des postures qui n’ont en réalité que bien peu à voir avec une solidarité réelle et concrète avec le peuple grec.

Il y a deux lignes rouges que l’on devrait s’interdire absolument : faire de cette solidarité un prétexte pour une opération interne dont l’enjeu réel est surtout d’avoir la photo de famille avec le Front de gauche susceptible de sortir le NPA de son prétendu « isolement sectaire » ; et s’engager dans des appels unitaires qui cultivent de près ou de loin une forme de soutien au gouvernement Tsipras en tant que tel. En dehors de ces deux lignes rouges, il ne devrait effectivement pas y avoir d’obstacle à des démarches unitaires, ce serait sinon pour le coup réellement du sectarisme.

La seule vraie difficulté est l’idée même de « solidarité ». C’est sans doute le mot le plus clair qui vient immédiatement à l’esprit, même si le gouvernement de Tsipras se garde bien quant à lui d’appeler les travailleurs de Grèce ou d’ailleurs à se mobiliser ! Mais il y a une difficulté non négligeable : comment demander aux travailleurs ici en France d’être « solidaires » du peuple grec, alors qu’ils ont bien du mal à se défendre déjà eux-mêmes dans un rapport de force qui reste à l’échelle globale profondément et durablement dégradé ? Toute forme de solidarité un peu concrète et militante ne peut exister que sur des objectifs communs où l’on a réellement le sentiment qu’en se battant pour nous-mêmes on se bat pour les autres, et réciproquement.

Cela suppose de nous concentrer sur quelques clous mais sur lesquels on tape durablement et systématiquement pour essayer de gagner en visibilité et être audible au-delà de nos cercles sympathisants. En bref une campagne, sur laquelle tout le monde à priori pourrait sembler être d’accord, mais avec la volonté qu’elle devienne réellement celle du NPA, au lieu de se réduire à quelques apparitions dans un meeting prétexte à quelques polémiques, et à quelques signatures en bas d’un appel unitaire souvent sans lendemain, même s’il ne s’agit pas non plus de l’exclure, mais certainement pas d’en faire un substitut à une intervention réelle.

Une telle campagne devrait avoir à l’évidence comme objectif majeur la question de la dette qui reste non seulement un argument pour justifier les politiques d’austérité ici aussi en France (alors même que les différents plans de sauvetage de l’Etats après 2008 n’ont servi qu’à relancer la spéculation financière), mais également un obstacle considérable qui plombe le budget de l’Etat, mais également celui des collectivités (dont la dotation par ailleurs a considérablement diminué avec des conséquences très concrètes pour la population), et celui des hôpitaux confrontés comme les collectivités au désastre des « emprunts toxiques ».

Une telle campagne articulée à la question des licenciements et des salaires serait la meilleure réponse à toutes les politiques de régression que tous les gouvernements cherchent à nous imposer, à Paris comme à Athènes, comme partout en Europe. Ce sera une réponse concrète car nous ne voulons pas payer pour les conséquences de leur crise, et une réponse politique, parce qu’en remettant en cause le partage des tâches entre « socialisation des pertes » pour la population travailleuse et « privatisation des profits » pour les capitalistes, c’est bien la question de qui dirige qui s’impose inévitablement au cours de la mobilisation.

10 mai 2015

Jean-François Cabral