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Enquête sur la manif polémique du 29 novembre

attentats

Brève publiée le 3 décembre 2015

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

(Le Monde) Près de 350 interpellations, des lancers de grenades assourdissantes et lacrymogènes à quelques dizaines de mètres des lieux des attaques du 13 janvier, un mémorial aux victimes en partie saccagé : la manifestation interdite de la place de la République, à Paris, dimanche 29 novembre, à la veille de l’ouverture de la COP21, et sa gestion par les forces de l’ordre ont provoqué une vive polémique. « Faute grave de l’Etat », a dénoncé le député (LR, Rhône) Philippe Cochet, lors des questions au gouvernement, le 1er décembre. Sur sa gauche, le gouvernement a été critiqué par l’« appel des 58 » – signé notamment par le député (EELV, Gironde) Noël Mamère et Olivier Besancenot (NPA), présent dimanche : « L’interdiction de manifester met en cause la liberté d’expression, d’opinion. »

La préfecture de police a-t-elle laissé faire les casseurs pour justifier a posteriori l’interdiction de manifester édictée après les attentats ? S’agit-il simplement d’un couac de maintien de l’ordre, comme en a connu beaucoup la préfecture de police depuis 2012 ?

L’accusation a été contestée par le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, en réponse à M. Cochet  : « Ces actes (…) ont conduit les forces de l’ordre à intervenir courageusement pour mettre hors d’état de nuire ces individus. » Mais seules deux interpellations sur 346 ont visé les violences en elles-mêmes, selon la préfecture de police. Le Monde a tenté de reconstituer le fil des événements.

Jet de chaussures

Dimanche, en fin de matinée, « environ 2 000 personnes se trouvent sur la place de la République », selon la préfecture. L’organisation Avaaz a déposé, un peu plus tôt, des centaines de chaussures, pour symboliser les personnes qui auraient souhaité manifester. Une chaîne humaine tolérée par la préfecture a été organisée. Mais selon un policier présent sur place, dès midi,« des manifestants potentiellement violents se sont réunis. Comme tous les rassemblements étaient interdits, il était possible d’interpeller toute personne qui semble manifester et qui en présente des indices. Mais cela n’a pas été fait ». Ce que dément la préfecture  : « Il était difficile de repérer des fauteurs de trouble potentiels, et de les différencier du public habituel ou des participants à la chaîne humaine. »

Entre-temps, les CRS et les gendarmes mobiles bouclent la place. Seule l’avenue de la République paraît ouverte sur quelques dizaines de mètres. Il est 14 h 25 : la préfecture décompte encore 1 500 personnes. C’est à ce moment que la manifestation commence à déraper. Le cortège formé par les organisations politiques tente d’emprunter l’avenue. Il se heurte à un cordon. Quelques chaussures sont jetées par des manifestants plus ou moins masqués. Les CRS chargent et utilisent leurs diffuseurs de lacrymogène. « Les CRS ont répliqué de manière totalement disproportionnée », assure Yannick, un enseignant des Hauts-de-Seine, syndiqué chez SUD. Les violences sont contenues  : dans cette zone très commerçante, aucune dégradation de magasin n’a lieu.

Les manifestants sont bloqués. Pourquoi ne pas les avoir alors encerclés ? « Les renforts de CRS pouvaient converger, poursuit le même policier. La nasse aurait été très petite et aurait permis un filtrage fin des personnes présentes repérées par les policiers en civil qui étaient dans le cortège. Au contraire, il a été décidé de les repousser sur la place qui était dégagée… et qui leur a fourni un grand espace de jeu. »

Accrochages vers la rue du Temple

La préfecture conteste  : «  Une manœuvre de fermeture a été tentée. Les manifestants, ayant déchiffré cette intention, ont reflué massivement sur la place avant que l’unité ne puisse se déployer. » Mais si les manifestants ont « déchiffré cette intention », c’est que la préfecture a choisi de les laisser s’avancer au seul endroit des alentours de la place où des échafaudages sont présents  : quelques personnes ont pu grimper dessus et alerter leurs amis.

Les manifestants pacifiques marchent ensuite autour de la place « pour ne pas stagner et éviter les heurts », explique Aurélien, un militant du NPA. Les accrochages se concentrent au sud, vers la rue du Temple. C’est là que certaines personnes masquées se saisissent de bougies du mémorial pour les jeter sur les CRS. La préfecture décide, « au regard de la violence et de la détermination des manifestants » d’effectuer « des sommations de quitter la manifestation ». Des sommations que ni les témoins présents, ni le journaliste du Monde qui couvrait la manifestation, ni même l’un des policiers que nous avons interrogé n’ont entendues. « C’est toujours le même problème  : elles ne sont pas visibles, pas audibles, pas compréhensibles », déplore le policier.

Et quand une des manifestantes interrogées, Coralie, les entend enfin, « les entrées du métro sont déjà fermées ». La jeune femme tente, avec ses amis, de « chercher une issue ». Comme des dizaines d’autres manifestants, elle effectue un tour de la place, en vain  : «  Et les sommations continuaient. On a commencé à comprendre qu’on était pris au piège. » « Après ces actions, il ne restait plus que 500 personnes sur la place, puis 300 à 15 h 25. Cela confirme bien que les départs ont été possibles et effectifs », détaille au contraire la préfecture. «  A Magenta, les policiers étaient embêtés, ils m’ont dit de voir leurs supérieurs, on est allé les voir, et là, ils nous ont laissé partir. Après coup, on a réalisé la chance qu’on a pu avoir », explique Coralie.

« Ils nous ont encerclés »

Pour les manifestants coincés, c’est la perplexité. « On voit que ça commence à péter de l’autre côté de la place, se souvient Alice, une étudiante. On s’éloigne, on se dit qu’il va peut-être falloir commencer à y aller. Sauf que c’est impossible. A ce moment-là, je vois un groupe du NPA et d’Alternative libertaire. Ils étaient 200, 300… on se dit qu’on va aller avec eux, ils sont organisés, pas violents, au moins on ne sera pas tous seuls. On ne panique pas, mais on est un peu désemparés. »

Ce groupe est au sud de la place, non loin des heurts. Il est repoussé par les gaz lacrymogènes et les charges de la police contre les casseurs vers le nord. « Dans un premier temps, on a vu des mouvements de CRS qui s’interposaient entre le cortège et les présumés casseurs, selon Yannick. Naïvement, j’ai pensé que c’était une mesure de précaution. Puis je vois que ce mouvement de CRS se rapproche de plus en plus de nous, et pas des casseurs. Ils nous ont encerclés vers la rue du Faubourg-du-Temple. »

Gabrielle, une manifestante, raconte la suite : «  Les personnes qui voulaient partir avaient droit à des coups de matraque ou à des gaz lacrymogènes. Ça m’a paru assez paradoxal  : les CRS souhaitaient qu’il n’y ait pas de manif mais ils ne voulaient pas non plus qu’on s’en aille… A côté de moi, il y avait beaucoup de jeunes. Mais pas de casseurs. »

« On a aucune info, on demande aux policiers et ils nous disent  : “On ne sait pas.” »

«  On chantait, on était pacifiques. Puis, un peu avant 16 heures, les flics chargent un peu et tirent au hasard certains militants, puis les embarquent dans des fourgons, confirme Alice. Passent encore des heures, où ils nous serrent de plus en plus. On se crée un coin toilettes avec des journaux. On a aucune info, on demande aux policiers et ils nous disent  : “On ne sait pas.” Vers 18 h 30, de nouveaux bus arrivent, et là, 80 personnes, dont moi, sont embarquées. » Après avoir rempli tous les bus, la police finit par laisser une petite centaine de personnes filer, parmi lesquelles Olivier Besancenot. A 20 heures, tout est fini. Dans les commissariats qui accueillent les 346 gardés à vue, une longue nuit de confusion commence.

La préfecture défend sa stratégie  : « L’objectif était de mettre fin à une manifestation interdite, dont les participants refusaient de se disperser. » Un objectif remis en doute par un policier  : «  « La nasse fermant la place, les accès au métro bouclés, il n’était pas question de disperser une manifestation interdite, mais bien de faire du chiffre d’interpellation. » Bilan judiciaire de la manifestation  : une personne condamnée à trois mois de prison ferme, mardi, pour avoir jeté une bouteille en verre, et une autre condamnée à 1 000 euros d’amende pour avoir refusé que l’on prenne ses empreintes.