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Loi travail : quatre leçons pour un mouvement encore devant nous

Khomri

Lien publiée le 20 août 2016

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

Une analyse de notre camarade Jacques Chastaing publié sur le site du Groupe de travail économique du NPA :

http://www.anti-k.org/2016/08/20/loi-travail-quatre-lecons-pour-un-mouvement-encore-devant-nous/#.V7hdcvntlBd

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Nous n’entrons pas dans une période d’élections présidentielles mais dans une période d’ affrontement social rampant de longue durée.

Ce dernier enjeu en cours, contre les réactions populaires  aux tentatives d’application de la loi travail qui ne sauraient manquer cet automne et cet hiver, donnera le contenu politique de la campagne à venir au vu par ailleurs de son piètre intérêt strictement électoral.

Le sens du jeu politicien des mois prochains qui envahira l’espace médiatique sera de tout faire  pour circonscrire la naissance et le développement d’une possible conscience de classe chez les exploités telle qu’elle pourrait se construire au travers d’une prolongation  – sous une forme électorale ou de luttes  – de la mobilisation sociale de ces 4 derniers mois.

Il n’est pas difficile dans ce contexte de conjecturer que la campagne électorale tentera d’amplifier la surenchère sécuritaire en instrumentalisant les attentats terroristes, les tueries de psychopathes ou la démagogie anti musulmane comme on le voit déjà sur le burkini pendant que le pouvoir continuera de limiter encore un peu plus les libertés d’expression, de manifestation ou de grève, craignant que les classes populaires ne redeviennent « dangereuses ».

En attendant, s’il y a une radicalisation réactionnaire et dangereuse aujourd’hui, elle est d’abord celle du pouvoir comme des candidats, bien plus conscients que les classes exploitées des enjeux de fond de la situation et des deux camps sociaux qui peuvent s’y dessiner.

Cette radicalisation de l’appareil politique et son entourage médiatique sera ainsi le principal danger pour la sécurité des personnes et des biens pour la période à venir. Le pouvoir comme les grands candidats, par la sélection progressive d’un personnel politique de plus en plus médiocre – dont Sarkozy, Hollande ou Trump sont des illustrations –  peuvent par leurs peurs, leur irresponsabilité, leur incompétence et par leurs réactions excessives en matière de répression ou de démagogie sécuritaire ou raciste,  encourager ou laisser faire des catastrophes, qui pourraient nous entraîner tous dans des spirales de reculs sans fin, sociaux, politiques et sociétaux.

Ce n’est cependant pas une fatalité.

Cette spirale régressive trouve en effet ses premiers fondements dans la course mondiale aux profits du système capitaliste, dans la lutte de classe que mènent les possédants mais aussi et surtout depuis peu, s’alimente des résistances à l’échelle mondiale, y compris en France, que lui opposent les classes exploitées.

La dramatisation et l’instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme islamiste a pour but préventif essentiel de freiner le passage des conflits de classe menés par la bourgeoisie à une lutte de classe consciente menée également par le camp du prolétariat.

Or, ce qui est important, c’est que ces 4 mois de luttes du printemps 2016 en France, dans et par delà le mouvement lui-même, ont révélé au grand jour et tout à la fois une avant garde large et sa base sociale potentielle ; ce mouvement n’aurait pu avoir l’amplitude, la détermination et la durée qu’il a eu sans l’ampleur des résistances souterraines qui existaient sous le mouvement et avant lui sur le terrain social (Cf. mes articles du 25.07.2015  et du 2.11.2015 ), comme dans le domaine syndical (Cf. mon article du 20.12.2015).

Si ce mouvement a été important, il a été aussi relativement minoritaire. Il a été plutôt celui d’une avant garde large, soutenu par une large partie de la population et tout particulièrement du prolétariat. Il a été plus ou moins consciemment la conséquence et l’expression d’un mouvement plus vaste, qu’il il n’a pas su encore le représenter consciemment.

Il reste à cette avant garde large, révélée dans le mouvement contre la loi travail, à trouver « les leviers pour amener la classe ou une fraction de la classe à s’engager en masse dans des niveaux supérieurs d’action et de conscience ». C’est à cette prise de conscience de cette avant garde large qu’il nous faut travailler.

Ainsi, ce mouvement contre la loi travail a participé d’une marche à l’échelle mondiale vers une certaine prise de conscience politique « prolétarienne ».

Ce mouvement en France donc bien plus large que celui de la loi travail. Il s’inscrit dans une logique mondiale, se développe et progresse autour de multiples luttes « invisibles » sur les salaires, les conditions de travail et l’emploi. Il a créé en conséquence des remous dans la CGT.

Il a permis le mouvement contre la loi travail, s’est poursuivi en partie dans la lutte contre celle-ci mais aussi et surtout, en dehors et quasi parallèlement à cette lutte.

Ce mouvement souterrain de fond s’est probablement renforcé, trouvant pour la première fois un appui dans la visibilité et la légitimité que lui a donné cette lutte de 4 mois éminemment visible contre la loi travail. Pour la première fois depuis 2010, la question sociale a soulevé la chape de plomb qui le rendait inaudible, a fait la « une » de l’actualité malgré les attentats terroristes, malgré l’état d’urgence et malgré un gouvernement de gauche au pouvoir soutenu par plusieurs confédérations syndicales.

C’est pourquoi, ni arrêté par aucun 49.3, ni battu  mais au contraire encouragé par la lutte contre la loi travail, il est fort probable que ce mouvement large se prolonge voire s’étende encore à la rentrée et/ou dans la période qui suit.

Cette période à venir devrait donc être encore plus agitée socialement et politiquement que celle qu’on vient de connaître.

Le mouvement est devant nous et au delà de la loi travail elle-même, cherchant son chemin contre « le monde » de cette loi dont parlaient Frédéric Lordon et « Nuit debout ».

Le mouvement a subi un revers avec le vote de la loi, mais ce n’est que partie remise. L’objectif de retrait de la loi a été certes le but revendiqué, mais il a été aussi et surtout le drapeau plus ou moins conscient de ceux qui cherchent à regrouper des forces suffisantes pour renverser le monde de la loi travail. Même si la loi El Khomri est passée, l’objectif de renverser son monde s’est renforcé, les travailleurs de multiples luttes économiques parallèles et les militants syndicalistes radicaux qui luttent au quotidien contre ce monde sortent de cet épisode fortifiés, ayant vu la force potentielle de leur camp et la détermination et le courage qui en animent l’aile la plus avancée.

En effet, dans ce contexte de reculs sociaux et de politiques réactionnaires, le mouvement contre la loi travail, sa détermination et sa durée en ont déjà surpris plus d’un en déjouant la grande majorité des pronostics qui avaient enterré les révoltes ouvrières pour des années ainsi qu’une conscience politique prolétarienne. Ces pronostics confondaient recul social et recul des luttes. Ils avaient contaminé jusqu’à certains des plus farouches opposants au capitalisme et a été battu en brèche. Le mouvement à venir que n’arrivera pas à enterrer la politique sécuritaire devrait encore plus surprendre mais peut-être aussi, je l’espère, amener à renforcer le sentiment d’appartenir à un camp, une classe, et à réfléchir plus en profondeur sur la situation.

Au delà des actions syndicales confédérales contre la loi travail programmées pour le 15 septembre, et de leur réussite ou non, les premières applications de la loi Khomri qu’on nous promet, étalées d’octobre à décembre, pourraient bien susciter rapidement une foule de conflits ou résistances de toutes natures.

A cela, il faut ajouter pour cette rentrée les premiers effets de l’application de la réforme du collège, autre renversement de la hiérarchie des normes, mais aussi les conflits pas vraiment éteints de branches, comme à la SNCF, chez EDF, à la Poste, dans l’aviation civile, chez les agents territoriaux, le médico-social (qui annonce déjà une journée de grève le 7 septembre), le médical avec le plan Hirsch et d’autres encore.

S’additionneront encore les multiples conflits sociaux locaux dans le privé, ou non, pour l’emploi, les conditions de travail ou les salaires, dont le nombre, la durée et la radicalité n’ont cessé de s’amplifier tous ces derniers mois y compris pendant le mouvement contre la loi travail. Ainsi est déjà par exemple annoncé dés le 6 septembre une première mobilisation nationale chez SFR contre 5 000 suppressions de postes.

De plus, il est tout à fait probable qu’avec les mauvaises récoltes, la crise agricole, dont on a déjà eu une expression l’hiver passé, pourrait rebondir. Des conflits ont perduré cet été contre le faible prix de vente des produits agricoles et les prix faramineux à la vente aux consommateurs dans les grandes surfaces, faisant germer l’alliance possible de ces deux mondes.

Et puis surtout, pouvant faire le lien encore plus directement entre le social et le politique, il y aura à cette rentrée de très nombreux procès de militants inculpés durant les manifestations de ce printemps comme d’autres auparavant encore plus emblématiques chez des syndicalistes, ceux par exemple de l’inspectrice du travail chez Tefal, des militants d’Air France autour de la chemise déchirée et surtout les 19 et 20 octobre à Amiens, le procès des 8 de Goodyear condamnés à la prison ferme avec la personnalité militante de Mickael Wamen.

Enfin, en plus de l’incendie sociétal et écologique de Notre Dame des Landes qui n’est pas éteint, pourrait s’ajouter celui de l’enfouissement des déchets à Bure, comme le conflit néo-colonial à Mayotte, et puis encore la question kanake qui pourrait bien se réveiller au cours de 2017 au fur et à mesure qu’on approchera des échéances référendaires de 2018.

De plus, nous le verrons plus loin, les multiples mouvements économiques dispersés à venir pourraient bien tendre peu à peu se confondre, en tout sinon en partie, avec le mouvement contre la loi travail lui-même, du fait des décrets d’application qui ne sauraient tarder à tomber selon le gouvernement.

Il en va de même avec l’opposition au sein de la CGT depuis déjà un certain temps contre la politique de dialogue social de sa direction. Ce conflit, par le rapprochement des luttes économiques contre la loi travail et la lutte contre la répression, pourrait bien rebondir de manière encore plus vive au sein de la CGT.

Ces deux mouvements qui perdurent depuis un certain temps, vont continuer à porter les résistances à la loi travail et lui donner une partie de son contenu et sa forme – j’y reviendrai.

L’enjeu est alors d’arriver à lier l’avant garde qu’on a vu se battre de mars à juillet à ce vaste et double mouvement social et syndical de fond. Commençons par décrire ce qui s’est passé.

Beaucoup a déjà été  écrit sur le mouvement contre la loi travail.

Ne voulons pas répéter ici ce qui a déjà été dit sur ce mouvement qui donc, en résumé et en vrac, a été le plus long qu’on ait connu depuis longtemps ;  avec une classe ouvrière au centre de la vie politique ; avec une forte participation du secteur privé ;  un mouvement qui s’est levé contre un gouvernement de gauche par dessus l’état d’urgence ; avec des  étudiants s’adressant aux ouvriers ; des syndicalistes radicaux ; la construction de  liens militants entre différents secteurs ; le surgissement du phénomène « Nuit debout » à la tonalité  anticapitaliste ; une manifestation du 14 juin parmi les plus grosses de notre histoire ; un FN disparu des écrans ; l’apprentissage politique d’une nouvelle génération qui a montré courage et détermination ; l’apparition d’une avant garde large : ce qui fait d’une certaine manière que nous avons déjà gagné pour tout cela… 

Le but de cet article est donc plus de contribuer au travers de l’analyse du mouvement contre la loi travail à une réflexion sur la situation et la période qui y ont conduit et comment donc elle pourrait continuer : essayer d’en avoir une compréhension commune pour voir quelles taches en découlent.

Ce qui signifie aussi, au delà des 4 mois du mouvement, qu’il nous faudra nous demander dans un deuxième article à suivre pourquoi quasi personne n’a vu venir ce remuement et ce que cela implique comme regard sur nous-mêmes, comme révolution psychologique.

La réalité et la portée des conflits du travail demeurent largement méconnues : trois ruptures

Il est récurrent aujourd’hui de lire et entendre que les mouvements de grève en France seraient cantonnés à quelques « catégories privilégiées » dans les services publics, cheminots en tête et salariés des grandes entreprises en général.

Au nombre des idées reçues, on ne ferait donc pas grève quand on est dans une petite entreprise privée, un petit service, en CDD, en stage, en évaluation, quand on est jeune, qu’on est un femme, qu’on touche bien moins que le SMIC, quand donc on est salariés de la sous-traitance, du commerce, du nettoyage, de l’hôtellerie, des maisons de retraite ou cliniques privées… souvent à temps partiel, qu’on a peur du licenciement, ou que, jeune encore motivé, on devient adepte du « challenge », tenu à des performances, à des chiffres de résultats, à des innovations, etc.
Or rien n’est plus faux.

Sans même parler des intermittents du spectacle qui ont démontré ces dernières années leur combativité, ce sont les secteurs de la sous-traitance, du nettoyage, de l’hôtellerie, du commerce, des cliniques et des établissements de soins privés auxquels on peut rajouter la Poste et ses petites structures qui ont connu ces derniers temps le plus de conflits et souvent des conflits victorieux et spectaculaires.

Mais le plus souvent, ces conflits ne sont ni remarqués ni même recensés.

La statistique Acemo des grèves du ministère du travail s’appuie depuis quelques années sur les déclarations des patrons eux-mêmes. Mais les petits patrons s’y soustraient beaucoup plus souvent que les services des relations humaines des grandes entreprises. Ces déclarations faussent les résultats mais confortant par contre les préjugés sur la conflictualité sociale.

La réalité des conflits du travail en France demeure donc en fait largement méconnue.

Le recensement des conflits des petites structures n’est pas ou guère fait et de plus, par nature, ces conflits sont moins visibles, ce qui fait que ce n’est ni le nombre de conflits ni celui de grévistes, mais seulement leur visibilité qui s’est affaiblie au cours des trois dernières décennies du fait de leur moins grande intensité dans les grandes entreprises. En effet, ces dernières n’embauchant plus depuis déjà pas mal de temps. Les jeunes, qui forment la catégorie qui entre le plus facilement en lutte, se retrouvent dans de petites unités.

Ainsi, autant le nombre global de syndiqués diminue, autant le nombre de sections syndicales de petites entreprises augmente au prorata du nombre de conflits qui les traversent. De plus, dans ces petites entreprises, moins sous le contrôle des appareils bureaucratiques syndicaux, les militants, plus proches des salariés, montrent une combativité et une efficacité toutes nouvelles. Ce qui explique en partie aussi l’apparition de structures syndicales nouvelles plus contestataires au sein de la CGT ou au delà, Info-com CGT par exemple, ou bien dans les grands hôtels, le nettoyage ou encore Clic-P dans le commerce.

L’exploitation des enquêtes statistiques « Réponse » du ministère du travail (et non « Acemo » totalement faussées mais qui sont utilisées par contre par la grande presse et reprises largement ensuite sans guère de vérifications) tend à montrer plutôt une hausse significative du nombre d’établissements touchés par des conflits sociaux déjà entre 1998 et 2004. En mesurant les formes de conflictualité avec arrêt de travail (la grève de plus de deux jours, de moins de deux jours, le débrayage) et sans arrêt de travail (grève du zèle, refus d’heures supplémentaires, manifestations, pétitions), l’étude donne une idée plus réelle de la diversité et de l’évolution des pratiques contestataires au quotidien dans les entreprises.

Cette étude montre également comment s’articulent les formes individuelles de conflictualité repérées par les sanctions subies par les salariés, mais aussi l’absentéisme ou les recours aux prud’hommes et les formes collectives, et aussi comment ces registres se mêlent, par exemple autour des refus d’heures supplémentaires. Ainsi peut-on avoir une idée des transformations en cours des conflits dans des secteurs marqués par différentes formes de précarité. 

Lorsqu’on examine ainsi la conflictualité sociale depuis les années 1990, on s’aperçoit que si les grandes grèves classiques des grands établissements tarissent en chiffres de journées perdues pour fait de grève, il se passe plein de choses souterrainement dans les ateliers, les services, les magasins, les bureaux de poste, les hôtels, les Ehpad, etc, etc. On pétitionne, on fait la grève du zèle, on débraie une heure, on fait une délégation, on discute sur Facebook, on boycotte, on tourne en dérision, on pratique l’absentéisme, etc.

Dans « La lutte continue »  (« Les conflits du travail dans la France contemporaine », éditions du Croquant, 2008) un collectif de politologues et sociologues (Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse) observent le détail de cette conflictualité souterraine en hausse et concluent : « La mesure stricte de la grève… est devenue largement insuffisante pour saisir la réalité et l’hétérogénéité des pratiques protestataires dans les entreprises […].Les autres formes de conflits du travail, souterraines, moins visibles, plus ponctuelles, relèvent bien de cette guerre de position qui permet à une société civile plus ou moins organisée de résister face à l’emprise des appareils de domination… ».

Par ailleurs, ils écrivent : « Le recours à la grève sert de plus en plus à exercer une pression politique sur les pouvoirs publics plutôt qu’une pression économique sur les employeurs du secteur privé ». C’est ce qu’il appelle les« grèves manifestantes », dont « le nombre a considérablement augmenté depuis 2009 ».

Mes propres relevés statistiques qui portent donc sur plus de 20 000 grèves ces trois dernières années montrent la même évolution – peut-être encore plus prononcée pour ces derniers temps, puisqu’on est passé d’une moyenne de 30 grèves par jour en juin 2015 à plus de 100 par jour début février 2016, surtout dans des petites entreprises et menées par des jeunes.

Les multiples grèves « invisibles » des couches ouvrières qu’on dit les plus « arriérées », mais qui sont les plus dynamiques et les plus combatives, sont celles des plus jeunes et des plus précaires, ce qui témoigne de ce que la jeunesse actuelle vit la lutte de classe plus que jamais.

Pas étonnant car à l’heure actuelle, si plus de 80% des salariés ont aujourd’hui un CDI, en même temps, depuis trois ans, 85% des embauches se font en CDD pour des contrats à 70% d’un mois ou moins. Par ailleurs, un salarié sur cinq ignore à quel moment il travaillera le mois suivant. Un pourcentage en hausse. Mais pas chez qui l’on croit : le nombre de cadres qui ne peuvent plus prévoir leurs horaires d’un mois sur l’autre diminue. « Ceux qui sont de plus en plus flexibles ce sont les ouvriers qualifiés et les employés du commerce et des services », décrit le juriste Emmanuel Dockès. Enfin, les jeunes savent très bien que dans ces conditions, des retraites complètes et des protections totales contre la maladie et le chômage pour tous sont devenues illusoires.

C’est une véritable rupture générationnelle au niveau social, au niveau des luttes et au niveau syndical, qu’on peut lire dans la perception qu’ont ces acteurs de la situation et qu’illustrent les luttes qu’ils mènent malgré la précarité.

Il faut bien mesurer ce que vivent les jeunes travailleurs (et les jeunes par extension qui connaissent le travail lorsqu’étudiants, plus de 50% ont un petit boulot pour survivre): une intensification intolérable de l’exploitation économique depuis des années dont la loi travail est l’aboutissement pour tous, une véritable contre-révolution.

Ces dernières années de gouvernement PS/Medef sont vécues, en particulier par la jeunesse, comme une transformation radicale, une rupture dans l’intensification de l’exploitation et donc de la répression.

Le processus de retour social en arrière qui existait depuis longtemps mais qui s’est accéléré avec l’ANI, le CICE, le pacte de responsabilité, les lois Rebsamen, Macron et El Khomry, ne se lit pas tant dans la misère, qui certes croit, que dans le travail. Les effets les plus douloureux de cette intensification de l’exploitation, ce sont le management par la peur, la souffrance au travail, les suicides, les dépressions d’un quart des salariés, la mort durant le chômage…

C’est pourquoi les affaires des chemises d’Air France ou la  condamnation à la prison ferme de M. Wamen cristallisent les multiples résistances et grèves qui traversent le monde du travail, en particulier sa jeunesse.

On comprendra facilement que l’énergie combative et l’exacerbation de la révolte subsistent surtout en milieu jeune passant par dessus la précarité de leur condition et la politique réactionnaire de la gauche gouvernementale à laquelle bien des organisations syndicales se sont asservies au travers du soit disant dialogue social.

Ainsi les jeunes ont ils peut-être moins d’illusions que leurs aînés, sont moins découragés par les promesses non tenues de la gauche et de ses organisations politiques et syndicales. L’intensification de l’exploitation des jeunes, sa révolte rageuse et déterminée face à son absence d’avenir, la pression que cela exerce sur de nombreuses structures syndicales de base, et la perte des illusions explique l’acharnement gouvernemental et l’extrême violence policière contre les jeunes de ces 4 mois de manifestations.

L’effondrement politique et moral actuel du PS aujourd’hui fait un peu penser à celui du parti radical dans les années 1930, effondrement dont il ne s’est jamais remis.

Il y avait eu à ce moment une crise de confiance des classes moyennes dans  leurs partis et dirigeants traditionnels et donc dans leurs valeurs, leurs idées, les théories qui y présidaient… La crise et le chômage dans cette ambiance ont fait germer dans la jeunesse en général et ouvrière en particulier une haine à l’égard de ceux qui sont « installés », qui ont une place, les avocats, députés et professeurs…

De là est né à l’époque un « jeunisme » d’où a découlé le succès de revues nouvelles, de cercles, d’intérêt pour les idées… l’hétérogénèse permanente des idées. On retrouve aujourd’hui un peu cela, dans le même succès pour les revues de réflexion, le besoin d’un débat d’idées permanent qu’on a vu à « Nuit debout ».

Mais il y a aussi un débat provoqué par la précarité de la jeunesse aujourd’hui au sein de la CGT sur la question de la sous-traitance. La sous-traitance a explosé dans les années 1980, mais il n’y a pas eu de franche opposition à l’époque sur le terrain social, car à ce moment le noyau aristocratique ouvrier très présent dans les syndicats restait encore très protégé.

Aujourd’hui, le débat a resurgi principalement dans le nettoyage, les grands hôtels, le nucléaire. Du coup, à l’initiative du secteur CGT de l’énergie, a été avancé un projet de statut interfédéral syndical de réinternalisation de la sous-traitance aligné sur le statut EDF. Ce projet a fait des vagues dans la CGT mais a été interdit de diffusion, car certaines fédérations ne veulent  pas en entendre parler.

Cela fait que ce débat sur la flexibilité et la précarité ainsi que des attaques permanentes au niveau des  militants de ces secteurs n’est mené que souterrainement dans les syndicats. Tout le monde y est confronté mais il n’y a pas de réponse coordonnée et centralisée, il n’y a même plus le mot d’ordre d’interdire l’intérim.

Mais les agents de nettoyage, ceux de la sous-traitance nucléaire, les femmes de ménage des grands hôtels ont mené des conflits majeurs et ont gagné contre la sous-traitance. Cependant, ils ont été interdits de parole au congrès de la CGT – tout comme ceux de Goodyear -.

Ce mouvement contre la précarité s’est encore fait entendre spectaculairement avec #onvautmieuxqueça, au début de la lutte contre la loi travail, révélant largement l’étendue des reculs de la condition des jeunes salariés tout autant que leur rage et leurs combats mais illustrant aussi le fait que si l’énergie du mouvement était celle d’une jeunesse sans futur, sa direction politique a été celle des vieilles générations et structures issues du passé protégeant encore ce qui reste de leurs acquis. C’est légitime, mais ce n’est plus en phase avec la situation. Cependant, cette vieille génération a pesé politiquement sur la jeune au point de la rendre aveugle, y compris à ce qu’elle vivait.

Le problème politique du mouvement contre la loi travail a été le ratage de ce passage de relais .

Le mouvement contre la loi travail aurait pu faire éclater tout cela au grand jour, le rendre visible, s’en faire le porte parole, d’autant que bien des jeunes vivent déjà la loi travail avant l’heure, qu’ils savent qu’il faudrait pour gagner une lutte d’ensemble décidée contre le « monde » de la loi travail, dont la loi elle même n’est que la généralisation à tous de ce qui leur est déjà arrivé.

Or, si cela était dans l’air, ça ne s’est pas fait. Essayons de voir comment.

Un mouvement en trois courants et quatre périodes…

Le mouvement contre la loi travail n’a jamais été explosif mais a duré.

A part peut-être au début, du 9 au 31 mars, et seulement dans une certaine mesure, le mouvement n’a jamais été volcanique, n’a jamais paru pouvoir déborder les cadres ambiants. Par contre sa durée a établi un record. Beaucoup l’enterraient régulièrement et pourtant il continuait et va peut-être encore continuer en septembre voire plus loin encore.

C’est ce double caractère – sa durée et en même temps sa non explosivité – qu’il faut pouvoir expliquer pour bien comprendre d’où vient ce mouvement, où il peut encore aller et quelle politique y mener.

Une autre manière de décrire ce double caractère tout à la fois rampant et non explosif est de dire que ce mouvement a cristallisé un mécontentement social général, ce qui lui a permis de durer, mais sans jamais pouvoir l’exprimer réellement, ce qui lui enlevait son caractère le plus éruptif.

Pourquoi et comment ?

… qui débute à l’automne 2014 contre la loi Macron et dans la contestation interne à la CGT…

Comme on l’a vu plus haut, depuis au moins l’automne 2014, on assiste à un double phénomène dont chacune des singularités alimente l’autre. Il s’agit d’une part une forte montée des luttes sociales mais émiettée et d’autre part, lié à cela par ses origines mais en même temps dissocié par ses expressions, une assez forte contestation syndicale au sein de la CGT.

Les deux, associés, ont déjà été perceptibles à l’automne-hiver 2014. On a assisté pour la première fois depuis 2010 tout à la fois à une intensification des mobilisations contre la loi Macron et en même temps à une contestation de la politique de dialogue social au sein de la CGT.

Cela avait été préparé par le fait que l’absence de contestation de l’ANI par la direction confédérale n’avait pas été compris ni accepté par la base de la CGT. Et si la CGT n’a pas signé l’accord sur la formation professionnelle, c’est parce que la base commençait à ruer dans les brancards. Puis a suivi une contestation de directions fédérales dans la chimie, le commerce, les ports et docks mais surtout à l’occasion des révélations du Canard Enchaîné sur le salaire et les coûts de l’entretien de l’appartement et du bureau de T. Lepaon.

A ce moment, plus de 80 structures CGT (syndicats, UL, UD, fédérations) ont fait entendre en interne – mais c’est devenu public – leurs protestations dont une bonne partie ne se limitait pas au cas Lepaon car ils n’y voyaient qu’une conséquence « matérielle » de la politique de dialogue social menée par la confédération. C’est cette politique qui était remise en cause ; certains allant jusqu’à parler parfois de centaines de Lepaon à virer, installés dans les instances de dialogue social.

La direction de l’appareil ne sauvera sa peau et celle de l’appareil le plus conservateur qu’en décidant de sacrifier le mouton noir Lepaon pour sauver le reste. Le débat sur l’orientation est escamoté au profit de l’amplification du scandale personnel par une partie de la bureaucratie elle-même. L’appareil ne concéda que la promesse d’un congrès extraordinaire pour repousser et contrôler le débat politique qui se cherche au sein des militants, afin qu’il ne se cristallise pas dans une opposition clairement politique, à gauche et clairement lutte de classes.

Au résultat, jusqu’à ce jour, il y aura eu une révolution dans la CGT mais que de palais, d’appareil, Martinez remplaçant Lepaon. L’orientation est restée la même, mais la crise est passée. Il n’y aura pas de congrès extraordinaire et seulement un 51ème congrès.

A l’issue de ce remuement, la CGT n’a pas changé sur le fond. Cependant une part des structures de l’appareil a pris de l’indépendance et une certaine autonomie de pensée par rapport à la direction, et d’autre part le contexte a changé. Ce qui n’est pas rien.

A partir de là, la « radicalisation » de la CGT trouvera ses fondements dans une double raison contradictoire : une base aux contacts du renouveau des luttes, qui se radicalise et « s’autonomise »  réellement au fil du temps et une direction qui n’étant plus l’interlocuteur privilégié du pouvoir, veut le redevenir, et pour cela se replacer au centre du débat, ce qui va donner la logique double des positions de la CGT au cours du mouvement contre la loi travail.

… qui continue en 2015 et se cristallise autour de l’affaire des chemises d’Air France

Reprenons le fil des événements.

L’attentat en janvier 2015 contre Charlie Hebdo pousse dans la rue des millions de français pour continuer « à vivre ensemble », mais viendra par contre mettre un arrêt à la mobilisation sociale contre la loi Macron sur lequel s’appuyait la fraction des militants CGT contestant la politique de dialogue social, facilitant par la même la focalisation du débat dans la CGT sur le seul cas Lepaon.

Mais après cette période d’unification des luttes autour de la loi Macron, cristallisée syndicalement contre l’orientation de la direction CGT, les luttes vont reprendre dès le printemps 2015. Cette fois, elles seront émiettées mais déjà en nombre, sur les salaires, les conditions de travail et l’emploi.

Cette pression sociale fait qu’en même temps, la contestation dans la CGT se poursuit avec les congrès de la fédération santé fin mars 2015 qui débarque sa secrétaire et de celui des transports mi avril où le secrétaire n’est maintenu que par un véritable coup de force bureaucratique.

P. Martinez remplace Lepaon en avril et calme apparemment les choses en donnant -sous la pression des militants –  l’impression de rompre la politique de dialogue social menée jusque là par Thibault et Lepaon et de revenir à une politique plus « lutte de classe ». Ainsi, en octobre 2015, en plein conflit Air France, P. Martinez refusera de se rendre à la conférence sociale prévue notamment sur le Compte personnel d’activité.

Alors que Sarkozy avait choisi le dialogue avec Thibault, Hollande choisit alors – en punition – de faire pression sur la CGT en suspendant son partenariat privilégié avec la centrale syndicale pour choisir de s’appuyer sur  la CFDT.

Nous sommes alors en plein conflit Air France – avec la fameuse chemise déchirée -, et contrairement à ce que claironne Valls, l’émotion populaire soulevée par la campagne du gouvernement et des médias contre les militants d’Air France, témoigne d’une nouvelle montée sociale qui cherche son unification, voire sa politisation, ce que le conflit à Air France semble alors pouvoir faire.

Au même moment, les conflits se multiplient. Sous la pression de la base, les fédérations syndicales, notamment CGT, prévoient de nombreuses journées d’actions pour la semaine qui débute le 16 novembre et une journée commune est prévue en soutien aux salariés sanctionnés de Air France.

Mais le vendredi 13 novembre a lieu le nouvel attentat terroriste islamiste du Bataclan. Le gouvernement Hollande se saisit à nouveau de l’occasion pour tenter d’éteindre l’incendie social qui menace. C’est l’état d’urgence, la menace de déchéance de la nationalité, le racisme anti-musulman comme politique afin de tenter de détourner le mécontentement social en guerre anti-musulmans.

Peu auparavant, alors que l’Allemagne et l’Autriche accueillaient des centaines de milliers de réfugiés en provenance de Syrie, la France socialiste leur fermait ses frontières, malgré la mobilisation d’une partie de la population émue en particulier par le sort des enfants de réfugiés, qui se débrouillait comme elle pouvait pour suppléer à l’incurie gouvernementale. Quasi au même moment, en septembre et octobre 2015 des parents d’élèves et des enseignants aussi émus par le sort de leurs enfants cette fois, se mobilisent fortement contre les fermetures de classes ou les classes surchargées. Le lien entre les deux émotions et les deux mouvements qui aurait pu être souligné politiquement, n’est pas fait, mais quelque chose se révèle.

En janvier, avec Charlie le mouvement social a été suspendu durant quelques mois. Mais là, en novembre, il ne s’agit de quelques jours. Les  fédérations syndicales ont annulé ou suspendu immédiatement toutes leurs journées d’action… mais pas les salariés et les militants.

Si l’unification qui se dessinait est manquée, le nombre de conflits sociaux dispersés augmente encore en novembre et décembre pour atteindre les 80 à 90 par jour dans ce que je mesure contre 50 à 70 en septembre et cela, malgré l’état d’urgence qui sert surtout à l’interdiction et la répression des grandes manifestations écologistes prévues au mois de novembre pour la COP 21, avec l’arrestation préventive d’un certain nombre de ces militants.

Un climat psychologique de grève générale délayée, repoussée

Par ailleurs, après les succès spectaculaires de certaines luttes dans les grands hôtels et les entreprises de nettoyage, c’est en cet automne-hiver 2015 le succès de grèves de salariés dans plusieurs secteurs, notamment des cliniques privées, en particulier dans celle des Ponts de Chaume à Auch dont le conflit prend une dimension nationale avec le déplacement de Martinez. C’est une victoire où les employés obtiennent après un mois de grève une augmentation de 300 euros par mois. Du pas vu depuis probablement…1968. Dans la région, ce succès déclenchera une série de mouvements d’autres cliniques pour des objectifs semblables, dont certains gagneront à des niveaux semblables. Et commence à circuler chez certains militants l’idée qu’on peut gagner.

Ce climat de luttes sociales, une espèce de grève générale délayée et repoussée à plusieurs reprises par les attentats, exprimait une colère non pas latente comme c’est dit souvent, mais clairement manifeste, extériorisée, consciente qui se lisait dans le contenu offensif des revendications. Cependant cette colère ouverte n’était pas rendue publique, les médias et les confédérations faisant le silence, le milieu militant à une échelle large et politique ne remarquait rien.

On assistait pourtant dans toute cette période à des luttes pour des augmentations des salaires qui ne se limitaient pas aux traditionnels débrayages symboliques pour les NAO. On ne faisait plus grève quelques heures pour protester, marquer symboliquement son désaccord, mais grève des semaines pour gagner. Ainsi non seulement la durée de ces grèves pour les salaires s’est mise à augmenter et surtout elles se déclenchaient au moment des annonces de bénéfices, de distribution de dividendes, d’annonces de retraites chapeaux, etc…

La crise n’écrasait plus tant que ça les consciences, ne faisait plus peur. Elle était surtout de plus en plus ressentie comme un prétexte à exploiter plus. Cela traduisait un changement d’ambiance politique où donc la crise n’était plus subie comme une fatalité, plus vraiment « réelle » mais perçue comme une pure escroquerie. C’est une métamorphose psychologique déterminante. Un état d’esprit de méfiance des travailleurs vise ce qui vient d’en haut, les attentats, l’état d’urgence, la répression policière au printemps 2016 . Toute la politique de  peur de Valls-Hollande ne marchera pas tant que ça et ne permettra en tous cas pas de stopper les mouvements.

On pouvait vérifier également ce même changement d’ambiance psychologique à l’occasion des luttes sur les conditions de travail.

Cet état d’esprit était révélé au grand jour par l’affaire des chemises d’Air France mais préexistait auparavant dans de multiples autres luttes, où il était exigé dans les revendications que soit dégagé tel ou tel directeur, surtout dans le secteur médico-social, les Ehpad en premier.

Les mouvements sur les conditions de travail étaient traditionnellement jusque là très particuliers, très localisés, sans guère de possibilité d’extension. Par contre, dans les mouvements de ces derniers temps, les salariés faisaient, de fait, de leurs luttes isolées un vaste mouvement commun contre le management par la peur, le harcèlement au travail, l’épuisement dans les hôpitaux, Ehpad, ou autres établissements. Il apparaissait un état d’esprit où les grévistes se battaient de fait contre la même société d’exploitation et de fait contre l’application anticipée à bien des endroits de la loi travail, dans l’intérim, la sous-traitance, mais aussi dans certaines grandes entreprises comme PSA par exemple où les salariés travaillent gratuitement le samedi.

Il ne s’agissait plus seulement de luttes contre les particularités d’une entreprise ou d’un service, mais d’un climat général qui donnait souvent  aux grévistes la détermination d’exiger de « dégager » leurs dirigeants, cadres ou chefs, en obtenant raison parfois sinon souvent.

La loi travail généralisait pour demain ce que vivaient déjà beaucoup aujourd’hui après des reculs sur des décennies puis l’ANI, le CICE, le pacte de Responsabilité, les lois Macron et Rebsamen  puis les contre-réformes en cours la reforme du collège, les plans Hirsch et la loi Nôtre, frappant toutes les catégories de salariés, du privé comme du public.

Or le nombre important de luttes du moment témoignait du fait que la résistance des salariés contre tout cela commençait à passer un seuil, de la dénonciation symbolique à la lutte pour gagner. Et des luttes gagnaient. Il faudrait ainsi recenser ces victoires, le faire savoir et s’appuyer dessus pour amplifier cette prise de conscience. 

Particularité encore de l’époque: ces conflits pour les conditions de travail se mêlaient parfois à ceux pour l’emploi, pour la défense des effectifs ou pour le maintien d’une maternité, d’un hôpital de proximité, d’une gare, d’une poste ou d’une école, bref  pour la défense des services publics et trouvaient largement alors le soutien du public mêlant les intérêts des travailleurs à ceux des citoyens. Ce phénomène de soutien citoyen aux luttes pour les conditions de travail, comme déjà auparavant pour l’emploi, trouvait même une extension dans le privé.

Bref, le rejet des lois du capitalisme était suffisamment partagé pour que les combats des travailleurs sur les conditions de travail ou pour l’emploi, deviennent le foyer d’entraînement d’un public large pour une société qui fasse passer les hommes avant les profits : ce qui était en quelque sorte en filigrane dans le « monde » du mouvement contre la loi travail qu’esquissait Lordon mais dont il ne soupçonnait certainement pas l’étendue revendicative.

Il n’y a donc pas qu’un très grand nombre de luttes et de revendications émiettées, mais à travers elles, se dégage un esprit anticapitaliste et donc la possibilité d’un socle commun, pour aller vers une politique d’unification.

Décrire ce qui se passe, dire ce que faisaient les femmes et hommes en lutte, ce qui les unifiait n’aurait peut-être pas suffi à massifier le mouvement contre la loi travail, mais ne pas le dire, ne pas décrire ce qui se passait depuis des mois et des mois et ce dont le mouvement de la loi travail était sinon directement l’expression, mais le prolongement, une étape de plus, ne pas l’afficher plus explicitement dans les revendications, les objectifs, le programme de l’ensemble du mouvement, c’était soumettre la direction du mouvement à la minorité la plus institutionnelle, aux manières de faire des mouvements passés cristallisées dans les directions syndicales.

Janvier, février 2016 ou la multiplication des mouvements et des avertissements

En ce début janvier 2016, du 9 au 15 janvier essentiellement mais encore fin février, des blocages et des manifestations importantes ont lieu à Nantes, Rennes, Vannes, Quimper, etc… contre le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes.

A partir du 21 janvier et jusqu’à fin février, c’est à nouveau un vaste mouvement de colère des paysans qui bloquent routes, centrales agricoles et hypermarchés et s’adressent aux consommateurs. Ils obtiennent leur sympathie ou leur soutien en leur proposant un programme de baisse des tarifs de vente aux consommateurs tout en augmentant les revenus des paysans tout simplement en prenant sur les bénéfices des sociétés distributrices. Ce mouvement va même plus loin en étant à l’origine du déclenchement de la grève des salariés de la centrale de Lamberle (anciens militants pour certains des combats de sans papiers) qui voulaient pour leur part prendre la propriété de l’entreprise.

Même si un certain nombre d’ouvriers se dit alors qu’il faudrait imiter la radicalité des paysans, beaucoup de militants politiques ouvriers, baignant toujours dans l’esprit de « reculs » qui dominait alors, ne voient dans ce mouvement non pas les efforts des paysans vers les consommateurs, vers les salariés, mais que les manœuvres traditionnelles de la FNSEA, certes réelles, mais qu’on ne pouvait confondre avec le mouvement des paysans qui a largement débordé les calculs de la FNSEA.

C’est dans ce contexte, que le 12 janvier 2016, 8 salariés et militants de Goodyear Amiens sont condamnés à 9 mois de prison ferme dont le dirigeant du syndicat CGT, Mickael Wamen, pour avoir retenu deux cadres pendant quelques heures en janvier 2014 dans le cadre de la lutte contre la fermeture de l’entreprise.

On n’avait pas vu de telles condamnations à la prison ferme en France continentale depuis 1992. La sévérité de la condamnation ne venant d’ailleurs pas tant du patron lui-même que du procureur, c’est-à-dire du gouvernement socialiste.

Tout autant qu’au moment de l’affaire des chemises à Air France, cela provoque une révolte des milieux militants syndicalistes et bien au delà. Les militants de Goodyear lancent une campagne pour la relaxe des militants. Des comités Goodyear se construisent un peu partout dans le pays, multipliant les réunions, à l’occasion desquelles – comme d’interventions télévisées – Mickael Wamen peut dénoncer la criminalisation de l’action syndicale et critiquer publiquement sur sa gauche– une première -, la direction de la confédération, se faisant entendre par des  milliers et des milliers de militants CGT et au delà, prolongeant ainsi et cristallisant de fait une partie de la contestation interne de l’orientation trop molle de la confédération CGT.

Le 4 février, la CGT appelle faire grève et à manifester dans plusieurs villes de France pour la relaxe des militants Goodyear mais aussi contre toutes les atteintes aux libertés syndicales, car de très nombreuses sanctions frappent des militants avec souvent des licenciements ou encore accompagnées de condamnations en justice.

A la manifestation de Paris, comme plus tard à une réunion à Toulouse, la confrontation publique des discours de P. Martinez et M. Wamen illustre, au bénéfice de ce dernier, les deux manières de voir la politique que mène ou devrait mener la CGT. C’est un changement important.

La surprise du succès du 9 mars et une direction de rechange qui ne sait pas quoi en faire

La loi EL Khomri, révélée le 17 février, arrive un mois après la condamnation des Goodyear avec encore le souvenir d’Air France dans l’esprit des militants. La pétition contre la loi lancée le 19 février par une partie de l’opposition du PS « cartonne » immédiatement. Le 21 février, elle récolte déjà 320 000 signatures.

Pourtant la confédération CGT accepte le 23 février de s’aligner avec toutes les autres confédérations syndicales, CFDT comprise, et de ne contester cette loi que du bout des lèvres et seulement sur ses marges, au nom de l’unité syndicale. C’est la  goutte d’eau qui fait déborder le vase pour les militants et qui va leur faire emboîter le pas aux initiatives extérieures aux confédérations.

Le 28 février, à la juste et opportune initiative des jeunes du NPA, l’ensemble des organisations de jeunesse appelle à manifester le 9 mars, non pas pour l’aménagement, mais pour le retrait de la loi travail. L’appel trouve immédiatement un large écho. Des manifestations sont annoncées partout. Le 4 mars, la pétition a dépassé le million de signatures.

Devant le succès annoncé de la journée de mobilisation du 9 mars, la CGT et FO finissent par soutenir et y appeler du bout des lèvres. Ce jour, on annonce 100 000 manifestants à Paris. C’est une première victoire.

Mais alors que tous les yeux se tournent vers la direction du mouvement du moment, les organisations de jeunesse, les étudiants et les militants les plus décidés, ne savent au fond pas vraiment quoi faire de cette victoire. Ou, plus exactement, n’y sont pas prêts, l’idée de « recul » qui dominait les esprits militants n’y est pas pour rien.

Contre la CGT et FO qui n’appellent à donner une suite seulement que le 31 mars, ce qui est ressenti comme trop éloigné, presque une « trahison », par les manifestants, les militants CGT et au delà les travailleurs, les initiateurs appelleront à donner une suite rapide. C’est bien sûr juste, mais en même temps, ils ne comprendront pas vraiment le contenu social de la manifestation du 9 mars, et l’attente des manifestants eux-mêmes comme de tous les travailleurs surtout qui pouvaient espérer la prise en compte de leurs besoins et aspirations pour un mouvement large à ce moment.

C’est-à-dire que ceux qui tout d’un coup avaient la possibilité de diriger le mouvement, tout ou partie, étaient très loin de l’état d’esprit des salariés en cet instant, de leur conscience et surtout de leurs luttes comme de la situation à la CGT.

Or tout va se jouer là.

Toute la suite du mouvement et de la période vont en effet se jouer dans les jours, voire encore un peu dans les semaines qui suivent, jusqu’au 31 mars. Ensuite, le mouvement perdra de son explosivité et sera sur des rails dont il sera impossible de le faire dévier.

Du 9 au 31 mars, on a vu  apparaître dans les manifestations des jeunes travailleurs des petites entreprises ou des précaires. Ils vont ensuite disparaître dés l’annonce syndicale du samedi 9 avril comme suite proposée au 31 mars.

Leur faible participation ensuite, y compris derrière l’engagement des raffineurs, cheminots et leur seule présence réelle mais marginale à « Nuit debout », raisonnait un peu comme l’absence d’une politique en leur direction, vis à vis de ce qui pouvait être volcanique à ce moment : un soulèvement de la jeunesse ouvrière qui avait été le relais en 1968 entre le mouvement étudiant et l’ensemble du monde du travail.

Leur disparition après le 31 mars, et leurs quelques restes dans « Nuit debout », n’avaient pas pour raison leur indifférence à la lutte contre la loi travail, mais leur conscience que le succès d’une telle lutte impliquait plus seulement des manifestations ou des protestations classiques de la période d’avant la crise mais une lutte plus générale globale et beaucoup plus décidée. Cela voulait dire qu’elle devait  englober leur situation, c’est-à-dire tenir comte du fait que pour eux la loi travail est déjà appliquée, qu’ils vivent même pire avec l’intérim, les CDD,  les petits boulots sans aucun droits, qui sont autant parcours d’humiliation.

Après déjà les atermoiements des syndicats ne se prononçant que pour le lointain 31 mars puis comme suite au 9 mars, la proposition de lutte un samedi a signifié pour eux avec l’absence d’adresse des étudiants à leur égard que les directions syndicales n’avaient pas la volonté de lutter pour le retrait de la loi. Pour eux, la défaite était annoncée dés cette date, aussi se sont-ils détournés du mouvement ou sont-ils retournés à leurs luttes locales, cherchant alors seulement à s’appuyer sur le mouvement général pour tenter d’obtenir un petit quelque chose à l’instar de ce qui se verra pour les intermittents ou les routiers.

Répétons-le encore : les jeunes et bien d’autres travailleurs subissent pire que la loi travail dès aujourd’hui, dans le chômage, l’intérim, les CDD, les stages, sans quasi aucun droit. Ils ne veulent pas se battre pour que demain ne soit pas pire, ils se battent pour un aujourd’hui qui est déjà pire. Et ceux qui se battent pour demain, parce qu’ils ont encore quelque chose aujourd’hui, un CDI, la retraite…sont perçus comme des privilégiés, aux combats égoïstes voire corporatistes.

Bien sûr, la loi Khomri, est un recul pour tous, y compris pour ceux qui dés aujourd’hui se situent en dessous de cette loi. Ils le savent.

En même temps, des gens qui se noient, n’ont guère envie de se battre pour demain, car ce sera pire.

Il aurait fallu dire : la loi travail c’est la généralisation de la précarité, ce que vous subissez depuis des années, se battre contre elle c’est se battre dés aujourd’hui contre la précarité, pour l’embauche tout de suite en CDI des précaires, l’augmentation de 500 euros, la défense des services publics, des embauches massives… maintenant et tous ensemble, la lutte contre la loi Khomri n’étant que l’étendard de regroupement de tout cela. Il ne s’agissait pas de renoncer au combat pour le retrait de la loi travail, mais d’en faire le drapeau de la lutte contre la précarité et la flexibilité dès aujourd’hui, tout de suite.

L’initiative de l’appel des organisations de jeunesse du 28 février confirmée par la réussite du 9 mars aurait probablement permis cette politique, car elle avait donné chez les travailleurs  et militants un énorme crédit politique aux organisations de jeunes, à la jeunesse, aux étudiants.

Les travailleurs et les militants syndicalistes ont alors attendu, espéré quelque chose de ce côté et dans ce sens de la part des « étudiants » mais rien – ou presque – n’est venu sinon une politique  de « monsieur plus » de la politique syndicale, qui soit moins saute moutons, avec plus de manifestations, plus rapprochées, plus de dynamisme. Mais cela ne pouvait suffire à massifier, entraîner.

Du coup, peu à peu, le mouvement de la jeunesse a perdu de son aura, de sa capacité d’attraction. Et c’est pour cela essentiellement que le mouvement de la jeunesse s’est lui même aussi éteint peu à peu. Une bonne partie de ses animateurs politiques, ne comprenant pas ce qui se passait, se sont alors repliés sur un recrutement d’organisation, renonçant en quelque sorte au mouvement lui-même.

Il a été souvent avancé pour expliquer que le mouvement étudiant n’avait pas fait le plein y compris en milieu universitaire, les AG n’étant pas remplies, que cela était du au fait que les étudiants travaillent en plus de leurs études, que l’administration n’a pas été conciliante, qu’il y avait la répression ou qu’enfin, il y avait les vacances et les examens…

Ça n’a joué que de manière secondaire, comme raison extérieure au mouvement, un peu comme si on disait que les travailleurs n’entrent pas en lutte… du fait de l’opposition des patrons.

Le mouvement étudiant n’a pas été au plein de ce qu’il pouvait, exactement pour les mêmes raisons qu’il n’a pas pu entraîner les travailleurs. A la différence de 1968, les étudiants d’aujourd’hui travaillent à côté (plus de 50%), et même bien des lycéens. C’est pourquoi ce mouvement étudiant ne pouvait réussir y compris en son sein qu’en montrant ses capacités politiques à s’adresser aux jeunes travailleurs, au monde des salariés contre la précarité et la flexibilité. En commençant par gagner les étudiants-travailleurs. Pour entraîner les étudiants, il fallait être en capacité d’entraîner les travailleurs. Il fallait montrer sa capacité à poser la question de changer la société, le « monde » de la loi travail.

Cet questionnement n’a pas eu lieu sinon vaguement par l’idée générale que le mouvement dépassait la loi travail. Point barre.

C’est ce questionnement dont s’est à son tour emparé « Nuit debout » à partir du 31 mars et qui lui a valu son succès, quand le mouvement étudiant échouait. Hélas, « Nuit debout » s’attaquait bien au « monde » de la loi travail, mais sans comprendre non plus le substrat social et politique concret qui avait fait surgir cette question. Avec sa réponse abstraite, « Nuit debout », a été une volonté de chercher dans ce sens mais un succédané, un aveu d’échec vivant.

Les conséquences de l’impuissance politique étudiante sur les militants radicaux CGT

Cet échec politique, comme celui de tous les collectifs jeunes qui vivaient dans l’ombre de la coordination étudiante, aura des conséquences y compris sur le 51ème congrès de la CGT du 18 au 22 avril 2016.

Ce congrès CGT a eu une tonalité terriblement contestataire, le plus certainement depuis très longtemps, mais en même temps pas tant que ça si on y regarde bien.

Le congrès a certes laissé la parole à tout le monde, et beaucoup ont pu scander « grève générale », etc., sauf ceux qui auraient pu être gênants, dangereux, pour différentes raisons, qui auraient pu proposer par leur exemple une autre orientation qu’ils défendaient déjà auparavant. Michael Wamen, les militants des grands hôtels, de la sous-traitance, du nettoyage, les militants réprimés n’ont pas pu s’y exprimer… Tout un programme !

Ce congrès a été au fond plus un exutoire mélangeant habilement radicaux et pas radicaux dans la confusion générale sans qu’il n’y ait de débat de fond ni un seul vote d’amendements.  On ne sait pas ce qu’ont dit les syndicats. 30% n’ont pas voté le texte confédéral, mais on ne sait pas à quoi tient ce mécontentement. Et il n’y a pas eu de contre proposition au texte d’orientation de la direction.

La tonalité donnée par le congrès de « grève reconductible » en plein mouvement contre la loi travail, renforçait certes le mouvement, mais seulement sa persévérance, sa durée, sa détermination. Il manquait l’orientation et par là la direction, qui lui aurait permis de franchir un cap. En effet les militants les plus radicaux du congrès n’ont fait que s’adresser à la direction de la CGT pour qu’elle change, en tentant de faire pression sur elle mais ne proposaient pas une autre politique qui se serait  adressée elle, directement aux salariés.

On voit là combien le mouvement des organisations de jeunesse a raté quelque chose, car il a été le seul à fournir au début du mouvement une direction indépendante des confédérations, malheureusement sans politique indépendante, qui aurait pu faire du congrès CGT tout autre chose, et qu’y surgisse peut-être une autre orientation.

Les tentatives de la coordination étudiante pour s’adresser aux salariés

Certes, la direction étudiante a fait quelques pas dans ce sens, sentant bien que la lutte contre la loi travail pour se « massifier » nécessitait un élargissement de ses revendications. Aussi, tenta-t-elle d’avancer la revendication des 32 heures.

Autant l’intention était bonne, autant par contre la revendication ne l’était pas. D’une part, il ne s’agissait pas que d’un problème de « revendication » mais d’une capacité de description d’une situation et de ce qu’elle nécessitait comme réponse et d’autre part, en tant que revendication, on ne pouvait pas trouver plus éloigné des préoccupations du moment des salariés. Bien sûr cette revendication figure au programme syndical, mais dans les nombreuses luttes actuelles des salariés, cette revendication ne figure jamais comme objectif. Il n’y avait pas plus terrible pour montrer que la coordination s’adressait non pas au mouvement ouvrier réel, mais à un mouvement abstrait, c’est-à-dire, in fine, à ses structures en place.

Enfin, les salariés qui ne se sentaient pas concernés par le retrait de la loi travail parce qu’ils vivaient déjà pire, étaient à des années lumières de la revendication des 32 heures, tout simplement parce qu’ils n’ont que des petits boulots, « s’ubérisent », sont en CDD, intérim ou autres contrats précaires, en horaires coupés, sous payés, etc., bref très loin de l’univers mental où en CDI on revendique de travailler 32 heures payées 35. A tel point même, qu’un certain nombre sont hostiles aux 32 H car dans le rapport de forces actuel et avec le chômage ambiant. Ils y voient surtout la promesse d’une baisse de leur salaire.

Bref, le mouvement étudiant s’alignait sans le vouloir sur la bureaucratie syndicale et pas sur le mouvement réel.

Le deuxième pas dans le sens de s’adresser aux salariés, était l’apparition de #OnVautMieuxQueCa. Certes, c’était indépendant de la coordination étudiante et plus large, mais était toutefois lié au monde étudiant. Cet outil extraordinaire révélant publiquement pour la première fois et à grande échelle le quotidien de milliers de jeunes au travail, décrivait très justement la situation. Il témoignait de ce que la loi travail était déjà appliquée pour de très nombreux jeunes ; il mobilisait aussi de fait cette jeunesse et aurait pu être le formidable instrument de l’élargissement de la lutte. Malheureusement, la direction étudiante n’a pas compris ce qu’elle avait sous la main, et ne s’est pas saisi de ce que montrait ce blog qui n’est pas devenu un outil politique de massification et n’est resté qu’un témoignage propagandiste sur le « monde »  de la loi travail.

Un troisième geste d’élargissement et de tentative d’afficher une politique indépendante par la coordination étudiante a été son soutien au mouvement gréviste à Mayotte. Celui-ci avait démarré le 30-31 mars une grève générale illimitée contre la loi travail mais aussi pour « l’égalité réelle ». Les mahorais disaient par là qu’ils voulaient l’égalité totale dans tous les domaines avec les salariés du continent, en ce qui concerne la loi travail, mais aussi les horaires, les salaires, le Smic, les protections sociales, maladie, retraite et chômage, les services publics, etc, etc… Ce soutien aurait pu être une porte ouverte pour exiger en France continentale également « l’égalité réelle » alignée vers le haut, c’est-à-dire, des CDI pour tous, des embauches massives, des hausses de salaires générales, l’égalité totale entre hommes et femmes, jeunes et anciens… bref la prise en compte du combat mené dans les mille luttes dispersées du moment et les aspirations générales des salariés.

Hélas, là aussi, n’ayant pas remarqué les très nombreuses luttes précédant et parallèles à celle contre la loi travail, n’ayant pas compris que cette dernière n’existait que par ces premières, les militants syndicaux constituant l’élément intermédiaire entre celle-là et celles-ci, la coordination étudiante n’arriva pas à placer son soutien à Mayotte à ce niveau.

Cette absence de politique, fit que la coordination laissa alors d’autant plus le champ libre à tous les courants les plus « activistes » qui pensaient arriver à exprimer le caractère explosif de la situation par la radicalité de la propagande en acte, plus que par celle des mots. C’était aussi illusoire, le problème ne résidant pas tant dans la forme que dans le fond. Et si une forme peut parfois exprimer un fond, là, le fond manquait. Cette propagande par le geste paraissait  incompréhensible à la majorité, même, et ça vaut le coup de le noter, si toute la propagande du gouvernement sur la soit-disant violence des manifestants pour justifier en partie ses mesures attentatoires aux libertés en mêlant le terrorisme islamiste à un prétendu terrorisme intérieur, n’a pas marché.

Ce qui voulait probablement dire que sans partager cette forme, la majorité qui cherchait un fond politique plus radical, reconnaissait un peu de celui-ci dans cette colère, et ne voulait donc pas que le gouvernement la détourne en sa faveur.

Il était clair qu’il n’était pas possible d’aller vers la grève générale seulement en revendiquant le retrait de la loi travail, par la parole ou par le geste.

Un terrain politique vide, vite occupé par la CGT

La CGT l’a d’ailleurs compris rapidement et a laissé scander le slogan de grève générale voire a même repris à son compte celui de la grève reconductible, une fois qu’elle a eu vérifié que la coordination étudiante bien qu’indépendante n’arrivait pas à se donner une politique indépendante.

La direction étudiante indépendante a certes agglutiné autour d’elle, de manière organisationnelle pourrait-on dire, bien des militants syndicalistes dans les multiples manifestations qu’elle a proposées surtout en mars, mais faute de politique représentant ces militants investis dans bien des luttes, la source et le nerf du mouvement, elle n’a pu cristalliser autour d’elle leur conscience, et se transformer par là en véritable direction ouvrière.

Pourtant, la situation le permettait ; ces militants ouvriers disponibles auraient pu s’emparer par eux-mêmes et autour d’eux d’un tel programme avec une efficacité redoutable. Ils n’en étaient pas loin, parce qu’investis dans bien des luttes locales, ils étaient bien conscients des limites de la mobilisation autour de la seule revendication du retrait de la loi travail. On ne pouvait ainsi quasiment pas trouver un seul tract syndical qui, en plus de ce retrait, n’avançait pas aussi une liste de revendications sur les salaires, l’emploi ou les conditions de travail en rapport avec les luttes qu’ils menaient par ailleurs.

Or, faute de donner une politique à cet état d’esprit qui aurait pu être le lien entraînant les luttes émiettées vers un mouvement collectif, c’est l’inverse qui s’est produit. La confédération CGT, elle, a fait le lien, mais en sens contraire, en transformant le mouvement général en outil pour la réussite de conflits locaux émiettés.

Il n’y a pas de génération spontanée, et ce secteur de militants CGT et au delà, par exemple le collectif « On bloque tout », radicalisés et à l’esprit offensif, qui s’exprime depuis un certain temps comme on l’a vu et qui a joué un rôle actif dans le mouvement contre la loi travail, livré à lui-même, sans la direction politique qui s’est un instant ébauchée chez les étudiants, n’a pas cherché à s’adresser directement aux salariés par une autre politique.

Il n’est pas sorti de ce qu’il faisait depuis le début, une simple pression sur la confédération CGT pour qu’elle aille plus loin ou du moins ne recule pas. C’est aussi pour cela que l’auto-organisation a peu marqué le conflit.

Il n’y a en effet pas eu beaucoup d’AG ou de comités de grève, sinon de manière volontariste. Beaucoup ont essayé de comprendre pourquoi. C’était d’une part parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de véritables grèves dans ce mouvement mais aussi et surtout lorsqu’il y en a eu, parce que celles-ci étaient dirigées par des militants CGT, certes radicaux, mais qui ne cherchaient pas vraiment à s’adresser à l’ensemble du monde du travail. Et lorsque cela se fit, avec les raffineurs par exemple, ce ne furent que des appels à les rejoindre dans la seule lutte contre la loi travail, pas dans une lutte aussi contre son « monde », c’est-à-dire, des appels qui ne s’adressaient pas vraiment aux salariés tels qu’ils sont.

Ces appels étaient une manière de dire au mouvement des multiples luttes en cours : « votre combat n’est pas si important, arrêtez-le pour rejoindre le nôtre qui est déterminant ». Ce qui était voué à l’échec et n’encourageait guère à l’auto-organisation.

Il n’y a pas de réelle auto-organisation sans politique indépendante, pas de forme sans contenu.

Celui-ci a manqué. Seuls donc les étudiants ont tenté de les mettre en œuvre, et dans certaines gares les cheminots, les intermittents hésitant entre les deux chemins.

Par contre, c’est à noter, il y avait le plus souvent des AG fournies dans les multiples gréves économiques, parallèles à la lutte contre la loi travail, voire même des comités de grève dans les petites structures car dans ce cas les unes et les autres se confondent. Là donc, il y avait auto-organisation…

Pourtant, ces grèves du mouvement contre la loi travail de fin mai chez les cheminots, raffineurs, agents des centrales nucléaires, dockers, agents des aéroports, salariés de la RATP, éboueurs – avec il est vrai des situations différentes pour les cheminots et les éboueurs – étaient de véritables grèves et ont été probablement l’expression la plus aboutie de la pression des secteurs militants CGT radicalisés.

Mais en même temps aussi, elles ont été l’outil qu’a choisi la confédération CGT afin de prendre le contrôle du mouvement pour y mettre fin.

L’originalité de la situation a en effet été que le mouvement d’ensemble auquel appelaient les raffineurs en grève et d’autres était initié par des secteurs aux statuts les plus protégés, par les syndicats aux traditions les plus corporatistes. Il y avait très peu de chances pour qu’ils soient suivis par les salariés des secteurs les plus précaires, ceux en bas de la hiérarchie ouvrière, qui justement se battaient contre toute hiérarchie, celle des contrats, des salaires, voire des genres, des couleurs de peau dans le nettoyage, les grands hôtels… D’autant que la plupart de ces syndicats qui appelaient à un mouvement d’ensemble n’oubliaient pas en même temps de défendre leur statut particulier comme par exemple les dockers.

Et puis les syndicats routiers montrèrent rapidement que la perspective d’ensemble pouvait tenir autant de l’idée de jouer de la menace générale pour obtenir des avantages particuliers, que d’une réelle volonté de mettre tout le monde en grève. Après quelques jours de grève, les routiers arrêtaient leur mouvement le 20 mai ayant obtenu le maintien de leur régime d’heures supplémentaires. Et l’on vit le gouvernement saupoudrer ainsi de miettes plus ou moins importantes certains secteurs professionnels. Mais s’il pouvait le faire, c’est que la situation avait changé.

La confédération CGT savait bien tout cela et pouvait jouer ainsi fin mai  au « durcissement », au « blocage » de l’économie par quelques secteurs stratégiques, sans risquer une extension réelle, en attendant comme en 2010, que ces secteurs s’épuisent et reprennent le travail, pour démontrer en quelque sorte que la confédération avait fait tout ce qu’elle avait pu, mais que les salariés n’avaient pas suivi. C’est aussi à ce moment, en même temps que sa radicalisation, que la confédération commençait à renoncer au mot d’ordre du retrait de la loi El Khomri qui lui avait été imposé par la jeunesse pour seulement demander le retrait de quelques points puis un aménagement, ce qui était le message large que son « durcissement » était surtout de façade.

Par ailleurs sa défense du code du travail du XXIème siècle qu’elle affichait d’autant à ce moment, ne voulait rien dire sinon le fait d’accepter un code du travail comme simple garde fou, bornant seulement les possibilités d’exploitation, mais ne cherchant pas à l’empêcher, c’est-à-dire continuant à autoriser de licencier économiquement, bref d’exploiter mais en douceur… On était loin de la lutte contre le « monde » de la loi travail, c’est-à-dire de la lutte contre la possibilité d’exploiter des femmes et des hommes.

La CGT reprenait donc les choses en main politiquement et idéologiquement.

Sur les grèves de fin mai, début juin, il a déjà été suffisamment écrit sur le mouvement des cheminots, peut-être le secteur le plus déterminé et qui aurait pu entraîner plus largement, mais qui a été complètement saboté par la CGT, pour ne pas y revenir.

Le mouvement des éboueurs de son côté a surpris par son ampleur et sa durée, se poursuivant au delà des autres, mais en se prolongeant, une grande partie des éboueurs, après avoir commencé sur la loi travail, continuaient en la faisant passer au second plan pour privilégier le combat pour les salaires.

Les intermittents pour leur part, auraient pu prendre aussi le chemin d’une politique indépendante s’adressant à tous. A la frontière entre la précarité, la jeunesse, les étudiants, ils ont hésité. Mais ils ont cédé devant les promesses gouvernementales de céder à leurs revendications spécifiques. Du coup, leur combat s’est seulement additionné au reste en se centrant sur le problème de régime de chômage, avouant clairement que la lutte contre la loi travail était l’occasion rêvée pour obtenir quelque chose pour eux.

Il faudrait aussi parler du mouvement des territoriaux, très actif contre les conséquences sociales de la réforme des régions avant le mouvement contre la loi travail, mais dont les syndicats ont décidé de suspendre les luttes à ce moment, laissant bien des agents, notamment dans le secteur scolaire, agir activement seuls et sans visibilité. Il faudrait encore citer ERDF dont les syndicats ont multiplié les journées d’action réussies avant la loi travail, pour ne pourtant pas s’en servir et seulement accompagner les journées saute mouton de la lutte générale, autour de leurs problèmes spécifiques, sauf avec les salariés des centrales nucléaires.

En même temps que la CGT lançait des appels à la convergence des luttes, elle avait créé une situation où le mouvement d’ensemble était devenu et ressenti comme un outil pour favoriser le succès des conflits locaux ou corporatistes.

La signification de « Nuit debout »

Revenons au 31 mars avant que la CGT ne puisse reprendre les choses en main et donc sur « Nuit debout » .

La possibilité explosive du mouvement étant abandonnée au 31 mars ou dans la foulée, la CGT aurait pu espérer une fin du mouvement à cette date. Mais voilà, il y a eu « Nuit debout ».

Beaucoup ont alors soit dénigré exagérément ce mouvement pour sa composition sociale et ses débats sans fin, soit au contraire l’ont surévalué, y voyant le début de quelque chose alors que c’était certes quelque chose de positif mais aussi une fin.

« Nuit debout » était en culturel le rôle politique que la coordination étudiante n’avait pas su tenir auparavant. C’était surtout quelque chose en creux, un manque, un aveu d’impuissance, mais c’était  en même temps la possibilité toujours éventuelle et maintenue, de passer ce cap d’une lutte  pour le seul retrait de la loi travail à une lutte en même temps contre le « monde » de cette loi. C’était toujours la possibilité que le mouvement prenne à son compte les multiples luttes économiques en cours et la contestation des militants qui menaient ces luttes dans la CGT.

« Nuit debout » a eu le mérite de mettre en avant qu’il fallait mettre fin au « monde » de la loi travail, avec grand succès d’ailleurs. Si, au delà de l’initiative judicieuse et heureuse de ses promoteurs, « Nuit debout » a surgi justement le 31 mars, c’est parce que ce jour là quelque chose s’est politiquement cassé tout en étant cependant toujours là socialement comme dans les envies.

C’est pourquoi on a vu des salariés précaires rejoindre « Nuit debout » voire parfois, dans certaines communes ouvrières comme Mulhouse par exemple, le prendre complètement en main, pour lui donner une tonalité totalement prolétarienne et de lutte, cherchant à proposer localement la politique qui faisait défaut nationalement.

Dans bien des villes, « Nuit debout » a donc aussi servi d’embryon de coordination des luttes existantes. C’est pour ça aussi que « Nuit debout » était très varié suivant les villes ; c’est pour ça encore que les différentes « Nuit debout » n’ont pas pu se coordonner nationalement. Il leur manquait la conscience d’une politique commune pour le faire… et peut-être déjà la situation qui l’aurait permis était-elle déjà passée.

En effet, si les étudiants ont représenté un espoir pour les ouvriers par leur initiative du 9 mars, ça n’a pas été le cas pour « Nuit debout ».

Il y a encore eu la surprise heureuse du 31 mars, mais le ressort qui aurait pu entraîner la jeunesse ouvrière, les grévistes des multiples luttes, était cassé, l’espoir retombé. « Nuit debout » ne devenait en quelque sorte qu’une espèce de répétition de la tentative de la coordination étudiante, certes un pas conscient plus loin avec l’affichage du « monde » à abroger, mais aussi un pas moins loin, pas assez concret, trop « culturel » et pas assez politique, pour pouvoir entraîner le monde du travail qui se cherchait une direction. Ce qui s’est vu au tollé provoqué par le « on ne revendique rien » de F. Lordon et au fait que certains militants CGT ont pu jouer sur les préjugés des plus arriérés des ouvriers en plaisantant sur « les nuits debout et les journées couchées ».

Mais si « Nuit debout » a duré bien au delà de tout ce que le monde pouvait prévoir, a mobilisé autant, a focalisé autant l’attention avec des attentes, des craintes ou des peurs, c’est que de fait et à moitié consciemment, cela a représenté un danger potentiel pour le système. « Nuit debout » exprimait une potentialité de la situation et flirtait avec la solution. Le « on ne revendique rien » de F. Lordon était malheureux d’autant qu’il s’en est expliqué. Il voulait dire « on revendique tout », mais surtout il cherchait à dire à travers ça et à haute voix ce à quoi toute la situation poussait… et poussera encore.

Bien sûr, il le disait en universitaire – c’est tout à son honneur – et pas en militant ouvrier, concrètement, en s’appuyant sur la réalité sociale. Même s’il l’a tenté également.  Alors, plus que dénigrer, il faut surtout dire qu’il tentait de rendre visible les potentialités de la situation comme nos propres limites à les voir, pour faire mieux ensemble. C’est pourquoi ça n’a pas plus à l’establishment mais aussi à tous ceux qui dans le monde bureaucratique ou sectaire, assis sur leur situation ou des formules toutes faites, ne veulent pas envisager de changer le monde.

Ce n’est que lorsque « Nuit debout » a eu épuisé son rôle et qu’il s’avérait que personne dans le monde du travail ne savait s’en inspirer, que la CGT a repris les choses en main à la mi mai. Auparavant, elle devait juger que mêler l’appel au « tous ensemble » des luttes des raffineurs, cheminots, dockers… avec des « Nuit debout » encore trop vivants aurait pu être dangereux.

Un mouvement en quatre périodes posant une question de génération et une cinquième les réunissant.

On peut résumer le mouvement en montrant comment la revendication du retrait de la loi travail s’est habillée de 4 contenus réels différents, en 4 moments opposant à chaque fois aujourd’hui à demain et pourquoi, la cinquième qui est devant nous pourrait être bien différente, réunissant aujourd’hui et demain, liant les générations.

En effet, les revendications ont une vie. Ce ne sont pas des formules mortes qui valent seulement par elles mêmes mais essentiellement par le contexte qui leur donne toute leur chair, leur vie et leur sens. Ainsi on peut faire des révolutions comme en 1917 en Russie pour le pain, la paix, la terre, « revendications » qui dans d’autres situations ne peuvent qu’habiller la plainte du miséreux.

Rappelons la principale des contradictions qui a séparé jusque là dans la lutte contre la loi travail les deux mouvements (luttes économiques émiettées et lutte dans la CGT) qui alimentent pourtant le troisième, celui de la loi travail.

Le premier d’entre eux, celui des multiples luttes économiques émiettées, est un mouvement revendicatif pour tout de suite, pour que ça change maintenant, pas l’an prochain ou plus tard. On ne peut repousser le combat contre une entreprise qui ferme, contre des licenciements, des conditions de travail insupportables qui tuent, et pas trop non plus pour des salaires tellement bas qu’on ne peut pas payer les traites du mois, nourrir ses enfants.

C’est ce mouvement pour tout de suite qu’accompagne et prolonge le combat des militants au sein de la CGT.

Par contre, le combat contre la loi travail, était plus un combat pour demain -même si c’est un demain proche –  donc presque de privilégiés : un lendemain certes encore pire pour tous, mais avant l’arrivée duquel les plus précaires, les plus exploités jusqu’aux secteurs de l’automobile comme par exemple chez PSA, seraient déjà morts sinon usés, « fichus ».

Mais c’est cet état d’esprit qui devrait changer dans la période à venir, car dans sa précipitation à obéir au Medef – et à  préparer les élections – le gouvernement socialiste n’a pas compris l’avertissement du mouvement et se précipite pour faire passer ses décrets d’application de la loi avant l’an prochain, au lieu de les repousser ad æternam, ou au prochain gouvernement.

Ce qui veut dire que le fossé entre la lutte pour aujourd’hui et pour demain devrait peu à peu se combler.

Dans la première période du mouvement, du 24 février au 31mars, le contenu de la lutte pour le retrait de la loi travail est dominé par la coordination étudiante, les lycéens, les collectifs divers de jeunes qui donnent le ton et l’espoir que les « étudiants » vont entraîner tout le monde pour reprendre maintenant tout ce que les reculs des dernières années ont volé aux salariés. Cependant, faute de politique en direction de tous les salariés, ceux déjà en lutte sur le terrain économique comme les plus précaires, la lutte des étudiants contre la loi travail prend peu à peu le contenu d’une lutte pour demain, pour eux, pour quand ils entreront dans le marché du travail.

Dans une deuxième période, du 31 mars à mi mai, « Nuit debout » donne son contenu au retrait de la loi travail en proposant d’élargir la lutte au « monde » de la loi travail, mais son caractère abstrait, ses débats interminables font que cela apparaît aussi une lutte pour demain de ceux qui ont le temps de bavarder et pas une lutte pour ceux qui n’en peuvent plus de souffrir aujourd’hui.

Dans la troisième période, de mi mai au 14 juin, la lutte pour le retrait de la loi travail dominée par la CGT se transforme en lutte pour un compromis autour du retrait de quelques points de  la loi. C’est un combat pour aujourd’hui, tout de suite et pour une lutte d’ensemble en s’appuyant sur d’autres revendications propres aux secteurs. Cependant, le fait que ce soient les secteurs au statut le plus protégé qui appellent au « tous ensemble » et en même temps à la défense de leur statut et leurs revendications propres, fait qu’ils ne sont pas « crus » ni suivis et s’épuisent les uns derrière les autres.

Dans la quatrième période, à partir du 14 juin, le combat contre la loi travail prend le contenu d’une lutte contre la violence de la répression, l’hostilité à la police, la défense du droit de manifester. C’est un combat pour aujourd’hui mais qui se déplace sur le terrain défensif de la démocratie. En même temps, la CGT freine de toutes ses forces en renonçant à gêner l’euro de foot, en parlant de l’été, de reprendre le combat plus tard, etc…

Dans la cinquième période qui commencera en septembre, avec la mise en application de la loi travail, la conscience subjective de l’avant garde large pourrait être plus adaptée aux changements de la situation objective. Montrer le nombre de conflits et de succès des grèves peut y contribuer.

Tout notre problème, c’est la maturation de cette avant garde large et sa structuration, dans les luttes à venir voire dans les élections si un candidat sait non seulement représenter mais réellement incarner cette situation comme le mouvement contre la loi travail.

La tâche n’est pas d’élever un ou deux ouvriers ici ou là au niveau du programme complet (ou plutôt deux étudiants ici et trois enseignants là) mais de chercher les leviers capables d’amener la classe ou des fractions de celle-ci à s’engager en masse vers les niveaux supérieurs de l’action et de la politique. Il s’agit d’imprégner de nos idées les mouvements et organisations de classe, et, au cours de ce processus, de développer des cadres révolutionnaires dans ces mouvements et organisations et ainsi d’élever finalement le mouvement dans son ensemble à un niveau supérieur.

Jacques Chastaing