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La CGT en situation délicate sur la jungle de Calais
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
(Mediapart) Le syndicalisme n'est pas épargné par la montée des discours anti-migrants et tente d'y faire face, sans pouvoir balayer totalement les angoisses des salariés. Cas d'école à Calais, à l'occasion de la manifestation appelant au démantèlement de la jungle et à la fin de la "pression migratoire", appelée notamment par des militants de la CGT.
L’autoroute A16 coupée en deux par des camions et des tracteurs, et des manifestants qui réclament le démantèlement de la « jungle de Calais ». Après plusieurs manifestations dans le Nord et à Paris, le « Grand rassemblement du Calaisis », « mouvement citoyen et apolitique » selon sa page Facebook, est passé à la vitesse supérieure le 5 septembre dernier, à la fois dans le mode d’action et dans ses revendications. Il ne s’agit plus seulement de « dire stop à l’insécurité à Calais », mais aussi d’en finir avec la « pression migratoire », comme le rapporte cet article de La Voix du Nord.
À la manœuvre, les participants habituels et réguliers : le collectif d’entreprises et commerces de Calais, la Fédération nationale des transporteurs routiers, les agriculteurs par l'intermédiaire de la FDSEA notamment, ainsi que les représentants du syndicat de policiers FO, qui ont déjà fait plusieurs déclarations sur ce registre dans le passé. Et, surprise, la CGT. Drôle d’attelage, surtout pour un syndicat qui assure avoir comme valeur cardinale l’internationalisme, connu pour sa lutte historique contre la xénophobie et l’extrême droite. Interrogé sur le sujet mercredi 7 septembre à Nantes, Philippe Martinez a d’ailleurs répondu à la présence potentielle de certains militants CGT dans cette manifestation : « Oui, il y a une mobilisation qui interroge à Calais mais les motivations des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Or certains s'en servent pour attiser la haine. Cela fait 14 ans que ça dure, cette histoire. Je veux dénoncer l'attitude du patronat, qui fait du chantage et répète que si on ne démantèle pas la jungle, ce sont les boîtes qui vont fermer… »
Dans un communiqué de presse diffusé deux jours après la manifestation controversée, sommée de réagir, l’organisation enfonce le clou : « Aujourd’hui, dans le Calaisis, plus de 10 000 réfugiés vivent dans des conditions inhumaines, indignes du pays des droits de l’homme. Chaque jour, ils mettent leur vie en péril en tentant de rallier l’Angleterre […] À travers cette situation, la rocade portuaire, le port de Calais et le tunnel sous la Manche se retrouvent pris en otages de hautes clôtures et de barbelés, ce qui n’empêche pas les réfugiés, déterminés à tenter, au risque de leur vie ainsi que de celle des travailleurs calaisiens, de monter dans les camions en provoquant des barrages sous l’impulsion des passeurs. » Et de mettre en garde : « Ces derniers temps, et cela va s’amplifiant, sous l’influence d’un contexte d’élections politiques, cette situation est récupérée de façon malsaine par l’extrême droite, certains travailleurs et la population calaisienne ne doivent pas se tromper de cible. »
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À Calais le 5 septembre © Reuters
Officiellement, la position s'est donc éclaircie, d’autant plus que ce communiqué est cosigné par l’Union départementale CGT du Pas-de-Calais et de la Fédération CGT des ports et docks, en première ligne. Localement, c'est loin d'être aussi évident. Un premier tract siglé CGT a circulé, avant la manifestation, du côté des dockers et des portuaires. Il appelle à la « mobilisation générale » et à dire « Stop au massacre » pour sauver un port en « grand danger ». La « Fédération nationale des ports et docks du port de Calais » propose de former une chaîne humaine le long du port, de mener blocage et opération escargot avec les agriculteurs, commerçants et transporteurs. Soit exactement le programme du Grand rassemblement du Calaisis.
Interrogé sur ce premier tract, Hervé Caux, secrétaire de la CGT des ports et docks à Calais, répond dans un premier temps que c’était « apolitique, pas la CGT » (malgré la présence du logo de l’organisation sur le tract). De nouveau questionné sur la différence de ton entre les deux documents et sur la présence effective d’adhérents CGT à la manifestation de lundi, Hervé Caux met brutalement un terme à la conversation, arguant qu'« il ne répond pas à Mediapart ».
Sandy Penne, membre du bureau fédéral de la CGT transports, salarié d’une entreprise de transport du Pas-de-Calais, confirme que les ports et docks « y sont allés, sur l’aspect sécuritaire ». Quant aux routiers, « même si certains voulaient y aller », pas question de s’associer, en pleine bataille contre la loi Travail, à un mouvement tenu notamment par la Fédération nationale des transporteurs routiers (FNTR), une organisation patronale. Sandy Penne souligne par ailleurs l’incongruité qu’il y aurait à manifester avec la FNTR, « l’un des premiers acteurs du dumping social du coin », les transporteurs étant connus pour utiliser régulièrement une main-d’œuvre étrangère, moins chère que les routiers français.
Sur le plan des principes politiques, le choix s’est également précisé au fil de discussions en AG et lors du bureau fédéral : « Les réfugiés, ça se passe à Calais mais c’est une problématique nationale, on va bombarder à tour de bras à l’étranger et on est ensuite incapable de gérer cette misère qui arrive chez nous. Cazeneuve dit qu’il veut démanteler le camp mais on a fermé Sangatte en son temps et ça n’a rien réglé. » L'annonce de la construction d’un mur de quatre mètres et d’un kilomètre de long sur le bord de la rocade proche du port est une « honte absolue », poursuit Sandy Penne. D’autant plus que, pour le responsable syndical, qui avoue être confronté à des adhérents proches du Front national dans ses rangs, l’infiltration de l’extrême droite dans le Grand rassemblement du Calaisis ne fait aucun doute : « Quand on voit des drapeaux français accrochés au camion, ou le slogan “Libérons Calais”, on sait de quoi il retourne. » Marine Le Pen, le 5 septembre, twittait ce message : « Tout mon soutien aux commerçants, acteurs économiques de Calais qui expriment ce jour leur exaspération au scandale de la jungle. »
Il n’empêche, la question de la sécurité des routiers reste entière et empoisonne le débat. Sandy Penne, au-delà de ses responsabilités syndicales, est salarié d’une entreprise de transport du Pas-de-Calais qui effectue 70 % de son chiffre d’affaires en Angleterre. « Il n’y a pas une semaine où il n’y a pas un incident. La semaine dernière, un collègue s’est encore retrouvé avec 13 personnes dans sa remorque. Au quotidien, ce n’est plus possible de supporter ça, il va y avoir des dérives. » Les conducteurs se plaignent d’agressions, mais également des dégâts matériels coûteux, répercutés par les directions par une baisse des embauches. Dans un autre registre, la CGT pénitentiaire a aussi tiré la sonnette d’alarme : « Plus de 50 % de la population de la maison d'arrêt de Dunkerque est constituée de migrants, expliquait Pascal Marié à La Voix du littoral en août. Les tensions qui existent dans la Jungle, on les retrouve dans les prisons. Ces tensions multiplient les risques pour les surveillants, comme pour les détenus. » Rappelons aussi que, pendant l’année 2015, 24 exilés au moins sont décédés en tentant le passage et, au cours du seul mois de juillet 2016, quatre migrants supplémentaires ont perdu la vie.




