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    Syrie: les Kurdes ouvrent la voie vers Raqqa

    Kurdistan Syrie

    Brève publiée le 12 mai 2017

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    (Mediapart) Victorieuses à Taqba, à quelques dizaines de kilomètres de Raqqa, les Forces démocratiques syriennes, kurdes pour l'essentiel, bénéficient, dans leur avancée vers la « capitale » syrienne de l'État islamique, d'un soutien en armes des États-Unis, officiellement annoncé par Donald Trump. Et qui suscite la colère de la Turquie.

    La ville syrienne de Tabqa est tombée. Il aura fallu un peu plus de deux semaines aux quelque 30 000 combattants kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui bénéficiaient du soutien aérien et logistique américain, pour s’emparer de cette localité, un véritable verrou stratégique. Sa chute va leur permettre d’isoler Raqqa, la « capitale » syrienne de l’État islamique (EI) et son quartier général pour l’exportation de la terreur, qui se trouve désormais à moins de 60 kilomètres.

    Les FDS étaient entrées le 26 avril dans les faubourgs de Taqba, qui comptait environ 250 000 habitants lorsque l’EI l’avait conquise en 2014. Elles s’étaient déjà emparées, fin mars, de son aéroport. Mais comme à Mossoul, en Irak, les djihadistes ont opposé depuis le cœur de Tabqa une très forte résistance, avec des snipers, des kamikazes, des voitures piégées et même des drones armés. C’est un avant-goût de ce qui attend les FDS lorsqu’elles attaqueront Raqqa, une ville qui comptait environ 300 000 habitants lorsque l’EI l’a prise en 2013. 

    À présent, les combattants des FDS, qui ont repris également le barrage voisin, le plus grand du pays, vont devoir reprendre des forces. Il leur faut aussi s’équiper grâce aux livraisons d’armes promises par les États-Unis. Et s’entraîner.

    Le 8 mai, Donald Trump a autorisé l’armée américaine à « équiper » en armes ses alliés kurdes syriens, « autant qu’il sera nécessaire pour remporter une nette victoire sur l’organisation État islamique ». Les États-Unis pourront ainsi leur fournir des « armes légères, munitions, mitrailleuses, véhicules blindés ou équipement du génie », comme des bulldozers. Une partie du matériel est déjà sur place et pourra être distribué « très rapidement », a indiqué le porte-parole américain de la coalition internationale contre l’EI. Il n’y aura pas de pièces d’artillerie, du moins officiellement. Pour pouvoir recevoir cet armement, la reconquête de Tabqa était nécessaire, en particulier celle de l’aéroport militaire de la ville. Pour le moment, cette base est encore inutilisable tant les dégâts y sont importants. Les experts américains du génie sont donc à l’œuvre. Le site est considéré comme une plateforme vitale pour le Pentagone, qui compte s’en servir à la fois pour fournir l’armement aux Kurdes et pour déployer des forces spéciales – environ un millier de conseillers américains sont déjà sur place – et des unités d’artillerie des Marines nécessaires à la reconquête de Raqqa.

    Ce faisant, les Kurdes sont appelés à jouer un rôle de plus en plus important dans le conflit syrien puisqu’ils combattent dans des régions qui ne sont pas ou plus des fiefs kurdes. Le gros des troupes de ces Forces démocratiques syriennes est en effet assuré par les milices YPG (Unités de protection du peuple) et YPS (Unités de protection des femmes) qui sont la branche armée du parti de l’Unité démocratique (PYD, à l’origine, une émanation du PKK turc). Il y a certes à leurs côtés des unités arabes sunnites, chrétiennes, voire yézidies… Mais la direction de ces unités relève toujours des officiers YPG et toute la structure de commandement des Forces démocratiques syriennes est kurde. Raqqa, une grande ville arabe, va donc être attaquée par une armée essentiellement kurde. D’où des risques de conflits ethniques, d’autant plus que les Kurdes ont depuis toujours été méprisés par les Arabes et traités en citoyens de troisième ordre – 300 000 d’entre eux étaient considérés comme apatrides jusqu’en 2012. 

    Bien sûr, Ankara a exprimé sa colère : Recep Tayyip Erdogan, attendu la semaine prochaine aux États-Unis, a exhorté Washington à revenir « sans délai » sur sa décision de livrer des armes aux Kurdes de Syrie. Le Pentagone a répondu qu’il allait « garder la trace de ces armes et vérifier leur utilisation », afin de ne pas ajouter « de risques sécuritaires » sur le territoire turc. Il a peu de chances d’être cru par le pouvoir turc, lequel ne fait aucune différence entre le PYD, qui domine le Rojava (nom du Kurdistan de Syrie), et cet « ennemi intime » qu’est, à ses yeux, le PKK. En intervenant en Syrie en août 2016, dans le cadre de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », l’armée turque et les groupes syriens qu’elle contrôle ne cherchaient d’ailleurs pas tant à chasser les djihadistes de Raqqa qu’à empêcher les Kurdes du Rojava de prendre cette ville et à les chasser des territoires qu’ils avaient repris à l’EI. Depuis, l’état-major turc a dû mettre fin à son offensive, qui n’avait l’heur de plaire ni au régime syrien, ni à Moscou, ni à Washington. Mais en avril, il a quand même fait bombarder le QG des milices kurdes YPG dans le nord de la Syrie, faisant 28 morts.

    Les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont organisé une conférence de presse à Taqba, vendredi 12 mai 2017. © Reuters Les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont organisé une conférence de presse à Taqba, vendredi 12 mai 2017. © Reuters

    Aujourd’hui, Ankara affirme compter sur la mobilisation d’une cinquantaine de tribus sunnites de la région pour marcher sur Raqqa. Pour le pouvoir turc, la prise de la ville par les Kurdes va entraîner un chamboulement régional et affecter l’avenir de la Syrie. Sans compter que le PYD/PKK aura désormais un bastion non loin de la frontière turque et acquis une légitimité considérable par sa victoire sur l’État islamique, de surcroît en terre arabe. 

    Réciproquement, il est très improbable qu’Erdogan soit entendu par Donald Trump. Même si la Turquie est la deuxième armée de l’Otan par son importance numérique et si une partie de cet armement fourni par les États-Unis, notamment les armes légères, risque fort de tomber dans les mains du PKK, l’alliance entre les Kurdes syriens et l’armée américaine apparaît solide. Washington a ainsi empêché que les forces turques n’attaquent les YPG après la prise de Manbij, en août 2016. Si l’état-major américain « soigne » autant ses alliés kurdes, c’est parce qu’il n’a aucune envie de risquer la vie des Marines dans la prise de Raqqa.

    Aussi n’est-il pas question pour lui qu’une autre force que les YPG reconquière Raqqa. Tout simplement parce que les officiers américains jugent que les milices kurdes sont les seules capables de mener à bien cette offensive. D’une part, parce qu’elles ont des effectifs importants : quelque 55 000 combattants au total, auxquels il faut ajouter les asayish, c’est-à-dire les forces intérieures (l’équivalent de la police et gendarmerie, plus les hommes des services de renseignement), qui sont au nombre de 8 000, la Garde nationale, qui remplit des fonctions auxiliaires, et la conscription, réservée aux garçons et qui dure neuf mois. D’autre part, parce que les forces kurdes sont très efficaces sur le terrain.

    « Les Américains les ont vues en action lorsqu’elles sont allées sauver les familles yézidies encerclées dans les monts Sinjar (au nord de Mossoul), puis pendant la bataille de Kobané. Ils les ont vues, aussi, prendre les villes syriennes de Hassaké et de Tal Abiad. Je peux vous dire qu’ils étaient admiratifs des Kurdes du Rojavanotamment lors de la bataille de Manbij, ville que les djihadistes avaient “bunkerisée”, plaçant des pièges absolument partout, comme ils l’ont fait à Mossoul », raconte l’aventurier et écrivain Patrice Franceschi, un fervent partisan de la cause kurde, qui fut l’un des artisans de l’ouverture d’une représentation diplomatique du Rojava à Paris. « Les unités de déminage kurdes devaient travailler sous le feu ennemi, et elles se sont acquittées de leur tâche avec un courage incroyable. Dans la bataille, il y a quand même eu plus de mille tués et blessés dans leurs rangs. Les Américains ont donc vite compris que les vrais combattants, c’était les YPG et non plus les peshmergas [du Parti démocratique du Kurdistan d’Irak, PDK, de Massoud Barzani – ndlr]. C’est pourquoi ils les laissent mener leur guerre comme ils veulent. Les forces spéciales françaises ont fait le même constat », ajoute-t-il.

    En voulant prendre Raqqa, les Kurdes ne cherchent pas seulement à plaire à Washington et à détruire la capitale de Daech, leur ennemi numéro un. Ils ont aussi des arrière-pensées. Sans doute, dans le cadre de négociations futures, chercheront-ils à céder ces villes et districts conquis qui ne leur appartiennent pas, en échange de la certitude d’obtenir des territoires qu’ils estiment devoir leur revenir, en particulier une continuité territoriale entre les trois cantons majoritairement kurdes qui constituent le Rojava (Afrin, Kobané et Djézireh). Avec, peut-être, un objectif à plus long terme, celui d’arracher, dans le cadre d’un État fédéral, un petit couloir leur permettant un accès à la mer – une des principales obsessions de la direction du PYD.

    Mais le chemin est encore très long. La route de Raqqa est certes ouverte mais la ville est loin d’être prise. Déjà, un responsable des FDS a déclaré, vendredi 12 mai, qu’il n’y aurait pas de reprise de l’offensive, commencée le 6 novembre, avant le début de l’été.