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Grève, blocage, sabotage... et stratégie

Lien publiée le 8 juin 2016

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://paris-luttes.info/greve-blocage-sabotage-et-6054

Retour en analyse sur notre soif de blocage lors du mouvement, quand la grève eut peine a démarrer.

Dans le mouvement plutôt atypique de ces derniers mois, il y a des salariés qui participent aux journées de mobilisation d’une part, et ceux qui ne savent pas trop où se mettre mais voudraient continuer une fois passées les manifestations. Pour ces quelques militants, différentes alternatives se sont composées, aboutissant à des résultats sensiblement semblables : comités d’action, assemblées de luttes, segments radicaux des Nuits debout se sont conjointement développés dans la tendance aux actions de blocage. Ces blocages ont pu être de natures différentes : blocage de lieux de production (port de Gennevilliers, blocage de Macdo…) ou blocage de flux (rails, périphériques…). Mais quelles qu’aient été les lieux où la nature du blocage (on parle ici uniquement des blocages organisés par des militants extérieurs, sont exclus les blocages dans le cadre d’un conflit de travail comme c’est le cas pour les routiers), ils semblent composer une stratégie obsolète à ce stade du mouvement, une stratégie qui n’est pas payante. Stratégie sur laquelle le mouvement aurait tout intérêt à prendre du recul, et à discuter. C’est sans mépris pour ceux qui font – et parmi lesquels nous nous trouvons – et en saluant les nombreuses initiatives qui ont lieu, ce qui est toujours mieux que rien, que nous rédigeons ce texte.

Pour commencer il faut bien constater que les seuls blocages qui ont fonctionné (à l’exception notable du très réussi blocage d’une plate-forme de distribution à Bordeaux, tenue avec le soutien des routiers, et sans doute d’autre blocages moins médiatisés, mais qui ne constituent pas une majorité) l’ont été à l’initiative des salariés concernés : Macdonald’s lorsque les grévistes étaient présents, blocages des embauches à La Poste. Le blocage exogène (venant de l’extérieur, sans appui sur les salariés), lui, n’a jamais fonctionné : ni au port de Gennevilliers, ni dans les Macdonald’s dont le personnel n’était pas gréviste, et on peut supposer que, sur ce modèle, il ne fonctionnera nulle part : pas plus dans les aéroports que dans les enseignes de distribution.

La grande crue bloque les flux... sans grévistes

Lorsque nous disons que ces blocages ne fonctionnent pas, c’est du point de vue du mouvement : évidemment, pour une heure ou deux, parfois plus, ils permettent de stopper la production. Le patron, le rentier, le capitaliste, perdent un petit chiffre. Mais ils ne fonctionnent pas du point de vue de la mobilisation. On peut toujours bloquer une route, même à quarante, et empêcher ainsi les travailleurs de se rendre dans leur boîte : l’effet n’est jamais celui d’une grève, initiée par les travailleurs, car ni la conscience ni l’organisation ni l’autonomie ni la lutte des salariés n’y sont. Il faut avoir l’objectif à l’esprit : l’objectif, c’est la lutte sociale et massifiée, la perte de chiffre d’affaire, un moyen. Que la grande crue arrive à Paris, et les flux comme la production seront bloqués : mais la révolution n’aura pas lieu, car la crue – le blocage – n’est pas une expression de la lutte des classes. Nous pouvons bien bloquer un Macdo, un port… : nous ne sommes la plupart du temps ni équipiers, ni dockers. L’effet n’y est pas. Du point de vue des salariés sur place, lorsque l’action n’est pas concertée, il n’y a au mieux pas d’effet du point de vue de la nécessité de s’investir dans la lutte ; au pire, le dégoût de voir des militants – parfois plus privilégiés – prétendre apprendre quelque chose, sauver quelque chose, d’un lieu où ils n’ont pas mis les pieds, auquel ils ne connaissent rien et où ils ne reviendront pas.

Maintenir un niveau de conflictualité... mais comment ?

Ces problèmes ne sont certes encore que des petits inconvénients incommodes d’un mouvement social ; l’enjeu, pensons-nous, étant de maintenir autant que cela est possible et par tous les moyens un niveau d’agitation et de conflictualité acceptable pour continuer la lutte. Mais il y a quelque chose de plus déterminant dans cette stratégie de blocage, à long terme : c’est qu’elle est un aveu de faiblesse. Au contraire des salariés qui participent aux journées de mobilisation, si nous ne savons pas « où nous mettre », c’est précisément que notre lieu de travail n’est pas en grève, notre boîte n’est pas occupée. Nous devons bloquer chez les autres, car nous n’occupons pas notre propre lieu de travail. C’est de manière générale un aveu de faiblesse – nous ne sommes pas capables –, c’est aussi une position de repli – nous ne pouvons pas ou ne voulons plus faire ce travail considérable et souvent pénible qui est de mobiliser ses propres collègues, son propre secteur. Il est vrai que les cadres syndicaux, les outils et la conjoncture ne sont pas favorables, et cette faiblesse n’est en aucun cas une faute personnelle. C’est un événement social ; mais les faits sont là.

Nous ne sommes pas en 68

Le mouvement actuel est atypique : il ne ressemble pas aux modèles que des fées pleines de bonnes intentions lui avaient proposé. Ce mouvement-ci n’est ni 1968, ni 2006, ni 2010 ; il ne pouvait pas l’être. Aussi pendant deux mois, chargé de ces bonnes intentions, le mouvement n’a pas cessé de commencer sans statuer sur son rythme, sa forme ; il ne prend finalement la forme qui semble devoir être la sienne au moment le moins opportun, lorsque tout pourrait sembler joué. Cette forme qui est bien celle du mouvement actuel, c’est celle de l’absence des fonctionnaires à l’exception de secteurs en lutte propre (hospitaliers, postiers, cheminots), de cortèges en conséquence moins fournis, mais dans lesquels la présence ouvrière est plus visible et la combativité beaucoup plus forte (comme la tolérance à la violence). De surcroît, le mouvement arrive dans une période de pénurie pour beaucoup de collègues : baisse des salaires, durcissement des conditions de management, augmentation des temps partiels et d’emplois peu sécurisants vis-à-vis du droit de grève, expliquent pour partie l’absence d’un certain type de salariés. Dans les boîtes, le contexte de mobilisation est donc très difficile ; la grève, épisodique. Vint le blocage.

Retour à la base

Avec le recul que nous donnent trois mois de mouvement, nous pouvons commencer à envisager de discuter cette stratégie. Elle semble ne mener nulle part et faire la démonstration d’une incapacité militante. Nous avons pourtant besoin d’agir : et pour que la critique que nous formulons fraternellement ne devienne pas une caution à l’attentisme, il faut envisager sous quelles autres modalités nous pouvons travailler. Il nous semble qu’elles sont de type syndical, un travail rébarbatif mais qu’il faudra bien mener : collages, rédaction et distribution de tracts, information partout. Également, sur le plus long terme, l’investissement dans des structures syndicales locales : quelques militants révolutionnaires peuvent susciter beaucoup de combativité dans leur boîte, leur secteur, en redressant la ligne des syndicats en présence. Les secteurs combatifs, victorieux, qui aujourd’hui sont présents en cortège avec le plus de détermination, sont de ceux qui ont éprouvé ce lent et pénible travail : cortège des salariés de la CGT Carrefour Market, lutte des femmes de chambre de l’hôtel Campanile, des personnels de nettoyages OMS…

En tant que révolutionnaires, ce « retour à la base » est inconditionnel. Mais tout en se posant comme nécessaire, il ne doit pas faire oublier qu’un mouvement se joue sur un double-plan : celui de la massification, et celui de son orientation. Le travail à la base assure la massification, et permet de conforter la combativité dans des secteurs où nous pouvons formuler des perspectives et mots d’ordre révolutionnaires ; l’orientation, elle, s’appuie sur une vision globale du mouvement, pour laquelle il faut formuler tant des éléments de programme que des perspectives qui doivent s’avérer politiques. C’est ce gigantesque travail que nous avons encore devant nous, dans une période qui pourrait bien se trouver favorable : la grève reprend, les organisations ouvrières redécouvrent qu’elles ont la main sur le pays, la production, et que le soutien populaire est massif. La dynamique est bonne ; à nous de l’appuyer.

Par ailleurs, cette perspective, adressée à des camarades qui peuvent légitimement douter du principe d’organisation syndicale, "tort le bâton" dans le sens d’une politique syndicale. Mais il ne s’agit pas de se voiler la face : comme toute structure, les syndicats ne sont ni "bons" ni "mauvais", ils forment des organes nuancés sur lequel la lutte des classes doit s’appuyer de manière "utilitaire". Ainsi, le mode d’organisation syndical peut être à un certain moment un facteur de combativité, par les garanties matérielles qu’il propose (caisses de grève, etc.) et l’"unité de volonté" qu’il met en place sur la base de conditions matérielles vécues par les travailleurs. L’investissement à la base ne doit pour autant pas être la légitimation des appareils syndicaux, organes profondément et structurellement réformistes.

Signé : des communistes.
swaggcocos@gmail.com