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Bure, la riposte de la forêt

Bure

Lien publiée le 27 février 2017

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Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://lundi.am/BURE-LA-RIPOSTE-DE-LA-FORET-ACTE-II

Selon l’Agence France Presse :

Selon la préfecture de la Meuse, la situation a dégénéré en milieu d’après-midi, quand « un groupe d’une cinquantaine d’individus cagoulés, armés de pierres ou d’engins incendiaires, s’est attaqué à la clôture de l’écothèque, un bâtiment appartenant à l’Andra, puis a élevé une barricade de pneus et les a enflammés ».

« Devant leur avancée et leur intention manifeste de s’attaquer aux bâtiments et aux forces de l’ordre placées devant ces derniers pour les sécuriser, les gendarmes ont été contraints de faire usage de la force pour se protéger et protéger les bâtiments », poursuit la préfecture dans un communiqué diffusé samedi soir, soulignant que les opposants ont pour leur part « déclaré deux blessés légers ».

« Des dégradations ont été constatées. L’Andra compte déposer plainte. Une enquête est en cours. Deux interpellations ont d’ores et déjà été effectuées », conclut la préfecture.

Selon ce témoignage que nous avons reçu en provenance de Bure :

Ce texte n’est pas un compte-rendu factuel, analytique et distancié de la manif du 18 février à Bure, ainsi que de la semaine d’action la précédant, qui chercherait à « tirer des enseignements » absolus. C’est une prise de parti, émotionnelle, à fleur de peau, vibrante d’enthousiasme et de questionnements, écrite par quelqu’un qui s’implique à Bure depuis plus d’un an et demi, comme plusieurs dizaines de personnes qui ne cessent de s’y installer depuis plusieurs années et particulièrement depuis l’été d’urgence en 2016.

NOUS SOMMES LA FORÊT QUI SE DÉFEND

Le 18 février, pour la première fois en 25 ans d’implantation de l’Andra, d’achat des consciences, de pacification larvée et de cancérisation résignée, c’est un conflit ouvert, public et assumé comme tel et par tous-tes qui s’est manifesté en plein cœur du monstre. C’est la riposte de la forêt, d’un cortège gros d’environ 700 personnes, hétéroclite, bariolé, et mené par un grand phœnix.

Sous un soleil radieux, la journée a commencé par une marche vers la forêt libérée de Mandres-en-Barrois, ré-ré-occupée depuis septembre 2016 suite à la chute du mur de la honte en août dernier. Aux sons de la batucada et de nombreux slogans « Andra dégage, résistance et sabotage ! », « On est plus chaud-e-s, plus chaud-e-s, plus chaud-e-s que Cigeo ! », « Mur par mur, et pierres par pierres, nous détruirons le nucléaire », le cortège s’est lentement étiré par le petit bosquet du Chaufour pour découvrir toutes les constructions de la forêt, les cabanes perchées dans les arbres, les barricades, et également les pans de murs toujours présents comme autant de stèles d’un monument à la mort prochaine du nucléaire.

C’était très émouvant de voir cette forêt noire de monde, alors même qu’il y a encore un mois et demi, au cœur de l’hiver et de la vague de froid, seule une poignée de hiboux déterminé-e-s et particulièrement résistant-e-s au gel a tenu bon. C’était aussi la première fois depuis le début de la défense physique de cette forêt en juin 2016 qu’une manifestation pouvait découvrir, paisiblement, un lieu déjà habité. « Bure, Forêt, Forêt forever ! ». À voir tous ces visages souriants se frayer un chemin dans les taillis de charme et flâner dans les futaies chenues, on commence presque à se dire qu’on va pouvoir tenir cette forêt au printemps et sentir la joie absolue de voir à nouveau les arbres se parer de vert. Personne n’aurait jamais parié là-dessus lors de la première occupation le 19 juin 2016.

La cantine collective a servi un délicieux repas à l’entrée de la forêt, la « Vigie Sud », construite en août 2016 sur les terres à proximité d’un agriculteur soutien, pour surveiller à l’époque le bois sécurisé par les GMs lorsque nous en étions expulsés, et aujourd’hui complètement retapée, agrandie et habitée. Une dizaine de hiboux a pris la parole pour lire un texteexpliquant les enjeux de la défense du bois, et appelant à continuer de soutenir partout et s’installer sur place. Puis tout le monde s’est remis en marche direction la citadelle de l’Andra, en passant par Bure.

L’idée était de diviser la journée en deux temps : d’abord, la beauté de ce qu’on défend, et ensuite, ce qu’on veut faire dégager une bonne fois pour toutes. Dans une ambiance de fête survoltée toujours rythmée par la batucada, nous sommes arrivés en vue du complexe grillagé du laboratoire, qui semblait comme un camp retranché, protégé d’une grille anti-émeute et de dizaines de GM. Les « Siamo tutti anti-fascisti » se mêlaient au « Tout le monde déteste CIGEO ». À côté des classiques drapeaux BureStop, une grande banderole de soutien aux victimes des violences policières dans les quartiers populaires était déployée. La plupart des manifestants tenaient dans leurs mains serrées un morceau du mur de béton de l’Andra, pour le rendre à son destinataire – de diverses manières.

Très rapidement une partie du cortège a foncé sur les grilles de l’Écothèque – le machin greenwashing chargé de sauvegarder la mémoire de l’environnement pré-nucléaire – pour finir le travail commencé lors d’une action nocturne l’avant-veille, puis s’est déployée dans tout le champ le long des grilles. Les GM ont immédiatement riposté et s’en est suivi plus de 2 h de tirs nourris de gaz lacrymogènes, et, de notre côté, d’une inépuisable ressource renouvelable : la pierre calcaire des champs du sud-meuse, connus pour être très caillouteux. À chaque pluie de lacrymos, une nuée de personnes se précipitait pour les étouffer sous la terre. Le tout rythmé par une batucada, les encouragements de nombreuses personnes restées hors de portée des tirs et continuant de marteler les glissières de sécurité, ainsi que quelques commentaires façon « match de foot » distillés à la sono mobile pour dédramatiser la situation.

Pendant ce temps là, des barricades étaient édifiées avec des grilles, mais aussi des pneus ramassés plus tôt sur la route ; tandis que des dizaines de personnes peinturluraient la route et chantaient des chansons. Il y avait jusqu’aux enfants qui s’époumonaient « Tout le monde déteste la police ! ». Rapidement, les slogans « Zyed,Bouna, Théo et Adama, on oublie pas, on pardonne pas ! » ont retenti. Au coucher du soleil, les GM ont commencé à riposter avec de nombreuses grenades de désencerclement et amorcer des charges pour prendre le cortège en tenaille par les champs et le forcer à refluer, arrêtant deux camarades et en blessant de nombreux-euses autres… La prochaine fois, il faudra peut-être réussir à s’arrêter plus tôt pour éviter cela. Le cortège s’est ensuite replié dans la joie vers la maison de résistance pour manger, puis ensuite continuer longuement la fête sous les étoiles à la Vigie Nord, bouclant la boucle « forêt – labo – forêt » de la journée.

Faut-il qu’ils n’aient jamais rien compris, ressenti de la vie, les pisse-froid de toutes les préfectures du monde pour qualifier ce qu’il s’est passé le 18 février « d’incidents », et pour réduire les affrontements à une « cinquantaine d’individus cagoulés », quand c’était tout un cortège qui, de diverses manières, vibrait à l’unisson des grilles qui tombaient et des charges/contre-charges. Il aurait peut-être fallu retourner la phrase « tout un cortège s’en est pris aux grilles, soit directement, soit en soutenant par des chants, de la batucada, de la peinture sur la route ou du martèlement sur les grilles, tandis qu’une cinquantaine d’individus sont rentrés chez eux ».

Faut-il qu’ils n’aient jamais rien compris à l’amour, ces endives sordides, matérialistes et frustrés pour ne pas comprendre que ces pieds qui sautent avec force pour abattre leurs grilles infâmes, sont les mêmes qui poussent avec entrain leurs baudriers pour grimper en haut d’arbres à protéger ; que ces mains gantées qui découpent, barricadent, transportent des piquets, jettent des pierres, sont les mêmes que celles qui caressent, construisent des cabanes, plantent des pommes de terres ; que ces voix qui hurlent « Tout le monde déteste la police », « Flics, violeurs, assassins ! », « Ce qu’il faut enfouir, c’est pas les radiations, c’est l’État les flics et les patrons ! », « Ah, anti, anti-nucléaire », etc, sont les mêmes qui chantent des chansons d’amour et de révolution, les mêmes qui accordent leurs hululements à ceux des hiboux du bois qu’ils-elles tentent d’habiter.

Hier, comme jamais dans ma vie, j’ai ressenti que l’amour et la rage étaient les deux facettes d’une même pièce, du seul rapport – le pari, le défi, l’abandon - qui vaille face à la vie atroce, militarisée et atomisée qu’on veut nous imposer, j’ai ressenti comme jamais la joie « guerrière », et douce, et juste, le roulis brûlant du martèlement des morceaux de mur sur les glissières de sécurité, la rage primale et animale, poings levés, cris de loups. À l’avant, un phœnix bariolé ouvrant la marche, et un tracteur conduit par un Emmanuel Hance (l’homme de main de l’Andra qui verse de l’essence sur les occupant-e-s du bois https://www.youtube.com/watch?v=kzit6sJjt-E) de pacotillleComme un air de cortège de tête des manifs du mouvement loi travail. Comme l’impression d’une force autonome, agissant sans intermédiaire, qui se cherche progressivement des espaces communs, des cibles, des terrains de jeu. Des tas de visages déjà vus lors des derniers mois, que ce soit ceux des habitué-e-s de Bure, des bandes formées lors des occupations de place et des cortèges de tête. Bure devient, et c’est précisément cela que nous voulons construire, l’espace-temps singulier dans lequel une force autonome cherche à se trouver et à s’ancrer plus longuement que lors de ponctuels cortèges de tête urbains, se cherche des matins communs, des forêts, des cabanes où nicher. Comme un goût de fête et de révolte.

L’enjeu aujourd’hui, pour continuer de faire grandir ce qui se vit à Bure, n’est pas à chercher du côté de la non-dissociation entre des pratiques qui seraient « radicales » et d’autres « pacifistes/citoyennes » ; non plus que d’une hypothétique « massification » qui ne vient pas, et n’est jamais vraiment venue.

Cela fait depuis l’été qu’il est assez clair pour tout le monde que les actions directes, les sabotages, la confrontation ouverte sont des moyens légitimes pour bloquer la marche infernale de ce projet. Cela ne se fait, bien sûr, pas sans tensions au quotidien, sans débats houleux, sans prises de têtes lors des moments de préparation. Mais globalement l’idée de « diversité des pratiques » et de complémentarité est en train de devenir, à Bure, un acquis. Si, pendant « l’été d’urgence » 2016, de nombreux communiqués de soutien à l’occupation de la part des associations historiques incluaient, du bout des lèvres, les pratiques de sabotages et les affrontements face à la police, aujourd’hui le soutien est beaucoup plus clair.

Même le réseau national Sortir du Nucléaire, pourtant précisément construit en 1997, au moment du gouvernement de gôche plurielle, sur un objectif de lobbying auprès des institutions, en connexion directe avec les Verts, y va de son communiqué de soutien à l’issue des journées d’affrontements. C’est que, du côté des associations « historiques », les forces vives à mobiliser ne sont plus si nombreuses, et que des liens de confiance se sont tissés tout au cours des dernières années. Et, pour ce qui est du Réseau, celui-ci joue sa survie en tant qu’organisation, lui qui a de nombreux groupes locaux mais si peu de luttes réelles sur lesquelles vivre. Pour le reste des orgas écolos nationales, des Amis de la Terre à Greenpeace etc, c’est silence radio, ou carrément refus de soutenir/appeler à partir du moment où, bien entendu, tout n’est pas strictementnon-violent. Tant mieux, nous ferons sans eux, loin de leurs tristes logiques d’appareils. Au moins, les choses sont maintenant claires : à Bure, c’est tout ou rien, il y a un mouvement à prendre en bloc et on ne trie pas le bon grain de l’ivraie.

Pour ce qui est de la « massification », et de toute une stratégie visant à faire grossir le nombre des soutiens/convaincre l’opinion publique et être crédible pour, à terme, peser sur les institutions, c’est à dire globalement la stratégie historique adoptée à Bure dans les années 90’s, et dans la plupart des autres champs de lutte antinucléaires et « écologistes », tout cela tourne à vide. Il n’y a qu’à voir la tronche déprimante de la dernière manif « antinuke » contre l’EPR de Flamanville le 2 octobre - à savoir 4000 personnes défilant en silence sous la pluie derrière des banderoles achetées pour écouter religieusement les annoneries indignées et pleurnichardes des éternels dinosaures des groupes antinucléaires, puis venir manger des saucisses estampillées Conf’ dans une kermesse hors de prix où seul le vent glacial vient remplir le vide intersidéral des débats et des émotions, le tout sans même remplir l’objectif premier de ces moments qui est « d’attirer l’attention des médias » – pour se dire que ce n’est pas en faisant du remplissage quantitatif que l’on arrivera à quoi que ce soit, et que l’altermondialisme est bel et bien en train de rendre ses derniers spasmes.

Le moment de bascule qui se passe à Bure depuis plusieurs mois, résultat de plusieurs années de renouveau, montre que c’est bien la détermination, l’affirmation de la joie et du plaisir d’être ensemble, et un choix stratégique et tactique des cibles et des prises qui font la différence, pas le nombre. On peut perdre sa journée dans une manif déclarée de 6000 personnes à lécher des grilles, protégeant d’autres grilles, protégeant d’autres grilles - ou on peut, avec quelques centaines de personnes, abattre un mur de 1,2 km, occuper une forêt, squatter les terres de l’Andra en semant du blé, faire tomber des grilles au son d’une batucada, et boycotter avec brio des débats publics bidons comme en 2013. Il n’y a pas besoin d’être 50 000 pour dire NON avec de la vie, et plein de oui.

Non, l’enjeu est bel et bien celui de continuer de faire croître, patiemment, ce qui se cherche à Bure depuis quelques temps dans ces cortèges hétéroclites, joyeux et déterminés ; ce qui circule de pratiques et d’idées entre les différentes générations qui se succèdent dans cette lutte vieille de 25 ans ; les réflexions stratégiques à anticiper à l’avance sur les bonnes cibles sur lesquelles taper (anticiper le calendrier à venir : 2018 bloquer l’enquête publique, 2019 bloquer le démarrage des travaux connexes sur la voie ferrée et le transformateur électrique, ainsi que tous les autres projets de colonisation nucléaire de la région) et enfin le désir de s’installer sur place et toute la vie collective que nous construisons dans les différents lieux dans lesquels nous vivons.

À cet égard, nous ne pouvons que nous méfier de nous enfermer dans le futur piège d’une image guerrière et radicale de nous-même, fétichiser le sabotage pour le sabotage, tomber dans l’esthétisation de la radicalité, bref du riot porn version coucher de soleil rural (même si c’est joli). Nous disions déjà, en juillet, après les affrontements ayant eu lieu pour reprendre temporairement une partie du bois Lejuc, que « nous n’étions pas des guerilleros » (http://vmc.camp/2016/07/25/nous-ne-sommes-pas-des-guerilleros/). C’est toujours le cas aujourd’hui. Ce n’est pas la grille cassée qui importe, c’est la joie contagieuse et plurielle qui la fait valser, c’est la chape de plomb qui se fissure, la tête qui se relève, le poing qui se dresse et les mains qui se cherchent : c’est de ça qu’il faut prendre soin, avec une attention globale aux un-e-s et aux autres pour que chacun-e se sente bien, pour que toutes et tous puissent continuer de rejoindre ce qu’on fait grandir ici.

QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA CHAROGNE POLITICIENNE

Nous avons au moins la satisfaction d’être devenus un marqueur politique pour un accord électoral entre le PS et EELV, construits sur les cadavres et l’écrasement de toutes les luttes réelles. Quel plaisir de voir maintenant l’abandon de Bure accolé à celui de Notre-Dame-des-Landes dans un futur accord de gouvernement ! Quelle douceur d’imaginer Jadot et Hamon marcher main dans la main dans les monocultures désertes des mornes plaines de Bure pour fourbir l’alliance sacrée de la gôche de gouvernement mouture « revenu-universel-pour-tous », « vois-tu Benoît, derrière ces grands champs d’éoliennes, le paradis d’un gouvernement enfin social-écologique » ! Voici tout l’aboutissement de notre politique extra-parlementaire : visibiliser enfin le sujet dans l’agenda politique. Nous existons enfin aux yeux du pouvoir ! Quelle plaisanterie.

Quelle ironie de voir cette raclure de Yannick Jadot prétendre soutenir les « manifestants du 18 février », pour mieux les récupérer, en affirmant via twitter que « le stockage doit être réversible » (montrant sa méconnaissance crasse du dossier puisque la réversibilité est bien l’argument d’enfumage des promoteurs du projet pour faire croire au mirage d’une récupérabilité des merdes radioactives une fois enfouies, ce qui est totalement impossible techniquement), tout en sachant que c’est bel et bien les Verts, lors du gouvernement de gauche plurielle de Jospin en 1999, qui ont entériné la création du laboratoire de Bure, par le truchement de la corrompue Dominique Voynet. Fracturant ainsi en profondeur (l’histoire se répète) la vitalité d’une lutte qui, largement pilotée ou noyautée par les charognes verdâtres locales, misait tout sur la décision d’en haut et s’est trouvée fort dépourvue une fois la trahison venue. Qui espère-t-il tromper, sinon les amnésiques ou les morts ? Que dire d’autre de Hamon, même dans un PS remixé à la sauce aile gauche critique-du-productivisme, le même PS qui, en 1981, a fracturé l’ensemble des luttes antinucléaires sur l’autel des promesses trahies ?

Ce qui est intéressant c’est qu’ici, sans doute plus qu’ailleurs, après 25 ans d’enfumage « démocratique », de débats publics bidons et de lois votées par six députés de toutes tendances endormis dans l’hémicycle (ou jouant à Angry Birds sur leur smartphone), plus personne n’est dupe de ces sordides marchandages de partis, cette petite cuisine politicienne, et l’espoir final que, avec un peu de pédagogie, les institutions sauront entendre raison. C’est à dire que, en définitive, nous recommençons – lentement, faiblement - à agir enfin par nous-même sans espoir en toute délégation future, en toute cristallisation de notre capacité d’agir par nous-même dans un pouvoir séparé. Comme un camarade du coin, militant de la première heure, le dit bien, « Bure m’a transformé de socialiste républicain bon teint en anarchiste révolutionnaire ».

À dire vrai, s’il s’agit d’accueillir tous ces politiciens en mal de crédit populaire, nous le ferons à bras ouvert pour les enfouir à 500 m sous terre.

TECTONIQUES POLITIQUES : CE QUI SE PASSE VRAIMENT DANS LES PROFONDEURS SOUTERRAINES DU SUD MEUSE

Ce qui se passe à Bure est emblématique de l’évolution du mouvement antinucléaire/écologiste des quarante dernières années. Résumé rapide, partiel, et partial : première mort au tournant des années 70-80 sur l’autel des promesses trahies du socialisme enfin au pouvoir, et là explosion du « mouvement » en autant de sphères séparées agissant séparément des un-e-s des autres et ne portant plus de critique sociale globale (qui dans sa contre-expertise plus ou moins co-gestionnaire de l’atome existant ; la charogne Verte dans sa stratégie électorale de prise de pouvoir/conviction de l’opinion publique ; qui dans une professionnalisation et une spectacularisation de plus en plus lobbyiste des luttes, que ce soit pour Greenpeace, les Amis de la Terre ; désert du milieu des années 80’s (malgré Tchernobyl), sursaut conflictuel et défensif contre les projets d’enfouissement un peu partout en France de la fin des années 80 au début 90 (Neuvy-Bouin, Segré, Bourg d’Iré, etc...) ; et enfin d’une certaine professionnalisation/spectacularisation des luttes dans les années 90/2000 avec le réseau Sortir du Nucléaire et autres orgas écologistes, à coups de gigantesques chaînes humaines, de campagnes de sensibilisation et de plaidoyer, de manifs monstres mais ponctuelles, entretenant derrière les guerres de chapelles l’illusion managériale d’un « mouvement » encore existant… la vitalité et la chaleur en moins.

Bien sûr, il y a toujours eu des tentatives de faire consister une opposition physique et déterminée sur le terrain, alliant diverses méthodes : que l’on pense au blocage des trains CASTOR par 800 personnes à Valognes en 2012, ou à l’intensité de la lutte anti-THT Cotentin-Maine à cette même période. Mais cela n’a pas pu dépasser soit un côté ponctuel, soit la temporalité courte des projets et la défaite. À Bure, le temps très long joue à la fois contre (résignation, fatigue, abandon, dilution de la révolte), et aussi pour nous : en 25 ans d’implantation diffuse pour préparer le terrain à leur projet sur 150 ans de travaux, ils n’ont pas réussi à banaliser la catastrophe à venir. Le projet n’a encore pas reçu de DUP, et de DAC, il n’y a encore aucun déchet sur place, bref, la poubelle nucléaire n’existe pas encore. Nous avons maintenant plusieurs années devant nous pour les faire dégager.

Certes, quand on s’attaque au nucléaire, c’est à dire au cœur (pas encore en fusion) de l’État français, les victoires sont difficiles et les moyens répressifs qui sont utilisés, à terme, sont toujours proprement énormes. Il n’y a qu’à se souvenir de la mort de Vital Michalon à Creys-Malville en 1977, des chars (socialistes) envoyés à Chooz dans les Ardennes pour mater les émeutes populaires (une fois les promesses de gôche trahie) en 1982, ou plus près de nous la répression des dernières actions déterminées de blocage des trains de déchets CASTOR où certains camarades ont eu les tendons sectionnés par les meuleuses sciant les armlocks, et surtout Sébastien Briat mort en 2004 en tentant de bloquer un train qui l’a fauché, camarade oublié victime d’une violence d’État naturalisée comme un « accident ». À Bure, pour l’instant, l’État est pris dans une contradiction : soit il emploie l’artillerie lourde pour faire dégager le terrain au risque de visibiliser une bonne fois pour toute un projet qu’il a pris soin d’étouffer pendant 25 ans, et de continuer de faire grandir la colère des habitant-e-s révoltées par la militarisation du territoire ; soit il cherche la désescalade et nous laisse donc des brèches pour occuper, saboter, attaquer.

En bref, dans ces confins perdus de la Meuse, nous héritons de toute cette histoire mais c’est comme si elle était passée, consommée, usée. Il n’y a plus que « nous ». Beaucoup de gens se sont fatigués, usés, résignés, et comment ne pas l’être après avoir lutté pendant plus de 25 ans sans réussir à interrompre l’ancrage diffus du projet ? Beaucoup de stratégies ont été tentées, échouant à ralentir la marche de ce projet. Mais alors quel est ce « nous » qui ne cesse de grandir, de se reconstituer, de survivre en dépit de tout ? D’où vient que ce phœnix brûle encore ?

C’est la joie du dernier carré qui n’a plus rien à perdre et qui a tout essayé auparavant : il n’y a plus que le pari, et aussi se creuser le ciboulot pour continuer d’essayer de trouver des prises pour fracturer le temps et arrêter la machine. C’est le geste pour le geste de celles et ceux, dont nous sommes, qui cherchent à fracturer le monde sordide qui accouche de poubelles nucléaires, d’Emmanuels Macrons, d’aéroports insensés, de lois d’austérité, et de Donald Trump. Cet air de nihilisme content et obstiné, ce fait de ne plus vraiment croire à une victoire proche, ni même savoir par où commencer, mais de tout faire pour bloquer et, en bloquant, arracher des espaces de liberté et de bonne vie partout où on est, c’est bien celui qui suinte de partout dans tous les mouvements dans lesquels nous nous jetons corps et âme.

Il faut bien être un peu fou-folle pour se lancer dans ce pari de bloquer le plus gros projet industriel européen, dont les bases arrières et les mécanismes de lubrification financière et institutionnelle sont implantées depuis 25 ans. Fou, ou simplement pugnace et attachée à une certaine idée de la vie. Et les seules personnes à l’être suffisamment sont celles qui ne résonnent pas en coût-bénéfices et calculs d’intérêt, c’est-à-dire en apprentis politiciens fussent-ils d’orgas ou de partis, c’est-à-dire, qui au fait ?… ce « nous » qui se crée peu à peu.

Ce nous de folie, de boums improvisées à l’orée des champs, de tentatives éperdues d’occupation, d’idées de manifs lancées à l’arrache à la fin d’une AG déjà plus très en forme, de discussions jusque tard le soir, de chantiers ou de siestes collectifs, de coups de main aux potes à droite à gauche, de bouffes avec toutes les nouveaux ami-e-s qui vivent et luttent sur place depuis très longtemps, ce nous, qui n’y croit pas vraiment, au Grand Soir déprimant, mais croit à tellement d’autres choses, qui bricole une vie chouette partout où c’est possible. Qui essaie, qui rate, ré-essaie, se trompe, se questionne, continue, avec l’énergie d’un désespoir confiant.

Ce « nous », qui est tout l’inverse d’un entre-soi radical parachuté dans un énième « terrain de lutte » pour y plaquer des gestes offensifs ponctuels déconnectés de tout ancrage, ce nous qui sinue dans les quelques relations tissées avec des agriculteurs-ices du coin et de la région, quelques habitant-e-s déterminé-e-s à relever la tête, avec tous-tes les « militantes historiques » qui entretiennent encore la flamme, transmettent la mémoire, donnent la force de continuer à lutter, et l’envie de vivre ici, hériter de ce passé qui ne passera pas. Ce nous qui s’attache et s’entête, aux forêts parcourues, aux terres agricoles squattées, touchées, peu à peu apprises non plus comme un décor ou un paysage extérieur mais simplement là où l’on vit et se projette. Ce nous, qui finit par se dire de là, qui finit par, à son tour, devenir des « habitant-e-s du coin ».

Ce « nous », qui, voyant bien que sur place les associations et collectifs luttant avec pugnacité contre le projet depuis 25 ans sont dépassées par l’ampleur de la machine : non seulement une méga-poubelle invraisemblable à arrêter, mais toute une cancérisation nucléaire de la Meuse et de la Haute-Marne avec près d’une dizaine de projets en amont et aval du cycle nucléaire, transformant cette région en très compétitif trou du cul atomique (plate-forme logistique de pièces de rechange nucléaire à Velaines et bientôt St-Dizier, centre de tris de déchets nucléaires de faible activité à Gudmont, blanchisserie nucléaire à Joinville, centres de stockages de déchets de faible activité à Soulaines et Morvilliers, plate-forme logistique de transit de camion de matières radioactives à Void-Vacon, etc, etc). Comment être sur tous les fronts à la fois ? Le « nous » qui se cherche ici, il doit aussi se coltiner les recours juridiques, les porte à porte, l’organisation de réunions publiques, de grosses manifs larges, de balades, l’écriture de communiqués de presse, le décryptage de dossiers techniques… parce qu’il faut bien que quelqu’un-e le fasse. Sauf que tout ça se pense bien en complémentarité avec toutes les pratiques d’action directe, cela ne se pense que dans la mesure où cela fait avancer la communauté de vie et de lutte autonome des orgas/partis/pouvoirs en tous genre qui se recrée ici, en aucun cas dans l’espoir d’une médiation à venir. Comme le disait le texte d’un camarade publié l’été dernier : « danseur fou un jour, citoyen exigeant des comptes le lendemain, émeutier et barricadier le surlendemain », il s’agit d’être multiples pour rester inassignables, et surtout pour se réinventer en permanence.

Ce « nous », jamais très bien défini, toujours mouvant, qui peut s’incarner en plein de corps, qui fait que nombre des personnes qui vivent ici depuis des mois ou des années ont d’abord commencé par dire « ça me plaît, je reste pour quelques jours », ce nous qui colle, parfois qui gratte, ou qui étouffe, mais, par dessus tout, qui nous tient.

POUR LA SUITE

Il y a absolument tout à faire et à inventer à Bure. Chaque présence compte et est déterminante pour renforcer ce qui se vit ici, qui est tellement passionnant. Je ressens cet endroit comme la matrice d’une expérience collective de vie et de lutte tout à fait stimulante, ou énormément de choses sont possibles.

Bien sûr, il y a la Lutte, les Échéances : dès le 22 février, un possible rendu d’expulsion, où nous devrons être toujours très nombreux-euses sur place pour faire face. Le 28 février, où la propriété de l’Andra sur le bois sera peut-être infirmée par les tribunaux. Il y a un enjeu énorme à ce que les centaines, les milliers de personnes qui sont passées par Bure depuis quelques années, et particulièrement depuis quelques mois autour de la défense du bois, se mobilisent de manière très déterminée au moindre risque d’expulsion, à travers une présence sur place ou des actions décentralisées, la création de comités de soutien ou, pour ne pas réinventer la poudre, l’activation de celles et ceux qui bougent pour la ZAD...

Courant avril/mai, des actions collectives d’entretien des champs sur les terres squattées et d’autres actions/manifs. Et puis, plus globalement, le calendrier du projet : l’enquête publique et la demande d’autorisationde création courant 2018 ; et le début de nombreux travaux connexes entre 2018 et 2019 (transformateur électrique ; voie ferrée, etc). Sans compter, tous les autres projets. Nous allons donc avoir du grain à moudre et du pain sur la planche. Mais surtout, nous allons bien nous amuser.

Car, il y a surtout le pari de cette vie collective qui se crée ici. Ces dizaines de personnes qui ne cessent de s’installer, autour de la Maison de résistance, dans la forêt habitée, dans des apparts ou des maisons louées ou achetées dans les bleds alentours, prolongeant la dynamique d’ancrage local lancée avec la création de la Maison de résistance à la poubelle nucléaire il y a 12 ans. Cette vie collective, elle est passionnante, à taille humaine, elle se construit – non sans conflits – dans une tentative d’attention et de bienveillance à toutes et à tous, et dans un esprit global de légèreté et de folie qui surpasse pour l’instant les inévitables prises de têtes et les tensions politiques qui nous traversent, que ce soit sur les modes d’action à adopter, le rapport aux animaux, etc. Et ça, c’est quelque chose que j’ai rarement ressenti ailleurs, où la raideur militante prend parfois le pas sur la joie d’être ensemble. Il y a tous ces lieux habités, qui ne cessent de grandir ; il y a des groupes et des projets communs, les terres agricoles, la cantine collective, la chorale, le « groupe de recherche anarchiste de Bure » et ses discussions du lundi, les réunions hebdomadaires des « gravitant-e-s de Bure » le mercredi, etc, etc, etc.

Comment continuer de s’installer nombreuses sur place sans reproduire des cristallisations géographiques et politiques entre les lieux et les gens ? Comment garder cette attention à ne pas produire entre nous des séparations clichées, comment prendre soin de ce qui croît, des devenirs des gens, occupante d’une cabane perchée un jour, bureaucrate le lendemain, barricadière, paysanne, charpentière, paresseuse, schlag pétitionnaire, etc ? Comment ne pas séparer la recherche « d’efficacité » ou de « stratégie » de l’attention permanente aux rapports de domination entre nous, à la place que chacun-e peut trouver, comment ne rien subordonner ? Comment toutes ces vies qui s’ajoutent à ces villages faussement déserts s’emmêlent à l’histoire de celles et ceux qui vivent là depuis toujours ou longtemps ? Comment ne pas reproduire un ghetto radical ou une réserve alternative vivant en parallèle de toutes les dynamiques locales existantes, associatives, culturelles, d’entraide, etc ; et/ou en déconnexion avec toutes les autres luttes partout ailleurs ? C’est toutes ces problématiques qui tissent notre vie quotidienne, en sourdine des cris, des rires et des hululements qui fusent partout ici.

EN CAS D’EXPULSION, NOUS SOMMES LÀ, NOUS SERONS LÀ :

  • Action de blocage des travaux dés le lendemain à l’aube, en forêt
  • Grosse manif le samedi suivant une éventuelle expulsion, rendez-vous à Bure ou Mandres-en-Barrois
  • Appel à créer / consolider / réactiver partout des comités de soutien à la lutte contre la poubelle nucléaire (et son monde (de merde)).
  • Tous et toutes en forêt pour une semaine de « nidification » et de chantiers autour du 15 mars, moment de la date-butoir empêchant toute déforestation.

GARDEZ VOS DÉCHETS, ON GARDE LA FORÊT !

ANDRA DÉGAGE, RÉSISTANCE ET SABOTAGE !

Plus d’infos : vmc.camp / Twitter : ZIRADIES / Facebook : Bure a Cuire