[RSS] Twitter Youtube Page Facebook de la TC

Actualités et analyses [RSS]

Lire plus...

Newsletter

Twitter

Facebook

Les trop brèves convergences de la Révolution russe et de l’écologie scientifique

1917 écologie

Brève publiée le 19 septembre 2017

Tweeter Facebook

Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://www.contretemps.eu/revolution-russe-ecologie/

16 janvier 1919. La guerre civile bat son plein. Les troupes blanches de l’amiral Koltchak ont franchi l’Oural et progressent vers Moscou. La portion du territoire contrôlée par les rouges se réduit comme peau de chagrin. Les soviets sont en danger de mort. Dans son bureau du Kremlin, Lénine prend pourtant le temps de débattre… de protection de la nature.

Daniel Tanuro revient dans cet article sur la (trop) brève convergence entre la Révolution russe et l’écologie. Il est ingénieur agronome et militant écosocialiste. Il est notamment l’auteur de L’impossible capitalisme vert. Cet article est paru initialement sur le site La Gauche.

Sur recommandation du Commissaire du peuple à l’Éducation, Lounatcharski, Lénine reçoit ce jour-là Nikolai Podiapolskii, du Comité exécutif territorial d’Astrakhan. Il veut faire le point sur la situation politico-militaire dans cette région. Mais l’agronome Podiapolskii sollicite son appui à la création d’une réserve naturelle intégrale (zapovednik) dans le delta de la Volga.

Lounatcharsky a suggéré à Podiapolskii de situer sa proposition dans le cadre général d’une nécessaire politique de conservation des richesses naturelles. Le conseil est judicieux : non content d’approuver le projet sur la Volga, Lénine demande à son interlocuteur de lui rédiger un décret applicable à toute l’Union. Il s’agit d’une « priorité urgente », commente-t-il. Dopé par ce résultat, Podiapolskii travaille d’arrache-pied. Le lendemain matin, le texte est sur le bureau de Lénine. Le jour même, celui-ci envoie son accord à l’agronome, tout en précisant que le texte doit être soumis au Commissariat à l’Éducation (Narkompros) pour approbation.

La zapovednik du delta de la Volga sera créée par Podiapolskii dès son retour en Astrakhan. Ce sera la première d’une longue série – dix années plus tard, les zapovedniks couvriront 40.000 km2. Par ailleurs, le Narkompros créera une commission temporaire sur la conservation. Comptant plusieurs scientifiques renommés, elle sera pilotée par un astronome membre du parti communiste : Vagran Tigran Ter-Oganesov.

Narkompros

Il faudra cependant attendre la fin de la guerre civile pour que le projet de Podiapolskii débouche effectivement sur un décret général. Signé le 21 septembre 1921, il confirme que la politique de conservation est placée sous la responsabilité du Narkompros. Ce point est d’une importance capitale.

Les exportations de bois et de fourrures représentaient une grosse source de devises, et les paysans, assoiffés de terre à cultiver pour combattre la famine, n’étaient – c’est un euphémisme – guère soucieux de préserver le patrimoine naturel…

Deux jours après la prise du pouvoir, le gouvernement soviétique avait adopté le décret « Sur la terre » qui nationalisait le sol, le sous-sol et les forêts. Mais Lénine en était conscient : la nationalisation n’est qu’une précondition nécessaire, elle ne suffit pas à garantir une politique socialiste.

Confier la politique conservationniste au Narkompros, c’était la prémunir contre les logiques « court-termistes » bureaucratiques et utilitaristes d’autres appareils d’État. Contrairement au Commissariat à l’Agriculture, en particulier, le Narkompros offrait la chance d’une gestion guidée avant tout par des préoccupations scientifiques.

Ecologistes et soviets

On connaît la « loi du développement inégal et combiné » invoquée par Trotsky : un pays arriéré peut, du fait de son intégration au marché mondial, présenter des traits d’une grande modernité. Ce paradoxe ne vaut pas qu’en économie : les écologistes russes étaient à la pointe de la science avant 1917. Le géochimiste Vladimir Vernadsky (inventeur du concept de biosphère) est le plus connu, mais beaucoup d’autres scientifiques – le zoologiste Kozhevnikov, le botaniste Borodin, par exemple – jouissaient d’une réputation internationale.

Ces savants ne voulaient pas seulement protéger des sanctuaires naturels, comme dans les parcs américains. Ils voulaient en plus comprendre le fonctionnement des écosystèmes. L’ancien régime ne les avait pas écoutés. Le gouvernement soviétique leur donnait satisfaction en créant des réserves intégrales, dévolues à la recherche, où toute intervention humaine était (théoriquement) exclue.

Vernadsky était un fondateur du parti constitutionnel démocrate (« cadets »), un parti libéral. D’une manière générale, les scientifiques russes n’avaient guère de sympathie politique pour les bolcheviks. C’est peu dire qu’ils ont été plutôt surpris que la révolution respecte l’indépendance de leurs recherches et sollicite leur collaboration…

De cette collaboration résulta une série d’initiatives exceptionnelles qui favorisèrent le développement de l’écologie en tant que discipline scientifique. Dans ce domaine, l’URSS des années vingt occupait même une position d’avant-garde sur la scène internationale.

Anticapitalisme et gestion rationnelle

La politique du pouvoir révolutionnaire en matière de protection de l’environnement est peu connue. Elle a été escamotée par la contre-révolution stalinienne et par les désastres ultérieurs (mer d’Aral, Tchernobyl). Elle mérite d’être réhabilitée. Parce que la vérité a ses droits… et que ses enseignements sont très actuels.

Comme le note Douglas Weiner[1], les dirigeants bolcheviks mettaient un trait d’égalité entre le socialisme et l’organisation rationnelle de la société sur base de la science. Mais ils bannissaient toute instrumentalisation des sciences par la politique. Une politique caporalisant la science ne pouvait, selon eux, que stériliser la science… et nuire en définitive au projet politique d’un développement social rationnel.

Les théoriciens bolcheviks, Lénine en premier, considéraient en fait l’anticapitalisme comme une conclusion devant s’imposer logiquement à tout scientifique cohérent. De là le sérieux avec lequel ils prenaient en compte les travaux scientifiques dans toutes les disciplines. De là aussi leur intérêt au débat sur base de ces travaux. Cette attitude est dans le droit fil de celle de Marx et d’Engels vis-à-vis de Ricardo, Smith, Morgan ou Darwin : intégrer les découvertes scientifiques de façon critique, discuter les présupposés philosophiques des chercheurs, dénoncer au besoin les biais idéologiques découlant de leurs conceptions de classe.

Ecologie matérialiste

Pour comprendre l’accueil favorable réservé aux propositions de Podiapoliskii, il faut savoir en outre que Lénine prônait l’humilité face aux « savants bourgeois » et que l’agronome appartenait à un courant particulier des conservationnistes russes : il n’était ni un romantique nostalgique, ni un partisan de l’écologie instrumentale visant à privilégier les « bonnes » espèces en détruisant les « mauvaises », mais un représentant du troisième courant, que D. Weiner qualifie d’écologistes matérialistes.

Nikolai Podiapolskii, Grigorii Kozhevnikov, Vladimir Stanchinsky, et d’autres, développaient une approche très moderne : craignant que la destruction de l’environnement n’entraîne en fin de compte un effondrement social, ils plaidaient pour que l’humanité assume une gestion rationnelle de la nature, et le fasse avec la plus extrême prudence, en s’appuyant sur la meilleure science possible. Pour ces savants, les zapovedniks étaient des laboratoires servant à comprendre le fonctionnement des biocénoses afin que la société choisisse consciemment les orientations de développement (agricole notamment) les plus adaptées aux possibilités des écosystèmes.

Une convergence partielle mais réelle

Cette approche ne pouvait que convaincre Lénine. Pour rappel, on doit à Lénine une critique précoce des théories économiques (en vogue aujourd’hui !) sur la possibilité de substituer du capital aux ressources naturelles détruites : « Il est aussi impossible de remplacer les forces de la nature par le travail humain que des archines (mesure de longueur) par des pouds (mesure de poids) »[2]. La décision soviétique de nationaliser les forêts ne tombait pas non plus du ciel : elle était dans le droit fil de l’analyse de Marx sur la contradiction entre le court-termisme capitaliste et les exigences, forcément de long terme, d’une sylviculture responsable.

D’une manière générale, l’idée de régulation humaine rationnelle des échanges de matières avec la nature n’était pas étrangère à Lénine. Il connaissait les écrits de Marx sur la nécessité que « l’homme social, les producteurs associés gèrent rationnellement leur métabolisme avec la nature », notamment en rendant les excréments humains à la terre.

Rien n’indique cependant que les dirigeants bolcheviks aient intégré la vision de long terme de Stanchinsky, Kozhevnikov et autres sur la finitude des ressources, les limites du développement et la menace écologique. Prétendre le contraire serait anachronique et mystificateur.

Certains communistes peuvent avoir été sensibles à la question, leur direction ne l’était pas. Pour trois raisons : 1) elle avait d’autres chats à fouetter ; 2) le risque d’une crise écologique globale n’était encore qu’une projection scientifique, pas une dimension déterminante de la crise sociale ; 3) les idées scientistes sur la « domination de la nature » étaient fort prégnantes[3].

Le tournant de 1928

Il reste que la politique de conservation du jeune pouvoir soviétique était riche de développements scientifiques qui ne demandaient qu’à être intégrés au marxisme. Particulièrement prometteurs étaient les travaux de Stanchinsky sur la distribution, aux différents niveaux des chaînes alimentaires, de l’énergie solaire captée par les plantes, les conséquences sur l’équilibre dynamique des communautés naturelles, et les implications pour la « gestion rationnelle du métabolisme » humanité-nature.

Cet élan théorique-pratique a malheureusement été brisé net par la contre-révolution stalinienne. A partir de 1928, l’origine « bourgeoise » ou « petite-bourgeoise » des chercheurs est de plus en plus souvent dénoncée pour discréditer leurs positions. Staline renforce sa dictature politique. Il ne peut tolérer la liberté de pensée scientifique dont le doux et brillant Lounatcharsky était le garant (il est poussé à abandonner le Narkompros en 1929).

Une « science prolétarienne »

La tension monte rapidement avec le premier Plan quinquennal (1929-1934). Les écologistes dénoncent l’intensification démesurée de l’exploitation forestière et de la chasse. Surtout, ils développent une critique acérée de la collectivisation forcée : elle ne tient aucun compte de la productivité naturelle des écosystèmes, ils en prédisent l’échec et craignent une perte de biodiversité.

Les faits confirment les pronostics : la production agricole s’effondre. Par suite de la révolte des paysans, certes, pas par suite des dysfonctionnements écologiques (dont l’effet se marquera à long terme). Mais peu importe : pour Staline, la critique est intolérable. Il cherche des boucs émissaires. Le caractère intouchable des zapovedniks est dénoncé, les « savants bourgeois » traités de « saboteurs ».

Cette propagande haineuse débouche très vite sur un retournement complet des rapports entre marxisme et sciences. Staline invente la « science prolétarienne » : celle qui se soumet au parti, donc à son Chef. Elle ne jure que par la pratique, abandonne la recherche fondamentale, se met au service du Plan et de ses objectifs productivistes. Nouvelle vérité révélée, le « diamat » (matérialisme dialectique) prend la place du dogme religieux dans une politique digne de la Sainte Inquisition.

Répression féroce, indignation sélective

Menée par Staline en personne, l’offensive est orchestrée dans les milieux académiques par le philosophe Izaak Prezent. Dans son sillage, des charlatans experts en courbettes parviendront à prendre la place de vrais savants. Il leur suffira de traiter ceux-ci de « traîtres à la classe ouvrière » et d’avancer de soi-disant solutions miracles pour augmenter la production…

Avec sa dénonciation de la génétique comme « fausse science bourgeoise », Lyssenko est entré dans l’histoire comme le prototype de ces arrivistes sans scrupules. Tandis que Staline le couvre de lauriers, Nikolaï Vavilov, pionnier de la biodiversité, fondateur de la première banque mondiale de semences, est condamné pour espionnage et jeté en prison. Il y mourra.

La répression frappe aussi les défenseurs de l’environnement. L’ancien inspecteur en chef de la santé publique et ministre Kaminskii est arrêté en 1937 et exécuté : il dénonçait les conséquences sanitaires de la pollution industrielle. Stanchinsky et une vingtaine d’autres sont arrêtés en 1934.

Le sort de ces personnes a suscité moins d’émoi en Occident que celui de Vavilov. Douglas Weiner avance une explication intéressante pour cette indignation sélective : « Il paraît à peine étrange, écrit-il, que notre culture scientifique orientée vers la puissance ait pris rapidement note d’un assaut contre la génétique mais soit restée béatement ignorante de l’assujettissement [de l’écologie] ».

Ce diable de Lénine

Il est en effet commode de prendre la défense de la génétique : c’est une science bien établie et qui flatte les rêves technocratiques de domination de la nature. Dénoncer l’étranglement bureaucratique de l’écologie russe est plus embarrassant puisque les responsables capitalistes ignorent depuis 50 ans les tonnes de rapports scientifiques qui tirent la sonnette d’alarme sur la destruction de l’environnement et ses dangers. La raison de cette attitude des décideurs capitalistes est évidente : à leur manière, ils font aussi passer le dogme avant la science ; remettre en cause la croissance matérielle est aussi tabou à leurs yeux qu’à ceux de Staline.

Les bolcheviks n’étaient certes pas des écosocialistes avant la lettre. N’empêche que ce diable de Lénine, en pleine guerre civile, n’avait eu besoin que de quelques heures d’entretien pour commencer à amorcer une politique qui aurait peut-être pu changer le cours de l’histoire des relations entre l’humanité et la nature.

Notes

[1] Cet article se base surtout sur le livre de Douglas Weiner « Models of Nature. Ecology, Conservation and Cultural Revolution in Soviet Russia », University of Pittsburgh Press, 1988. Une recension de cet ouvrage, en français, a été rédigée par notre camarade Jean Batou : « Révolution russe et écologie », dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire.

L’affaire Vavilov fait notamment l’objet d’un livre de Peter Pringle : « The Murder of Nikolaï Vavilov. The Story of Stalin’s Persecution of one of the Great Scientists of the XXth Century », Paperback, 2011.

[2] Lénine, « La question agraire et les critiques de Marx », Œuvres, Ed. Sociales, V. La possibilité de substituer sans limite du capital aux ressources naturelles sous-tend la thèse de la « soutenabilité faible » défendue par les économistes Hartwick et Solow.

[3] Le cas de Trotsky est caractéristique : il plaide pour l’indépendance de la recherche scientifique tout en défendant une vision extrême de la « domination de la nature » par « l’homme socialiste ». Lire D. Tanuro, « Ecologie, le lourd héritage de Léon Trotsky ».