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    En Grèce, "un peuple qui se sent coincé"

    Grèce

    Brève publiée le 16 juin 2016

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    (Mediapart)

    Dans Athènes. © Christos Chryssopoulos / Athènes - Disjonctions

    Dans Athènes. © Christos Chryssopoulos / Athènes - Disjonctions

    L'écrivain Christos Chryssopoulos, figure émergente de la littérature grecque, décrit le « sentiment que les choses ne peuvent pas s'améliorer » qui parcourt son pays. Si le monde de l'édition est directement et sévèrement touché par l'étranglement financier, ce contexte oblige aussi tous les artistes à « se positionner » dans une société marquée désormais par une forte « polarisation ».

    En septembre dernier, dans une nouvelle spécifiquement écrite pour Mediapart où nous lui avions demandé d'imaginer la Grèce « dans un an », Christos Chryssopoulos avait planté le décor rue Sophokleous à Athènes, une artère incontournable du centre où était logée, il y a encore quelques années, la Bourse. On y lisait le parcours d'un homme revenant systématiquement à son point de départ. « Et la réalité, écrivait le romancier dans ce textec'est que tu n’approches pas de ta destination, d’ailleurs de destination il n’y en a pas, tu restes juste figé au même endroit, et la vie de la rue défile autour de toi. Donc l'inattendu, c'est l'inverse du sens commun qui veut que la surprise naisse du nouveau et de l'imprévu. La surprise, ici, c’est l'angoisse permanente, toujours la même, ou bien peut-être l'idée que les choses sont figées. Rien ne change. Un an, déjà. »

    Christos Chryssopoulos. © DR 

    Christos Chryssopoulos. © DR

    Nous avons retrouvé Christos Chryssopoulos lors de son passage à Paris pour la sortie de son dernier roman en français, La Tentation du vide, chez Actes Sud. Il publie simultanément, chez Signes et Balises, Athènes – Disjonction, un ensemble de chroniques accompagnant des photos prises dans la capitale grecque.

    Christos Chryssopoulos fait partie de ces écrivains imprégnés par la crise hellène. Dans ses nombreux romans, il mêle fiction, éléments de réel et dimension symbolique, avec un ancrage très particulier dans la métropole athénienne et la réalité sociale qui l'entoure. Entretien.

    Qu'est-ce qui a le plus changé en Grèce en six ans de crise ?

    Christos Chryssopoulos : Mon premier livre, Une lampe entre les dents, a été écrit au début de la crise. Il constitue en quelque sorte un point de départ – en tout cas, il correspond à ce qui a été pour moi le début de la crise. Ce qui a changé depuis, c'est que ce qui était auparavant une situation de besoins exceptionnels s'est incorporé dans une réalité maintenant acceptée telle qu'elle est. En exergue d'Une lampe entre les dents, j'avais mis cette citation de Walter Benjamin : « Plus les choses sont enregistrées fréquemment par la conscience, moins on peut en escompter une influence traumatisante. » Je pense que c'est ce qui s'est passé. On observe une acceptation de phénomènes comme le recul de l’État providence, la perte de la sécurité de l'emploi, la crise humanitaire… et, parallèlement, s'est installée une polarisation de la situation politique et de la situation sociale en Grèce. Il ne s'agit plus en effet de répondre aux problèmes eux-mêmes, mais de répondre politiquement, pour un camp, au camp d'en face. Il y a un gouffre désormais, qui fait qu'il est difficile de converser avec quelqu'un qui pense appartenir au camp adverse. Et qu'il est difficile de tenir une position intermédiaire, d'exprimer un avis critique, sans être apolitique.

    Dans cette polarisation, quelles sont les opinions qui se font face ?

    Il y en a deux principalement. Il y a d'un côté Syriza, et de l'autre, ceux qui sont contre. C'est-à-dire que ce qui apparaît aujourd'hui, c'est une forme de bipartisme. Certes, d'autres groupes mobilisent, comme Anel [Grecs indépendants, parti souverainiste – ndlr], ou Aube dorée – encore qu'Aube dorée est plutôt en recul. Mais ce qui domine, c'est la confrontation par rapport à Syriza. J'ai des amis, des écrivains notamment, qui en sont arrivés à concentrer leur intérêt sur les petites histoires politiciennes. Par exemple : qu'a dit A aujourd'hui ? Et que lui a répondu B ?… Et cela concerne en particulier les médias sociaux. On observe dans les échanges un besoin permanent et persistant de se distancier du camp adverse.

    Le caractère interminable de cette crise n'a-t-il pas entraîné dans la société grecque un désintérêt de la politique, des médias, de la chose publique ? N'observe-t-on pas un repli sur soi, sur la cellule familiale ?

    Je ne crois pas. Pour moi, ce qui domine, c'est le sentiment qu'il n'y a pas d'issue à la situation actuelle. Et il existe tout autant chez Syriza que chez Nouvelle Démocratie [le parti de la droite conservatrice, au pouvoir avant Syriza – ndlr]. De fait, il y a peu de choses qui pourraient se passer différemment de la façon dont elles se déroulent aujourd'hui. Disons que les gens ne le croient pas : il y a ce sentiment que les choses ne peuvent pas s'améliorer, ni d'un côté, ni de l'autre. Syriza a beaucoup déçu… Donc le sujet, ce n'est pas un peuple qui ne sait pas ce qui se passe, ne s'intéresse plus au monde qui l'entoure, ne se sent plus concerné. Le sujet, c'est plutôt un peuple qui se sent coincé. Non seulement les gens ne voient pas la sortie, mais ils ont aussi arrêté de demander aux politiques de les en sortir. Ils n'ont plus aucune confiance en la classe politique.

    On ne voit plus de manifestations massives…

    Oui, c'est vrai. Je crois que Syriza a perdu une énorme part de la confiance que les électeurs lui avaient accordée. Et ce, assez rapidement. La question, c'est : que font les politiques, au-delà de la rhétorique ? Comment traitent-ils les vrais problèmes des gens, leur mode de vie actuel, leurs revenus, leur emploi… ? On ne voit pas là de différence fondamentale entre les partis, à part quelques petits éléments de soulagement, comme par exemple le système de santé rendu accessible à tous. Mais à quoi ressemble aujourd'hui le système grec de santé ?… C'est comme l'accès gratuit pour certains chômeurs aux transports en commun. Ce sont des petites choses qui ne changent rien au fond du problème.

    Beaucoup d'artistes étrangers sont curieux de ce que produit ce pays en crise

    À l'exception de votre dernier roman qui vient de sortir en français (nous y reviendrons), vos textes sont très liés à l'espace athénien. Comment la capitale a-t-elle changé ces dernières années ? Qu'est-ce qui est apparu dans le quotidien, qui n'existait pas avant la crise ?

    Ce qui est le plus marquant – c'est une banalité de le dire –, c'est l'apparition des SDF dans les rues. Athènes ressemble en fait un peu à une vieille moto qui fait des bruits un peu bizarres, qui n'est plus très fiable dans les virages, mais qui roule, malgré tout. Ce n'est pas complètement mauvais, Athènes n'est pas devenue invivable, les gens continuent à circuler et vont dans les cafés. Mais attention aux impressions trompeuses. Cela ne se passe pas comme ça dans tous les quartiers. Il y a des zones d'Athènes qui sont à l'état d'abandon. Quant à ceux qui sortent, ce sont essentiellement les « jeunes ». Quand je dis jeune, cela peut aller jusqu'à l'âge de 45 ans ! Ce que je veux dire, c'est que ce sont des gens sans obligation familiale, sans personne à charge. Ceux qui ont une famille n'ont plus les moyens de sortir. Par ailleurs, la précarité est partout. Il y a des régions dans le pays et des quartiers entiers dans les grandes villes où ne vivent que des chômeurs.

    La société grecque était plutôt une société homogène avant la crise, sans que cela n’ait été le résultat d'une décision politique ou d'une planification sociale : c'était ainsi, il y avait une forme de nivellement. Avec beaucoup d'exclusions – les Roms, les Albanais… – certes, mais il y avait une homogénéité. Or ces dernières années, les inégalités se sont accrues, avec une catégorie de très riches qui continuent d'ignorer la crise.

    Dans Athènes. © Christos Chryssopoulos / Athènes - Disjonctions 

    Dans Athènes. © Christos Chryssopoulos / Athènes - Disjonctions

    Les négociations sur l'éventualité d'un allègement de la dette grecque, déjà maintes fois reportées, ont repris ces dernières semaines avec les créanciers du pays tandis que des conditions budgétaires extrêmement sévères sont toujours imposées à la Grèce. Est-ce que l'histoire ne fait que se répéter depuis six ans, malgré les changements de gouvernement et même de majorité ?

    Ce n'est pas seulement une histoire qui se répète. C'est une stagnation complète. Ça ressemble plutôt à une route qui reviendrait toujours au même point, sans avancer nulle part. Beaucoup de gens ont l'impression que Syriza a reculé très facilement. Et qu'a gagné la Grèce entre-temps ? Pratiquement rien.

    Qui est responsable de ce recul d'Athènes, en juillet 2015 ? Le gouvernement Tsipras, les Européens, la façon dont fonctionne l'Europe ?

    Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est qu'à tous les niveaux, il y a eu des erreurs. Cela vaut pour l'Europe en général, et pour la Grèce en particulier. Je ne crois pas qu'il y avait une réelle volonté de sortir la Grèce de sa situation, une envie de réussir dans cette tâche. Et il y a eu des erreurs à l'intérieur même de Syriza. Il faut se rappeler que c'est un parti à la structure politique en cours de formation. Elle n'était pas achevée l'été dernier.

    Comment la crise touche-t-elle les écrivains et les artistes grecs ?

    La crise nous affecte de diverses manières. Les maisons d'édition sont l'un des secteurs les plus touchés par la crise économique. Pour moi, cela a démarré avec une orientation politique catastrophique : le secteur s'est énormément déstructuré à cause de décisions désastreuses, comme celle de fermer le Centre national du livre. Ce sont des intérêts politiciens qui sont à l'origine de cette décision, prise sous le gouvernement Samaras. Ensuite a fermé EKEMEL, le centre de traduction littéraire. Petit à petit, le cycle économique du secteur a commencé à se bloquer. Les éditeurs endettés n'ont plus eu la possibilité d'emprunter auprès des banques, les librairies ont cessé de payer les éditeurs… Aujourd'hui, il y a moins de livres qui circulent, beaucoup de gens attendent encore d'être payés pour le travail qu'ils ont fait, beaucoup ont par ailleurs quitté le secteur, notamment les traducteurs. Certains auteurs sont même obligés de payer pour être édités, en particulier ceux qui écrivent de la poésie, des nouvelles ou des textes peu conventionnels. Parallèlement, plusieurs journaux ont fermé, la couverture des événements culturels est très réduite…

    Mais pour l'art vivant, c'est un peu différent. Autant la littérature a forcément besoin de moyens économiques pour être éditée, sans quoi elle n'existe pas, autant les arts du spectacle peuvent toujours se débrouiller dans un contexte de crise. Il y a beaucoup de lieux pour se produire à Athènes, de nombreux théâtres ; quoi qu'il arrive, ces lieux sont toujours là. Certains fonctionnent sans argent. Athènes, de ce point de vue-là, est assez vivante et cette scène artistique attire par ailleurs beaucoup d'étrangers curieux d'examiner ce qui se produit dans ce pays en crise, ayant envie d'en faire partie. Un exemple de ce bouillonnement : la documenta de Kassel se déroulera l'an prochain parallèlement à Athènes et en Allemagne…

    Je ne sais pas si cette situation est bonne ou mauvaise, mais elle produit la chose suivante : aucune infrastructure ne se construit. Un artiste vient pendant un an, repart… Il n'aura rien bâti. Le Musée d'art contemporain d'Athènes, en chantier depuis des années, n'a toujours pas ouvert !

    Des fondations privées sur le devant de la scène

    Ce contexte d'étranglement financier, de bouleversements sociaux et politiques, est-il toutefois inspirant pour les artistes ?

    Les conditions de création artistique ont bien évidemment évolué. On ne produit plus de la même manière qu'avant, il faut trouver de nouvelles manières de faire. Mais les gens ont aussi changé. Car même si on n'est pas personnellement touché par la crise, même si on refuse de la regarder ou si on s'efforce de s'en distancier, ce que l'on crée est forcément interprété dans ce contexte. Plus que la question de savoir comment la crise influence les gens, la question, c'est donc celle de la perception. La crise est une réalité. On n'y échappe pas.

    Quant à l'influence directe sur la création… Vous savez, un art trop engagé peut être un art médiocre.

    Je crois en fait que la crise crée une forme de conscience. Quoi que je décide de faire, je suis toujours ramené à un moment ou à un autre à la question : comment je me positionne dans ce contexte ?

    La crise a par ailleurs fait émerger les fondations privées en Grèce, les seules aujourd'hui à s'en sortir financièrement. Actuellement, les deux, trois grandes institutions culturelles de la capitale qui ont une programmation de qualité et des programmes éducatifs intéressants sont des fondations privées, liées à des armateurs. C'est le cas du Centre des arts et des lettres, qui appartient à la Fondation Onassis. Ou encore de la Bibliothèque nationale et du nouvel opéra, construits par la Fondation Niarchos, bientôt terminés. Je ne suis pas complètement opposé à ce système ; mon problème, c'est quand cela devient l'unique pilier de la création culturelle. Est-ce que l'État va pouvoir intervenir dans la programmation culturelle si tout est privé ? Est-ce qu'une politique culturelle basée sur le financement privé est durable ?

    Votre dernier roman, La Tentation du vide, sorti ce printemps chez Actes Sud, change complètement de décor et d'époque par rapport à vos textes antérieurs. Pourquoi choisir de planter l'action dans les États-Unis des années 1950 ?

    J'ai écrit ce roman il y a déjà quelque temps, en grec. Il est en réalité lié à mes autres textes, dans le sens où j'avais un certain programme en tête : ce qui m'intéressait, c'était de comprendre ce qui se passait chez un homme qui dispose d'une source unique d'identité. Qui fait une chose pour clarifier radicalement sa vie, de façon très dure. Il y a un mot en grec (μονότης) qui regroupe à la fois les notions d'individu, de solitaire et de personne isolée : c'est ce genre de personnage que je voulais raconter. Comment vit-il ? Comment se sent-on quand on fait une chose que l'on considère être la source de son identité ? Quand j'ai écrit La Destruction du Parthénon, j'avais déjà un personnage qui avait ainsi une obstination avec une certaine idéologie. Dans Le Manucure, il y avait aussi cette obstination, elle était positive. Dans La Tentation du vide, c'est donc l'histoire d'une obstination… et d'un dévouement. Avec cette question lancinante : que se passe-t-il après la vie ? J'ai choisi les États-Unis précisément parce que c'est un pays d'expérimentation sociale où l'on ne subit pas le poids de la tradition. C'est pourquoi, aussi, il existe dans ce pays une culture de la destruction. Dans ce contexte, cela m'intéressait de voir comment l’obsession d'une personne influençait les autres, comment cette influence pouvait être beaucoup plus forte que chez nous.

    Vous publiez simultanément un autre livre, Athènes – Disjonction, chez une maison d'édition récemment créée, Signes et Balises. C'est un ensemble de chroniques accompagnant des photos, prises à Athènes. D'où vient ce projet ?

    Ce livre est né d'une exposition de photos, un projet qui avait démarré avec Une lampe entre les dents. C'est l'idée d'une relation permanente avec l'espace public. Une lampe entre les dents était une exploration en mouvement, une observation de la ville comme si celle-ci était un récit. Puis je suis passé à une étape supérieure : plutôt que de traverser la ville et de se perdre dans son flot, que se passe-t-il si je m'arrête quelque part, je choisis une chose et je la traite de manière métaphorique ? Essayer de la prendre comme un symbole et s'interroger sur son rapport à la ville, en s'arrêtant… Que nous dit cet objet ? Comment échangeons-nous ensemble ? Ce petit livre est donc en quelque sorte l'inverse d'Une lampe entre les dents.

    Prolonger

    Les livres de Christos Chryssopoulos traduits en français :

    Le Manucure (Actes Sud, 2005)

    Monde clos (Actes Sud, 2007)

    La Destruction du Parthénon (Actes Sud, 2007)

    Une lampe entre les dents (Actes Sud, 2012)

    Terre de colère (Éditions La Contre-allée, 2015)

    La Tentation du vide (Actes Sud, 2016)

    Athènes – Disjonction (Signes et Balises, 2016)