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    Loi travail: comment la police perd la bataille des images

    Khomri

    Brève publiée le 7 mai 2016

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    (Arrêt sur images) Les policiers sont-ils en train de perdre la bataille des images ? Tandis qu'en marge des manifestations et de la Nuit debout, certains "casseurs" donnent des interviews, les policiers, eux, semblent de moins en moins apprécier la présence de caméras. Alors qu'au moins 230 policiers ont été blessés depuis le début des manifestations contre la loi travail (le bilan total des manifestants blessés n'a pas été établi, un témoignage d'infirmière évoquant une centaine de blessés pour la seule manifestation du 28 avril à Paris) la multiplication, sur les réseaux sociaux et la presse en ligne, de vidéos et photos virales montrant des pratiques violentes et/ou illégales de certains policiers et gendarmes contrebalance la prudence des télés traditionnelles.

    C'est nouveau : les casseurs parlent. Le 1er Mai, France 3 interrogeait l'un de ces militants autonomes venu se confronter aux policiers :

    Quelques secondes, certes, mais quelques secondes de voix que l'on entend peu d'ordinaire. Une organisation, en particulier, a accordé plusieurs entretiens ces derniers jours : le Mili, pour Mouvement inter-luttes indépendant. Une cinquantaine de jeunes, lycéens, collégiens, étudiants ou travailleurs, qui a choisi de s'organiser en dehors des formations syndicales. Né au moment de "l'affaire Leonarda" (du nom de cette collégienne kosovare expulsée de France en octobre 2013), le Mili se définit comme anti-autoritaire et anti-fasciste. On trouve ses membres lors de rassemblements de soutien aux migrants, aux zadistes, lors de blocages de lycées... mais aussi parfois, projectiles à la main, lors d'affrontements avec les policiers en marge de manifestations.

    QUAND LES "CASSEURS" COMMUNIQUENT

    La journaliste des Jours Camille Polloni a rencontré une petite dizaine d'entre eux à la faculté de Tolbiac, à Paris. Elle raconte : "Leur look «black block» en manif peut en faire fuir certains (et certaines). Ils refusent pourtant d’être "toujours réduits à ça", à cette image de violence. (...) "Il y en a qui se tapent avec des flics ou des fafs, et d’autres qui diffent des tracts", résume Franck. Sans condamner ceux qui rentrent dans les banques à coups de pelle - certains sont de chez eux, d’autres non -, ils croient à la cohabitation de différents modes d’action."


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    Quelques jours plus tard, c'est cette fois à Christophe Gueugneau, de Mediapart, que "Lucien", "Sarah" et "Christopher", également membres du Mili, accordent un entretien. Il n'a pas eu grand mal à les contacter : "Je les ai contactés via leur page Facebook, tout simplement, explique Gueugneau, joint par @si. Je leur ai dit : «Je serai à la manifestation le 5 avril, on peut s'y voir ?». Ils m'ont répondu très gentiment que pendant les manifs, ils n'avaient pas trop le temps. Du coup, on a fixé un rendez-vous plus classique dans un café, ailleurs."

    L'un des messages que cherche à faire passer le groupe : on peut être casseur ET manifester - contre la loi travail, par exemple. "Quand j’entends les médias qui disent : « La manifestation de lycéens a été infiltrée par des casseurs », j’ai envie de répondre : « Non, les casseurs, ce sont des lycéens ! »", avance "Christopher". "Ces personnes masquées dans les manifestations, elles viennent dire qu’elles refusent l’État, qu’elles veulent destituer ce pouvoir et refusent qu’un autre prenne sa place", abonde "Lucien".

    Se défaire de l'image de décérébrés venus pour la bagarre, mais sans conscience politique : l'objectif est ambitieux, tant les médias ont pris pour habitude de distinguer "manifestants pacifistes" d'une part et "casseurs infiltrés" d'autre part. Début avril,la porte-parole de la coordination nationale étudiante Aissatou Dabo avait déjà tenté de battre en brèche cette distinction, en "refusant de se dissocier de ceux que [les médias] appellent les casseurs" (devant un journaliste d'I-Télé plutôt sceptique). Pour Gueugneau, de Mediapart, les autonomes ont pourtant obtenu une forme de victoire lors de la manifestation du 1er mai, lorsqu'une large partie du cortège (mille personnes, selon le journaliste, comprenant des personnes non cagoulées et non-violentes) a entonné : "Nous sommes tous des casseurs" : "Pour moi, cela a sérieusement mis à mal la communication du gouvernement" autour de la "minorité violente", analyse le journaliste de Mediapart.

    Autre reflet de cette évolution : un article entier du Monde consacré, le 2 mai, au décalage entre "discours officiel sur les casseurs" et réalité du "terrain" : "La figure de l’émeutier s’étiole, mise à mal par le témoignage des manifestants: «Il n’y a pas de casseurs qui s’infiltrent et cassent pour le fun, estime un militant syndical rennais qui souhaite conserver l’anonymat. Des gens revendiquent ce mode d’action, ciblent des banques ou des grandes chaînes pour marquer une insurrection. C’est ce qu’on appelle les autonomes. Mais ils ne sont pas en marge du mouvement social, ils sont intégrés aux cortèges.»", avance à son tour Le Monde.

    "MATRAQUE FACILE" ET TIRS TENDUS

    Autre point sur lequel la communication du gouvernement est, depuis quelques semaines, mise à mal par des images et des témoignages : les violences policières, qui ont provoqué de nombreux blessés parmi les manifestants (si le bilan global n'a pas été établi, un manifestant rennais a par exemple perdu un oeil après un tir de flashball, et une infirmière parisienne anonyme assure, à la Gazette debout, avoir dénombré une centaine de blessés pour la seule manifestation du 28 avril). Les communiqués de Bernard Cazeneuve sur le "sang-froid" et la "grande maîtrise" de la police, qui ont notamment "permis de garantir la sécurité des défilés" du 1er mai, de même que le bilan du ministère de l'Intérieur (au moins 230 policiers blessés depuis le début des manifestations contre la loi travail) peinent à contrebalancer certaines photos et vidéos documentant les pratiques des forces de l'ordre.

    Elles vont de la grenade de désencerclement lancée sur des journalistes, lors de la manifestation du 1er mai...

    ... au coup de poing dirigé contre un manifestant menotté et maintenu à terre, lors de l'évacuation de la Nuit debout le 2 mai :


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    (Image extraite du film "On ne sait jamais ce que l'on filme", de Matthieu Bareyre et Thibaut Dufait)

    ... en passant par le lancer de grenade à tir tendu (en principe interdit) :


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    GIF : Twitter/Nikos Poulos

    La plupart de celles qui circulent en ligne ont été prises par des amateurs à l'aide de leurs téléphones portables, mais certaines viennent également de journalistes professionnels. C'est le cas de la vidéo "On ne sait jamais ce que l'on filme" (ci-dessus), mais également de ce cliché, montrant un CRS donnant un coup de pied à une cliente de restaurant, le 14 avril à Paris :

    nouveau media

    Extrait du profil Facebook du photographe Jan Schmidt-Whitley

    Ou encore de cette vidéo du Parisien, montrant, lors d'une évacuation de la place de la République, des participants à la Nuit debout trainés au sol par les cheveux, visés par des tirs tendus, puis abondamment matraqués (avant que des émeutiers ne mettent le feu à des Autolib) :

    Extraits de la vidéo de Yann Foreix pour Le Parisien

    PROUVER QUE DES POLICIERS ONT ÉTÉ VISÉS

    Pour l'heure, la réponse des forces de l'ordre est double : officiellement, elle consiste à prouver que les policiers ont été visés en diffusant des photos de personnes cagoulées, projectiles en main.


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    Les policiers blessés, quand on les interroge, ne se privent pas de renchérir sur le même thème. "Moi dans un film, j'aime bien voir le début. J'aime pas voir que la fin. Le problème, c'est qu'on montre toujours le moment où le policier va frapper. On ne sait pas ce qu'il a subi" regrettait un CRS blessé, interrogé récemment par France 2.

    Officieusement, cette riposte consiste aussi à tenter d'empêcher les prises d'images lors d'interventions violentes : à l'aide d'éclairages éblouissants (comme le rappelle Buzzfeed), en tentant de casser les téléphones, d'arracher les appareils photo, ou plus simplement, en leur demandant de partir. "Pour ma part, je n'ai pas été visé physiquement par des policiers. Mais il y a une tension forte, raconte à @si Yann Foreix, du Parisien. Les lumières dans l'objectif, les «dégage»,... Lorsque je filmais l'évacuation [cf vidéo ci-dessus], j'ai vu à un moment un petit groupe de jeunes allongés face contre terre, avec des policiers autour. Il y avait un autre photographe qui était là aussi [Gaspard Glanz, de l'agence Taranis News]. Les policiers nous ont dit de «nous casser», et de ne pas photographier." Quelques jours plus tard, l'IGPN appellera Glanz pour lui proposer de témoigner de ce qu'il a vu ce soir là.

    Accroissant le sentiment d'une nervosité policière exceptionnelle, enfin, des témoignages comme celui-ci : "la police a pris mon identité, m'a expliqué que «J'avais entravé l'évacuation», [et m'a] promis : « On va s'occuper de vous»." Ce n'est pas une militante de la Nuit debout ou d'un parti de gauche qui témoignait en ces termes de l'évacuation de migrants dans le 19e arrondissement de Paris, mercredi 4 mai, mais une journaliste du Monde, Maryline Baumard.


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    Elle complétait : "Idem pour Lewis Joly, le jeune photographe "inside" qui avait [pris] la photo d'un militant trainé de force". Son témoignage fait écho à ceux recueillis ces derniers jours auprès de journalistes indépendants : coups de matraque malgré les mains levées et l'appareil photo en évidence, gaz lacrymogène à bout portant, photographe blessé par une grenade de désencerclement.

    "VIOLENCES" OU MÉTHODES "MUSCLÉES" ?

    Si les images de violences policières existent, et circulent beaucoup en ligne, les médias traditionnels en font un usage encore "prudent", préférant mettre l'accent sur la violence de certains manifestants. Le 2 mai, TF1 consacrait ainsi une longue séquence à des militants autonomes jetant des projectiles sur les forces de l'ordre, et cassant du matériel urbain :

    "Nous avons essayé d'être au plus près de l'action sans prendre de risque inutile, raconte à @si l'un des journalistes de TF1 auteur du reportage, Georges Brenier. On avait tous un casque de type skateboard sur la tête, un masque de bricolage et des lunettes de protection en plastique pour les yeux. On essayait de se mettre à mi-chemin, entre policiers et casseurs, pour ne pas être associés aux uns ni aux autres."

    N'est-ce pas compliqué d'être identifié comme journaliste de télévision au milieu d'un groupe d'émeutiers potentiellement hostile aux médias ? "A plusieurs reprises, on nous a demandé de partir, ou de ne pas filmer. Nous avons eu des remarques sur «les médias qui exagèrent tout, déforment la réalité, travaillent avec la police, mettent de l'huile sur le feu». Mais pas de violences physiques", précise Brenier.

    Et quand ils évoquent les violences policières, les medias traditionnels le font parfois...sans montrer les images. Lorsque France 2, après avoir détaillé le profil des casseurs, s'interroge sur l'éventualité d'une réponse "disproportionnée" des forces de l'ordre, elle y répond en interrogeant dans son bureau un représentant du syndicat étudiant UNEF, puis en citant Bernard Cazeneuve, mais ne mobilise jamais d'images existantes (filmées par des amateurs ou des journalistes indépendants) qui pourraient illustrer ces dérives.

    Les grandes chaînes resteraient-elles frileuses vis-à-vis de ce qui provient du net ? Craignent-elles, en mettant en cause la police, de se brouiller avec certaines de leurs sources policières ? Le journaliste de TF1 Georges Brenier assure que sa chaîne n'a pas de problème de principe à diffuser ce type d'images : "Nous le faisons lorsque c'est nécessaire. Lorsqu'un garçon avait été frappé devant le lycée Bergson, par exemple, nous avions diffusé la vidéo". Un usage encore loin d'être systématique. Mais appelé à s'étendre ?