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Pourquoi X. Bertrand se fout de nous avec ses 120.000 emplois vacants

économie

Brève publiée le 19 janvier 2016

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2016/01/13/pourquoi-xavier-bertrand-nous-mene-en-bateau-avec-ses-120000-emplois-vacants-dans-la-region-nord-pas-de-calais-picardie/

Je ne sais pas s’il y croit, mais, si c’est le cas, pour un ancien Ministre du Travail, c’est encore pire, car cela veut dire qu’il ne comprend rien aux statistiques officielles de l’emploi et du chômage. Lesquelles, c’est vrai, sont multiples et apparemment contradictoires, mais il n’est pas si difficile de les « décoder », comme on dit aujourd’hui. Ce billet fait suite à un billet humoristique précédent, qui exigeait des explications.

D’où viennent ces fameux 120.000 emplois supposés vacants (en gros 80.000 dans le Nord Pas de Calais, 40.000 en Picardie en 2015) ? D’uneenquête annuelle dite « Besoins en main-d’œuvre » ou BMO, diligentée par Pôle emploi fin 2014 où l’on demandait aux employeurs s’ils comptaient embaucher au cours de l’année 2015 et si oui combien de personnes et pour quels métiers.

PREMIER POINT, PREMIERE CONFUSION : les chiffres issus de cette enquête, estimations subjectives fin 2014 du FLUX des éventualités de recrutement TOUT AU LONG DE 2015, ne disent rien du STOCK des emplois qui seraient ACTUELLEMENT VACANTS. Non seulement parce que les anticipations des employeurs pour l’année à venir peuvent ne pas se concrétiser (ou à l’inverse augmenter), mais surtout parce qu’un grand nombre d’emplois éventuellement créés en 2015 peuvent être… supprimés quelques semaines ou quelques mois après, au cours de la même année.

La preuve : selon cette enquête, en France, 39,3% des recrutement annoncés comme possibles en 2015 sont des emplois saisonniers, et la part dite « de projets de recrutement difficiles » (pour des raisons diverses) est de 32,4%. Il est donc probable que, dans une majorité des cas, les entreprises annonçant un ou des recrutements potentiels en 2015 terminent l’année avec le même nombre de salariés que fin 2014, voire MOINS, même pour celles ne rencontrant aucune difficulté à recruter ! Ce qui ne ferait pas diminuer le chômage d’un iota en dépit des 120.000 annonces régionales. Voici d’ailleurs la formulation de la question de l’enquête :

« Envisagez-vous de recruter en 2015 ? (Entre le 01/01/2015 et le 31/12/2015)
Qu’il s’agisse de nouveaux emplois, de remplacements (pour congés maternité ou maladie, départs en retraite, démissions…) ou de projets saisonniers (c’est-à-dire liés à un surcroît d’activité temporaire et récurrent). »

On note en passant que cette enquête ne demande pas aux employeurs combien de postes risquent de disparaître. Ce n’est d’ailleurs pas son objet : elle peut avoir une utilité pour cerner des métiers dits « en tension », pas du tout pour estimer des emplois vacants.

On sait en revanche qu’environ 80 % des intentions d’embauche annoncées fin 2014 se sont concrétisées, sans avoir besoin pour cela du nouveau standard téléphonique de Super Xavier, mais cela ne modifie pas mes critiques précédentes de la confusion entre flux annuel d’embauches et stock d’emplois vacants.

DEUXIEME POINT : MAIS ALORS, COMMENT DEFINIT-ON DES EMPLOIS VRAIMENT VACANTS A L’INSTANT T, ET COMBIEN Y EN A-T-IL ?

Il existe une définition européenne, également adoptée en France, celle d’Eurostat, reprise dans une étude de référence de la DARES (Ministère du travail) d’août 2015 sur les emplois vacants : « les emplois dits « vacants », ou « postes à pourvoir », sont des postes libres (nouvellement créés ou inoccupés) ou encore occupés et sur le point de se libérer, pour lesquels des démarches actives sont entreprises pour trouver, à l’extérieur de l’établissement, le candidat adéquat dans l’immédiat ou dans un avenir proche. Le recrutement souhaité peut correspondre à un contrat à durée indéterminée (CDI), un contrat à durée déterminée (CDD), ou à un emploi saisonnier, même de courte durée. »

Normal : de même que pour qualifier quelqu’un de chômeur à l’instant t, on exige de lui qu’il fasse des recherches « actives » d’emploi, de même, pour qu’on puisse dire qu’un emploi est vraiment vacant à l’instant t, il faut que l’employeur cherche activement à le pourvoir, sinon on est dans le flou des intentions.

Avec cette définition, au quatrième trimestre 2014, il y avait selon la DARES 72.800 emplois vacants dans les entreprises de plus de 10 salariés. Pour les petites entreprises, de 1 à 9 salariés, les enquêtes étant moins fréquentes, on avait le chiffre de 75.700 emplois vacants fin 2013. Disons, pour une estimation actualisée fin 2015, autour de 150.000 emplois vacants.

Ah mais alors, c’est plus que les 120.000 de notre ami Xavier ? Non car ces quelque 150.000 c’est… pour la France entière ! Etonnant, non ? (Pierre Desproges).

Bon, mais pour être aussi honnête que possible, je signale que le champ des chiffres de la DARES (enquête trimestrielle ACEMO) est celui du seul secteur concurrentiel, alors que celui de l’enquête DMO est plus large. Je vais donc vous faire un prix : 200.000 à 220.000, tel serait grossièrement le nombre d’emplois vraiment vacants EN FRANCE aujourd’hui, avec une définition sérieuse des emplois vacants. Soit moins de 1% de l’emploi salarié total (près de 24 millions).

Mais combien y en a-t-il dans ma nouvelle grande région, avec son nouveau président qui occupe un poste devenu vacant en 2015 ? L’enquête ACEMO ne le dit pas, mais comme cette région pèse environ 9% de l’emploi national, on doit être autour de 20.000 emplois vraiment vacants, six fois moins que les chiffres gonflés à bloc de super Xavier !

Pour information, selon les enquêtes européenne disponibles, la France est l’un des pays d’Europe où le taux d’emplois vacants est le plus faible.

DERNIERE REMARQUE : C’EST QUOI UN EMPLOI, VACANT OU PAS ?

Il y a emploi vacant et emploi vacant. « De mon temps », quand je suis entré dans l’emploi, on savait assez bien ce qu’était un emploi : on peut en vivre décemment, il est à temps plein, et même si les licenciements existaient déjà, la grande majorité des embauches se faisait sur des postes et dans des établissements où la probabilité de rester des années était très forte, si je mets de côté les saisonniers agricoles à l’époque plus nombreux.

Or comme l’a bien fait remarquer Michel Abhervé sur son blog voisin du mien (il a consacré plusieurs très bons billets au mythe des emplois vacants), parmi les emplois que propose (ou que diffuse) pôle emploi, une proportion notable concerne des petits boulots « indécents » au sens où leurs caractéristiques sont très éloignées de celles d’un emploi décent au sens du BIT.

En quoi cela est-il important quand on réfléchit aux emplois vacants ? Pour une raison simple : pour certains métiers dits « en tension », où les employeurs éprouvent des difficultés à pourvoir des postes ouverts au recrutement, l’origine principale de la tension est que l’emploi offert n’est pas un véritable « emploi dont on peut vivre décemment ». C’est même assez souvent un emploi qui vous enferme dans la pauvreté salariale et dans la précarité. A cet argument, le patron du MEDEF dans ma région a répondu à la Voix du Nord (aujourd’hui) : « je préfère un petit CDD à un gros chômage ». Des propos qui reflètent bien le fait que le « gros chômage » est le chantage suprême pour faire accepter des boulots indignes à des gens dignes.

Ajout : quelques minutes après la mise en ligne, j’ai reçu un courriel me signalant cet article que je n’avais pas repéré, dans Le Monde Diplomatique, en février dernier.