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    A propos de «L’économie politique du XXIe siècle» de François Morin

    économie

    Brève publiée le 19 septembre 2017

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    http://alencontre.org/economie/de-limmodestie-en-theorie-a-propos-de-leconomie-politique-du-xxie-siecle-de-francois-morin.html

    Par Michel Husson

    Le titre du livre de François Morin [1] témoigne de son ambition. Malheureusement, il ne tient pas ses promesses. Sur la base d’une interprétation fautive des analyses de Marx, il développe une lecture étroitement « financiariste » de la crise, avant de proposer des voies alternatives fantomatiques. La déception est d’autant plus grande que François Morin scrute depuis longtemps les structures du capitalisme et de la finance et produit des analyses de grande qualité.

    Un concept de Marx « laissé dans l’ombre » ?

    Morin veut nous faire passer « de la valeur-capital à la valeur-travail » : c’est le sous-titre de son livre. La valeur-travail, on sait ce que c’est. Cette expression [2] renvoie à la théorie marxiste de la valeur que l’on peut résumer ainsi : le travail est la seule source de valeur, et la valeur des marchandises dépend en dernière instance du travail dépensé pour le produire. Mais il y aurait aussi chez Marx un concept de valeur-capital dont Morin se demande pourquoi il n’a « pas connu de succès chez les économistes alors que celui de valeur-travail a fait son entrée remarquée dès les débuts de l’économie politique classique, a la fin du XVIIIe siècle » Mais cette « asymétrie étonnante » repose sur un contresens.

    Morin explique avoir été « particulièrement frappé par les tout derniers écrits de Marx qui portent sur la valeur-capital ». Il fait référence au Livre II du Capital, et plus précisément à la section intitulée « Les métamorphoses du capital et leur cycle » [3]. L’expression « valeur-capital » apparaît d’ailleurs à plusieurs reprises dans le livre I du Capital. Mais, dans tous les cas, il ne s’agit de rien d’autre qu’un synonyme pour « valeur du capital avancé », comme le montre par exemple ce passage : « Les moyens de production et la force de travail, dans la mesure où ils sont des formes d’existence de la valeur-capital avancée, se différencient en capital constant et capital variable par les rôles différents qu’ils jouent, pendant le procès de production, dans la formation de la valeur, et par conséquent aussi dans la génération de la plus-value ». C’est encore plus clair dans le texte allemand [4] où Marx parle de Kapitalwert.

    Certes, Marx a validé la traduction de Joseph Roy qui rend ce terme par « valeur-capital ». mais il n’en désigne pas moins la valeur du capital avancé, comme le confirme d’ailleurs la traduction anglaise qui donne capital value advanced [5]. Bref, il n’y a pas de concept de « valeur-capital » chez Marx, et le binôme valeur-travail/valeur-capital est bancal, et source de confusion. La valeur-travail renvoie à la théorie de la valeur, c’est clair, mais en quoi faudrait-il l’opposer à une « valeur-capital » ?

    Morin introduit cette notion dans son chapitre 1 où il ne fait que démarquer l’analyse des métamorphoses du capital dans le cycle, que Marx résumait par la formule canonique A-M-P-M’-A’. Il est quand même surprenant d’apprendre que « ces écrits [le livre II du Capital], non publiés de son vivant, sont à notre sens mal connus » [6], alors que cette formule a été commentée par des générations de marxistes. Puisqu’elle est si « mal connue », il est sans doute utile de rappeler la présentation très claire qu’en fait Marx :

    « Premier stade : le capitaliste apparaît sur le marché des marchandises et sur le marché du travail comme acheteur ; son argent se convertit en marchandise, autrement dit accomplit l’acte de circulation A-M.

    Deuxième stade : consommation productive, par le capitaliste, des marchandises achetées. Il agit comme producteur de marchandises capitaliste ; son capital accomplit le procès de production. Résultat : une marchandise d’une valeur supérieure à celle de ses éléments producteurs.

    Troisième stade : le capitaliste retourne sur le marché comme vendeur ; sa marchandise se convertit en argent, autrement dit accomplit l’acte de circulation M-A.

    La formule applicable au cycle du capital-argent est donc : A-M . . . P . . . M’-A’, les points indiquant que le procès de circulation est interrompu, tandis que M’ et A’ désignent un M et un A augmentés par de la plus-value ».

    La valeur-capital serait donc « le concept général pour désigner les différentes formes par lesquelles passe le capital depuis sa forme argent originelle jusqu’à une nouvelle forme argent augmentée via le processus productif », comme l’écrit Jean-Marie Harribey dans sa recension du livre de Morin [7]. Encore une fois, parler de concept n’est pas légitime, mais après tout pourquoi pas.

    Morin va ensuite combiner cette analyse du cycle du capital avec une typologie des « formes organisationnelles » de la valeur-capital. Il en distingue trois : « la forme financière, la forme économique et juridique, enfin la forme technique et sociale », respectivement signalées par un cercle (ou une ellipse), un carré et un losange dans sa présentation graphique. Chacune de ces formes correspond aux différentes phases du « cycle de la « valeur-capital » et Morin propose donc « une représentation graphique du capitalisme » que résume le schéma ci-dessous.

    La particularité de ce schéma est qu’il hiérarchise les différentes formes du capital. Morin insiste en effet sur la prééminence du capital-argent : « les formes organisationnelles de la valeur-capital s’emboîtent hiérarchiquement pour gérer cette figure cyclique centrale de la valeur-capital qui est celle du capital-argent ».

    Cette proposition est tout à fait contestable. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler que Marx soulignait déjà le « caractère trompeur » de sa formule canonique : « l’interprétation trompeuse qui en résulte se manifeste dès que cette forme se fixe à l’état définitif, au lieu d’apparaître comme une forme fluide, se renouvelant en permanence, c’est-à-dire dès qu’elle est considérée non comme l’une des formes du cycle, mais comme sa forme exclusive ». Et il suggère qu’il faudrait plutôt l’écrire : « A-M…P…M’-A’. A-M…P…M’-A’. A-M…P… etc. » Il est alors difficile de décréter que c’est le cycle A-A’ qui domine les autres.

    Morin se sert de cet « outil théorique exceptionnel » qui permet de « comprendre – sur le fond – ce qu’est une comptabilité d’entreprise » pour établir une correspondance entre les postes de la comptabilité privée et les éléments de l’analyse de Marx, ce qui n’a à vrai dire rien d’inédit [8]. Le second apport de Morin est plus intéressant, et dans la ligne de ses travaux antérieurs. Il consiste à présenter une typologie des « figures contemporaines de la firme de type capitaliste ».

    Mais le principal défaut de cette interprétation est de faire de la financiarisation un trait fondamental du capitalisme – en quelque sorte rétroactivement. Or, la prééminence du capital-argent n’est pas une caractéristique intangible du capitalisme et la grille de lecture de Morin rend du coup impossible une périodisation du capitalisme qui permettrait notamment de distinguer ses phases « fordiste » (« Age d’or », « Trente glorieuses », etc.) et sa phase « néo-libérale ». Et même si l’on restreint cette hiérarchisation au seul capitalisme néo-libéral, l’affirmation d’une « domination du cycle du capital-argent sur les autres cycles du capital » biaise l’analyse en faveur d’une interprétation étroitement « financiariste » de la crise. Il y a d’ailleurs une contradiction entre cette affirmation et le repérage de différents types de firmes qui sont a priori inégalement soumises à cette domination.

    Que le capitalisme contemporain soit financiarisé, c’est une évidence. Mais cette financiarisation ne résulte pas seulement de rapports de pouvoir entre les « parties prenantes » (stakeholders). Ce processus renvoie à une perte d’efficacité productive du capitalisme plus profonde, qui ne serait pas effacée par une « définanciarisation » du capitalisme. Morin cite à ce propos deux contributions récentes : le livre L’entreprise liquidée et le rapport d’Olivier Favereau [9]. Elles sont toutes les deux intéressantes précisément parce qu’elles cherchent à faire le lien entre la montée de la finance et la baisse du taux d’accumulation, ce que ne fait pas Morin. Plus fondamentalement encore, il est nécessaire de montrer que la financiarisation n’est pas la cause de cette perte d’efficacité mais un moyen d’y faire face [10].

    Dépasser la théorie de la valeur-travail ?

    Dans son introduction, Morin rappelle le principe de base de la théorie de Marx : « de la valeur nouvellement créée, le salaire du travailleur ne représente que la part nécessaire à sa propre survie, le reste constituant la plus-value créée par son travail ». Mais Morin ne semble pas se satisfaire de cette conception et il se réfère à une autre « approche plus récente [qui] rejette ces deux théories essentialiste ou naturaliste de la valeur, celle de la valeur-utilité ou celle de la valeur-travail ». Il convoque Jean Gadrey qui en appelait dans un petit texte [11] à « en finir avec cette notion de valeur économique » qui « n’a aucun intérêt, aucune consistance » et à rompre avec « le simplisme aussi bien de la théorie néoclassique que de la théorie de la valeur travail » pour « faire de la sociologie, de l’anthropologie et de l’histoire des pratiques économiques ». Morin cite également la position similaire défendue par André Orléan [12] qu’il résume d’ailleurs de manière assez approximative : « la valeur économique n’est pas seulement due à l’utilité ou au travail incorporé, mais peut résulter d’un sentiment collectif ».

    Il existe une autre contribution à ce débat, celle de Shimshon Bichler et Jonathan Nitzan [13] qui (de manière bien plus stimulante que celle d’Orléan) récusent les deux grands paradigmes de la valeur – en concédant néanmoins que « Marx et les néo-marxistes ont dit sur le monde des choses particulièrement importantes ». Ils n’acceptent pas l’approche selon laquelle le monde « nominal, celui de l’argent et des prix [ne ferait] que refléter – parfois précisément, parfois non – les vraies grandeurs sous-jacentes de la production et de la consommation : l’utilité et le travail abstrait ». Le but de la théorie de la valeur serait alors « d’expliquer ce reflet, cette correspondance », mais elle n’y parvient pas, de telle sorte qu’il n’existe pas de « théorie unificatrice de la valeur », ni de « façon logiquement cohérente et empiriquement significative d’expliquer ce qu’on appelle l’accumulation économique du capital ». La thèse des auteurs est au contraire que « le capital n’est pas un moyen de production, qu’il n’est pas la capacité à produire du plaisir hédonique, et qu’il n’est pas une quantité de travail productif mort. Le capital est pouvoir et rien que pouvoir ».

    On peut évidemment contester cette thèse : l’idée que « le capital est pouvoir » ne s’oppose pas à la théorie de la valeur-travail et en fait même intrinsèquement partie. En conclusion du chapitre du Capital sur le calcul du taux de la plus-value, Marx affirme ainsi que « Le capital (…) est essentiellement le pouvoir de disposer d’un travail non payé. Toute plus-value, qu’elle qu’en soit la forme particulière, – profit, intérêt, rente, etc., – est en substance la matérialisation d’un travail non payé. Tout le secret de la faculté prolifique du capital, est dans ce simple fait qu’il dispose d’une certaine somme de travail d’autrui qu’il ne paye pas » [14]. Pour Marx aussi, le capital est donc un pouvoir, que lui confère le droit de la propriété : celui de s’approprier le travail d’autrui.

    Les approches qui se proposent de dépasser ou de refonder la théorie de la valeur constituent en fait une double régression. Elles renoncent en pratique à résoudre le mystère du profit [15], comme le revendique clairement Steve Keen : « Nous ferions mieux d’oublier la question de la provenance du surplus, d’accepter tout simplement que ce surplus existe, et d’analyser le capitalisme à partir de ce présupposé » [16]. Elles renoncent également à toute tentative d’articuler l’objectivité de la loi de la valeur et la subjectivité des conflits sociaux.

    Morin se rallie à ce « ni-ni » (ni valeur-utilité ni valeur-travail) puisqu’il soutient que « l’opposition binaire entre ces deux théories n’a donné que des fruits amers ». Les tenants de la théorie de la valeur-travail n’ont certes pas tout faux, mais ils n’ont pas saisi toute « la réalité de la force, de la stratégie et de l’idéologie des détenteurs de capitaux ». C’est le moyen pour Morin de glisser l’autre facette de sa « valeur-capital ». Il ne s’agit plus ici de la valeur du capital avancé mais d’autre chose, le pouvoir du capital : « en proposant le concept de valeur-capital et en l’opposant à celui de valeur-travail, on cherchera à mettre en évidence le jeu des forces de type capitaliste, leur rationalité, leur organisation et leur prééminence toujours reconduite dans la gestion des rapports sociaux ».

    On voit mieux l’idée. Pourtant, sans qu’il se rende compte de la contradiction, Morin dénonce un peu plus loin (à propos des projets de revenu universel) « l’illusion qu’il existe une source miraculeuse de richesse en dehors du travail ». Un peu plus loin, il réaffirme que c’est « dans les lieux de production et de conception de la recherche et du développement que se forgent la valeur des marchandises et, par ricochet, la plus-value – substance du profit. Autant dire que l’économie capitaliste, même financiarisée, dépend fondamentalement de cette production de valeur, source ensuite de tous les revenus distribués ». Et lorsqu’il s’agit de « refonder le travail », Morin mobilise « une » (sic) théorie de la valeur-travail qui affirme que « la valeur d’une marchandise, et par conséquent son prix, repose in fine sur le travail direct et indirect nécessaire pour la produire ». Donc, retour à la valeur-travail.

    On n’y comprend plus grand-chose. L’une des raisons de cette ambiguïté est sans doute que tout le raisonnement de Morin est parasité par une confusion entre « valeur-travail » et « valeur travail ». Morin constate par exemple que le travail « peut recouvrir des sens totalement opposés. En effet, alors qu’autrefois il était considéré uniquement comme servile, aujourd’hui il l’est comme valeur émancipatrice ou, à l’inverse, comme instrument d’exploitation de l’homme par l’homme ». La valeur-travail est effectivement au fondement de la théorie de l’exploitation qui cherche à répondre à cette question un peu bête : pourquoi une partie de la richesse produite est appropriée par d’autres que ceux qui la produisent ? La « valeur travail » désigne quant à elle les fonctions d’intégration sociale et d’émancipation potentielle du travail. Ces deux notions ne sont pas équivalentes et le trait d’union qui les sépare a donc son importance.

    Refonder le travail ?

    Le chapitre consacré à la refondation du travail constitue le débouché du cadre élaboré dans la première partie du livre. Il s’ouvre par l’exposé du traitement de la transformation des valeurs en prix de production que propose Vincent Laure Van Bambeke (VLVB). Morin considère qu’il s’agit d’une « rupture épistémologique » majeure. Nous avons montré pourquoi, selon nous, elle ne tient pas la route [17], mais c’est la manière dont Morin utilise ce modèle qui doit être discutée ici. Son raisonnement commence par la comparaison entre deux tableaux tirés du livre de VLVB qui comparent les données en valeurs et en prix de production d’une économie comportant 4 branches. On passe de l’un à l’autre par des transferts de valeur entre branches qui conduisent à la formation d’un taux de profit uniforme.

    Jusque-là, l’exposé est classique. Mais Morin, et c’est sans doute la clé de son approche, y voit – encore ! – « la domination du cycle du capital-argent (formation du profit) sur le cycle du capital productif (production de la plus-value) ». La péréquation du profit serait ainsi une caractéristique essentielle d’un « système économique qui place la valeur-capital au fondement de son fonctionnement ».

    La conclusion qu’en tire Morin est assez hallucinante : il faut faire cesser la concurrence entre capitaux et les transferts de valeur pour « valoriser la valeur-travail ». C’est ce qu’il explique très clairement dans son article déjà cité : « La clé fondamentale qui permettrait de sortir des logiques infernales de la valorisation de la valeur-capital serait de freiner, voire d’arrêter la concurrence et la mobilité exacerbées des capitaux entre les branches de l’économie, et de rechercher au contraire les solutions coopératives. Et pour cela, il faut tout faire pour favoriser l’investissement à très long terme, seul moyen pour échapper à la tendance à l’égalisation des taux de profit et du court-termisme de capitaux de plus en plus volatils ».

    Tout cela revient en fin de compte à dire que les marchandises devraient être vendues à leur valeur. Mais cette règle est incompatible avec le fonctionnement du capitalisme. La formation d’un taux de profit uniforme et la concurrence entre capitaux nombreux ne sont pas en effet des distorsions introduites par le capitalisme « financiarisé » : ce sont les conditions même de fonctionnement du système. Un capitalisme sans concurrence et sans péréquation des profits n’existe pas, ou n’est plus un capitalisme. Et même un modèle de socialisme cohérent devrait inclure une règle de rémunération uniforme du « capital » comme instrument d’un calcul économique rationnel.

    Sur le plan pratique, cette transformation majeure ne passe pas selon Morin par un dépassement du capitalisme mais par une « refonte du droit des sociétés ». Il propose « de façon très précise [sic] l’introduction d’un « conseil d’administration du temps » dont l’objectif fondamental est de permettre réellement une valorisation de la valeur-travail ». Les « apporteurs de fonds » (donc des capitalistes ?) continueraient à recevoir une partie du résultat de l’activité de la firme qui « n’est plus le profit, mais une plus-value qui diffère de ce qu’aurait été un profit normal ». Mais continueront-ils à « apporter des fonds » dans les entreprises très capitalistiques où la plus-value, et donc « leur part » serait a priori réduite ? On voit l’absurdité de tout ce montage.

    La deuxième partie du livre continue en explorant la refondation de la monnaie et de la démocratie. Passons rapidement sur la monnaie où l’on retrouve un ensemble de propositions connues (séparation des banques d’affaire et de dépôt, taxe Tobin, monnaie commune, nouveau Bretton Woods, etc.). La refondation de la démocratie passe quant à elle par les monnaies locales, la formation tout au long de la vie et par la suppression des impôts sur le revenu, qui seraient remplacés par une TAN (taxe sur l’actif net) des personnes physiques. Ce projet fumeux est porté par un fantomatique Comité Bastille chargé de diffuser la pensée de son gourou, un certain André Teissier du Cros [18] pour qui l’impôt sur le revenu est un « crime économique ». Selon Morin (dans son article déjà cité) : « ce projet fait l’objet d’intenses discussions en France » mais l’écho ne nous en était pas jusqu’ici parvenu.

    Conclusion

    Notre critique est très sévère, et elle l’est d’autant plus que le titre même du livre de Morin donnait envie de le lire de manière approfondie, compte tenu de l’apport de ses travaux précédents. Morin invoque l’« urgence théorique » et il a raison de dire que « les défis intellectuels, politiques et moraux sont aujourd’hui d’une grande acuité » et qu’ils rendent nécessaire une « refondation, à la fois économique, écologique et politique ». Notre époque est en effet celle de l’effondrement des certitudes, des régressions idéologiques et d’un certain vertige devant les défis sociaux et écologiques. Il est donc urgent d’approfondir notre compréhension du capitalisme détraqué auxquels nous sommes confrontés. Il y a effectivement un besoin de théorie, comme fondement à la reconstruction d’alternatives. Mais il faut savoir être modeste et ne pas céder à la tentation de « faire science » en cédant à l’esprit de système. De ce point de vue, la démarche de Morin est l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, à savoir bricoler une théorie qui repose sur des interprétations erronées, sur des théories baroques ou des contresens conceptuels.

    Le livre n’a pas eu un grand écho (Harribey parle même d’un « silence médiatique assourdissant ») mais ce n’est pas servir le débat que de l’accueillir par des recensions acritiques, comme celle de Jean-Christophe Le Duigou [19] qui est un chef-d’œuvre de vacuité. Le livre de Morin serait selon lui « utile aux économistes » et « indispensable aux militants ». On aura compris qu’à nos yeux il n’est ni l’un ni l’autre.

    Annexe – Bibliographie de François Morin

    La structure financière du capitalisme français, 1974.
    Les groupes industriels en France, 1981.
    Le nouveau mur de l’argent, 2006.
    Un monde sans Wall Street ?, 2011.
    La grande saignée. Contre le cataclysme financier à venir, 2013.
    L’Hydre mondiale. L’oligopole bancaire, 2015.

    Notes

    [1] François Morin, L’économie politique du XXIe siècle. De la valeur-capital à la valeur-travail, Lux, 2017.

    [2] Il est légitime, et c’est en tout cas l’usage, de parler de « théorie de la valeur-travail ». Cependant Marx n’emploie jamais l’expression « valeur-travail ». Quand il parle de « valeur du travail », c’est pour critiquer cette formulation trompeuse et lui préférer celle de « valeur de la force de travail » qui est cohérente, justement, avec sa théorie de la valeur.

    [3] Karl Marx, « Les métamorphoses du capital et leur cycle », Le Capital, livre II, première section, Editions sociales, 1977. Soit dit en passant, ce passage ne fait pas partie des « tout derniers écrits de Marx » même si les livres II et III ont été publiés par Engels après la mort de Marx.

    [4] « Durch die verschiednen Rollen, die sie während des Produktionsprozesses bei der Wertbildung, also auch in der Erzeugung von Mehrwert spielen, unterscheiden sich Produktionsmittel und Arbeitskraft, soweit sie Existenzformen des vorgeschoßnen Kapitalwerts, als konstantes und variables Kapital »Karl Marx, Das KapitalBand 2, p.21.

    [5] Karl Marx, CapitalVolume 2, p.120.

    [6] François Morin, « Engager une « économie politique » pour le XXIe siècle », Les Possibles n° 13, printemps 2017.

    [7] Jean-Marie Harribey, « La valeur-travail à la place de la valeur-capital ? », contretemps.eu, juillet 2017.

    [8] Voir par exemple cet exercice déjà ancien, puisqu’il date de 1970 : « Etude du compte d’exploitation d’une entreprise dans une optique marxiste ».

    [9] Tristan Auvray, Thomas Dallery, Sandra Rigot, L’entreprise liquidéeLa finance contre l’investissement, Michalon, 2016 ; Olivier Favereau, L’impact de la financiarisation de l’économie sur les entreprises et plus particulièrement sur les relations de travail, BIT, mars 2016.

    [10] Le point aveugle de la plupart des analyses de la « finance » est de ne pas établir de lien avec l’épuisement des gains de productivité. Voir : Michel Husson, « Dix ans de crise … et puis Macron », A l’encontre, 25 août 2017.

    [11] Jean Gadrey, « En finir avec la « valeur économique » », blog Alternatives économiques, 14 juillet 2013.

    [12] André Orléan, L’empire de la valeur. Refonder l’économie, Paris, Seuil, 2011. Pour une critique, voir : Michel Husson, « Le pire de la valeur », ContreTemps n°13, 2012.

    [13] Shimshon Bichler, Jonathan Nitzan, Capital as Power. A Study of Order and Creorder, 2009. Traduction française : Le capital comme pouvoir, une étude de l’ordre et du créordre, Max Milo, 2012. Le traducteur en a tiré une brochure publiée aux Éditions de la Rose Noire, 2014, dont sont tirées nos citations.

    [14] Le Capitallivre I, chapitre 18. Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels ont cette formule : « Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier des produits sociaux; il n’ôte que le pouvoir d’asservir le travail d’autrui à l’aide de cette appropriation ».

    [15] On ne peut que recommander la lecture du livre de Christophe Darmangeat, Le profit déchiffré, La ville brûle, 2016 ; voir cette recension, suivie d’un entretien avec l’auteur.

    [16] Steve Keen, L’Imposture économique, L’Atelier, 2014.

    [17] Michel Husson, « Théorie de la valeur : dans les méandres de la « transformation » », A l’encontre, 2 septembre 2017.

    [18] Les curieux pourront trouver sur le site du Comité Bastille une note biographique d’André Teissier du Cros : « Récit à bâtons rompus de ma vie et de ma carrière ». Ils apprendront qu’il a été le mari d’Elizabeth Teissier, célèbre sociologue-astrologue.

    [19] Jean-Christophe Le Duigou, « Une théorie économique critique », L’Humanité, 6 mars 2017.