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Pourquoi les militants de l’ultragauche inquiètent les autorités
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Les militants de l'ultragauche seraient 2 000 en France, selon les policiers, qui qualifient la menace de sérieuse.
« La nébuleuse. » C'est ainsi que les membres des forces de l'ordre désignent les groupuscules de l'ultragauche. Et cette appellation générique n'est pas pour déplaire à ces activistes. Depuis le printemps 2016 et la loi El Khomri, une nouvelle génération — jeune, peu structurée, mais bien organisée — occupe le haut du pavé, théorisant le recours à la violence pour faire aboutir ses combats : soutien aux immigrés, lutte contre les prisons et contre le CAC 40. « Toutes les raisons de faire une révolution sont là, écrivent les auteurs du collectif le Comité invisible*. Le naufrage de la politique, l'arrogance des riches, la misère galopante, l'apocalypse écologique... »
Cet automne, un cap a été franchi avec des incendies de garages appartenant à la gendarmerie à Limoges (Haute-Vienne) et à Grenoble (Isère), revendiqués par des groupes libertaires, en soutien à des militants jugés à Paris pour l'incendie d'une voiture de police avec deux fonctionnaires à bord. Enfin, la semaine dernière, il y eut cette « chasse au DRH » dans le bois de Boulogne, lancée comme une mauvaise blague, qui aurait pu très mal tourner (trois voitures incendiées). Autant de raisons pour lesquelles le renseignement intérieur tient l'ultragauche pour une « menace inquiétante ». « L'ultragauche n'a jamais disparu, ce sont les services de renseignement qui s'y intéressent à nouveau, commente un autonome de 35 ans, très actif dans le passé. Le grand capital a toujours eu peur de l'ultragauche, à plus forte raison quand il est indécent comme aujourd'hui.»

Le profil de ces « révolutionnaires » évolue. « Jusqu'à la loi El Khomri, nous avions affaire à des individus âgés entre 30 et 40 ans, marginaux sans trop de ressources, constate une source policière. Depuis l'an dernier, on assiste à une diversification des origines sociales avec une prédominance de militants issus des classes moyennes », notamment des lycéens et des étudiants. Autre phénomène nouveau : la montée en puissance des femmes.
La « nébuleuse » est plus visible. Estelle plus fournie qu'au début des années 2000 ? Pas forcément. En France, ils seraient environ 2 000. Le réseau informel dit des antifas (pour antifascistes) a gagné en consistance depuis la mort de l'un des siens, Clément Méric, dans un combat de rue avec des skinheads d'ultradroite en 2013. Le noyau dur des Mili, pour Mouvement interluttes indépendant, cercle plus fermé, agrégerait à Paris « une trentaine d'activistes ». Il faut compter aussi avec les autonomes, qui se surnomment entre eux les « totos », et les « zadistes », qui occupent des grands lieux de « résistance », hier Sivens en Haute-Garonne, aujourd'hui, Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) et le futur centre d'enfouissement des déchets nucléaires à Bure (Meuse).
Pas de leader mais des figures qui émergent
Le gros contingent vient de la région nantaise. Cinq squats d'activistes sont recensés en Ile-de-France, dans l'est de la capitale, notamment à Ménilmontant où, le soir de l'élection d'Emmanuel Macron, quelque 700 militants étaient prêts à en découdre. A Rennes (Ille-et-Vilaine), le noyau dur regrouperait une centaine de personnes autour de quelques squats. A Lyon (Rhône), de 100 à 150. A Rouen (Seine-Maritime), 70. Une cinquantaine à Dijon (Côte-d'Or). Et, bien sûr, il faut aussi compter avec Toulouse (Haute-Garonne) « la rouge ». Enfin, d'autres groupes se fédèrent dans les zones rurales, en Corrèze.
Tous refusent les carcans organisationnels au profit d'un fonctionnement horizontal, débarrassé de leadeur, même si des figures émergent. Parmi elles, Julien Coupat, 43 ans, considéré par les policiers comme l'âme du groupe dit de Tarnac (Corrèze), proche du Comité invisible, qui doit être jugé l'année prochaine, soupçonné d'avoir saboté des lignes TGV en novembre 2008, ce qu'il conteste. « Il arrive désormais aux manifs en taxi, pour des raisons de confort et pour déjouer les surveillances », relate une source policière. « La police a besoin de trouver une tête de Turc, et les médias une figure pour incarner un mouvement qui leur échappe », ironise un autonome en relativisant l'influence de Coupat.
Ils revendiquent le recours à la violence
Les militants d'ultragauche, qui ont recours aux messageries cryptées pour se fixer rendez-vous, revendiquent le recours à la violence - ces « 50 nuances de bris » - comme moyen d'abattre l'Etat, mais aussi de fédérer une contre-société. D'où le fameux Black Bloc, qui définit une stratégie d'action. Dissimulation de matériel (cocktail Molotov, barres de fer...) lors du parcours, dans des véhicules, marteau caché dans un sac à dos, changement de tenues à l'abri d'une banderole... Le « bloc noir » se mêle aux manifestants pacifiques pour s'en prendre aux forces de l'ordre (le 1er mai dernier, un CRS était transformé en torche vivante) ou aux banques (le 10 octobre, les façades d'agences de la Bred et d'HS-BC en faisaient les frais).
Ces nouveaux modes d'action ont amené les autorités à revoir leurs stratégies d'intervention. « Nous tirons les leçons de chaque manifestation, nous confie le préfet de police de Paris, Michel Delpuech. Il s'agit de placer policiers et gendarmes à distance, pour éviter que les forces de l'ordre soient prises à partie. Je ne veux pas de cibles humaines devant des cibles institutionnelles. Mais, en cas d'incidents, CRS et gendarmes mobiles interviennent immédiatement — en tenue — pour éviter toute ambiguïté. »
Les services de renseignement notent aussi l'augmentation d'actions contre des grandes entreprises (Engie, Areva, Suez, Bolloré...), visant à saboter les projets jugés antiécologiques. Les cibles sont aussi politiques : les permanences des partis sont régulièrement visées. L'ultragauche s'inscrit en dehors du champ démocratique, affrontant les services d'ordre des centrales syndicales. Durant le meeting de Jean-Luc Mélenchon, le 23 septembre, des militants encagoulés ont tenté de s'approprier la scène. « Mort à la politique ! » hurlent-ils.
Faut-il craindre un basculement vers le terrorisme de type Action directe comme dans les années 1980 ? « Le passage à la clandestinité et le financement de la cause par des actions criminelles constituent un point de non-retour, analyse un cadre du renseignement. Ce cap n'a, pour l'heure, pas été franchi.»
* Dans « Maintenant » (Ed. La Fabrique), ouvrage paru en mai dernier.




