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Irak-Kurdistan. Le pari perdu de Massoud Barzani
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https://alencontre.org/moyenorient/irak/irak-kurdistan-le-pari-perdu-de-massoud-barzani.html
Par Baudoin Loos
Du rêve à la réalité, il n’y a qu’un pas qui peut se révéler douloureux. En deux jours, les 15 et 16 octobre, l’armée irakienne a repris, sans même devoir vraiment combattre, environ 21,000 km² de territoires irakiens tenus par les peshmergas (combattants kurdes d’Irak), des territoires pour l’essentiel considérés comme ne faisant pas partie du Kurdistan, et dont les peshmergas s’étaient emparés en 2014 pendant un épisode de la guerre contre «l’État islamique». Bien pire : l’armée loyale au gouvernement de Bagdad vient également de s’emparer sans coup férir de la région de Kirkouk, que les Kurdes occupaient aussi depuis trois ans, ôtant à la région kurde d’Irak qui aspire à l’indépendance une partie cruciale des ressources pétrolières sur lesquelles elle comptait pour financer l’État en devenir.
Que s’est-il donc passé pour que les rêves de Massoud Barzani, président de la région autonome kurde au sein de l’Irak, s’écroulent ainsi en si peu de temps, alors même que le 25 septembre dernier, quelque 90 % des Kurdes votaient en faveur de l’indépendance lors d’un référendum sulfureux car non reconnu par Bagdad ni par aucun État au monde ?
Kirkouk – la ville comme la région – est ce qu’on appelle un territoire contesté. Revendiquée par les Kurdes comme leur capitale culturelle, la ville offre un profil ethnologique pour le moins bigarré, où Kurdes, Arabes, Turcomans et Assyriens se côtoient bon gré mal gré depuis des décennies. Les richesses pétrolières des environs attisent la convoitise voire l’avidité des uns comme des autres. Dans son grand dessein d’indépendance, Massoud Barzani, chef d’un des plus grands clans kurdes de la région, n’a pas hésité à convoquer la population de Kirkouk à ce référendum qui inspirait une certaine dose d’hostilité aux acteurs concernés en dehors de son parti, le PDK.
Côté kurde, en effet, l’initiative référendaire de Barzani n’avait pas rencontré l’unanimité. L’autre grande formation politique kurde, l’UPK que fonda Jalal Talabni (décédé ce 3 octobre), puissante à l’est, dans la région de Souleymanié, se montrait plus réservée, tout comme Goran, un troisième parti plus récemment créé. Devant la pression nationaliste, ces deux partis ont fini par recommander le «oui», mais ils ne cachaient pas leurs réticences inspirées par une vision pragmatique de la réalité régionale et internationale qui voit, en effet, l’ensemble des acteurs concernés refuser la partition de l’Irak. L’UPK prônait d’ailleurs des négociations avec Bagdad.
Avant d’envoyer son armée à Kirkouk et plus à l’ouest dans le Sinjar ces derniers jours, le Premier ministre irakien Haider al-Abadi savait donc qu’il jouissait de l’appui explicite ou tacite des voisins régionaux et de la neutralité bienveillante des alliés mêmes des Kurdes comme les pays occidentaux. D’où une virulente dispute entre Kurdes du PDK et de l’UPK sur fond d’accusation de trahison. Ces deux mouvements kurdes se sont déjà livré une guerre en 1996 qui fit 4.000 morts, en raison d’un différend d’ordre pécuniaire sur le partage des droits de douane de leur région déjà autonome. Acculé, Massoud Barzani n’avait pas hésité à faire appel aux chars de Saddam Hussein, le brutal tyran qui avait auparavant persécuté les Kurdes jusqu’à les gazer en 1988 du côté de Halabja…
Les adversaires des Barzani leur ont toujours reproché cupidité et népotisme. À quoi s’ajoutent ces dernières années des accusations de mauvaise gestion (la région kurde souffre d’un déficit budgétaire phénoménal), de corruption et aussi d’autoritarisme. Au point que le joug du clan pourrait être contesté par le parlement régional en ébullition qui se réunit ces jours-ci après des années de léthargie.
Les erreurs politiques comme la grossière surévaluation du soutien international à la cause kurde devraient alourdir les charges contre un Massoud Barzani dont le trône pourrait vaciller. Car le Kurdistan d’Irak, depuis le référendum, subit des représailles – pour le moment économiques – des voisins comme l’Iran et la Turquie irrités par ces velléités indépendantistes qui pourraient galvaniser de semblables ambitions au sein de leurs propres communautés kurdes. (Le Soir, 19 octobre 2017; voir de même l’entretien avec Gilbert Achcar publié sur ce site en date du 29 septembre 2017)




