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Entretien avec Doug Green autour d’Auguste Blanqui

Brève publiée le 13 novembre 2017

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://lundi.am/Interview-Blanqui

« Je le répète, l’homme vraiment politique néglige ces obstacles et avance droit devant sans se soucier des pierres disséminées sur son chemin »

paru dans lundimatin#122, le 13 novembre 2017

Doug Green vient de publier aux États-Unis Communist Insurgent, Blanqui’s Politics of Revolution, une biographie de l’éternel insurgé français. Régulier collaborateur de lundimatin, Jules Crétois lui a fait parvenir quelques questions. L’occasion de revenir avec lui sur la vie d’Auguste Blanqui, personnage qui fut autant adulé qu’il est aujourd’hui délaissé si ce n’est dénigré, tant à gauche que dans les milieux révolutionnaires.

[Le Politburo de lundimatin n’étant pas entièrement satisfait de la qualité politique des réponses de M. Green, il a été décidé d’adjoindre en fin d’article, une préface aux Oeuvres de Blanqui plus en phase avec la ligne du parti.]

Quel est l’enseignement majeur que l’on peut tirer de Blanqui aujoud’hui ?

Même si la portée du récit de la « fin de l’histoire » a décliné ces dernières années, elle subsiste dans l’esprit des révolutionnaires, telle une épée de Damoclès. On nous dit que le socialisme est un rêve impossible ou que, ne serait-ce qu’imaginer la révolution, c’est être fou. De nombreux socialistes, communistes et anarchistes acceptent cette idéologie et limitent leur horizon à quelques réformes symboliques. De ce point de vue, le communisme ne pourrait être qu’un rêve accessible dans plusieurs siècles, tandis que des milliards de personnes souffrent ici et maintenant. Le plus grand mérite qui revient à Louis-Auguste Blanqui est d’accabler de mépris cette façade réformiste. Cette dernière est pour lui non pas un moyen sûr d’aboutir au communisme, mais une reddition au capitalisme.

Blanqui a passé sa vie à lutter et à préparer la révolution. Il refusait de transiger sur son but, et affirmait que le communisme représentait la fin du droit d’asservir et d’exploiter. Il ne s’est jamais rendu et n’est jamais revenu sur sa position, même dans les situations les plus désespérées. Il pensait sincèrement et sérieusement à la façon de prendre le pouvoir et de libérer le peuple. Les révolutionnaires d’aujourd’hui devraient s’inspirer de son idéalisme, de son courage et de son dévouement. Bien que l’éthique de Blanqui soit méprisée par les « socialistes » pragmatiques bourgeois, je me demande à quel point elle serait bénéfique pour nos mouvements si nous l’adoptions à notre tour fidèlement. Nous devrions énoncer clairement et fièrement, à la manière de Blanqui, que nous sommes communistes et que nous acceptons les conséquences de notre engagement dans une révolution nécessaire à l’émancipation de l’humanité.

Blanqui savait que le communisme valait la peine de se battre, et qu’il en vaut encore la peine. En fin de compte, tout en demeurant critique à l’égard des méthodes de Blanqui, nous devrions rester fidèles à son esprit révolutionnaire en réfléchissant avec pondération à la manière de remporter la victoire.

Blanqui a eu de nombreux problèmes avec la justice. Mais a-t-il écrit sur la prison, sur la répression ?

Il n’a pas écrit d’oeuvre importante sur le rôle de la prison dans la société bourgeoise. Cependant, cela ne signifie pas que Blanqui n’avait rien à dire sur le système carcéral. Il reconnaissait que l’Etat capitaliste était une « force policière au service des riches » et que les prisons - avec l’armée, la police et l’église - existaient pour assurer la domination de la classe dirigeante. Il savait que les tribunaux et les prisons n’assuraient pas la justice pour les travailleur.euse.s ou les révolutionnaires, mais au contraire l’empêchaient. Blanqui n’a jamais reconnu aux tribunaux le droit de le juger. Il utilisa son discours de 1832 face à la Cour d’Assises comme un porte-voix pour déclarer la guerre à la bourgeoisie.

Dans les années 1840, Blanqui eut l’occasion de séjourner à la prison du Mont-Saint-Michel, utilisée par les Orléanistes pour enfermer leurs opposants politiques, et ce dans des conditions d’emprisonnement déplorables. Les cellules étaient trop petites et infestées de vermine, avec des effets dévastateurs sur la santé des prisonniers. Le directeur et les gardes, coupables de maltraitance, envoyaient de nombreux prisonniers en confinement pour de longues périodes. Blanqui utilisa ses contacts à l’exterieur pour transmettre des messages à propos de la prison qui mirent la dynastie Orléaniste dans l’embarras et la poussèrent à réformer. Durant leurs séjours au Mont-Saint-Michel, Blanqui et les autres prisonniers créèrent des liens de solidarité très forts. Il était évident pour Blanqui et ses camarades que s’ils ne restaient pas unis, ils seraient à la merci des gardes. Ces liens étaient si forts que lorsque le roi Louis-Philippe offrit à Blanqui un pardon royal, ce dernier le refusa, déclarant alors qu’il préférait la solidarité de ses camarades à un odieux pardon royal. Même si Blanqui n’a pas écrit d’oeuvre théorique majeure sur le rôle des prisons dans la société bourgeoise, au regard de sa vie et de ses combats, il avait parfaitement compris que les prisons étaient un instrument de domination auquel il s’est opposé.

Le blanquisme est-il simplement avant-gardiste ? Est-il vrai qu’il défendait l’idée qu’un petit groupe devait prendre le pouvoir par un coup d’état ?

Blanqui croyait que la révolution ne pouvait provenir d’une auto-émancipation de la classe ouvrière (que la religion aveuglait). Il croyait plutôt que la révolution reposait sur un petit groupe d’hommes et de femmes vertueux.euse, parfaitement organisé et entrainé à l’usage des armes, capable de se soulever un jour précis, de prendre le pouvoir et de diriger au profit du peuple jusqu’à ce que celui-ci soit suffisament éclairé pour se diriger lui-même. Blanqui croyait que le succès des révolutionnaires dépendait uniquement du développement parfait d’une organisation de conspirateurs.trices. La révolution était donc essentiellement une question technique, stratégique pour Blanqui. Il n’avait pas de théorie globale, comme le marxisme, qui donnait une étude détaillée des facteurs objectifs requis pour un succès révolutionnaire ou pour identifier des alliés, pour planifier une stratégie et décider quand les conditions étaient réunies par les circonstances. Si sa vision conspiratrice était détachée de la classe ouvrière, c’était à dessein, afin qu’elle n’ait aucun rôle à jouer dans sa propre libération.

Ce furent toutefois les circonstances qui poussèrent Blanqui à opter pour la conspiration. Il est vrai que Blanqui n’a pas organisé des partis de masses ou des partis démocratique prolétaires comme ceux créés plus tard par les marxistes français, mais il ne pouvait en être autrement car la classe ouvrière restait embryonnaire en France à cette époque et ces types d’organisation n’ont commencé à se former qu’à la fin de sa vie. Il grandit durant le Premier Empire et la Restauration, période durant laquelle être un.e agitateur.trice ouvertement républicain.e ou révolutionnaire était tout simplement impossible. Quiconque militait ouvertement en faveur d’un changement de politique finissait soit au fond d’une cellulle, soit tué. En fait, Blanqui se politisa en 1822 à l’âge de 17 ans après avoir vu l’exécution publique de quatre soldats républicains. La seule forme d’organisation possible pour la génération de Blanqui était celle de la conspiration secrète comme celle des Carbonari (le premier groupe qu’il rejoignit). Il s’est donc naturellement tourné vers le seul moyen d’agitation possible et l’a perfectionné durant toute sa vie.

Blanqui s’est tout de même impliqué dans l’agitation publique dès que possible, comme lors des premiers jours de la monarchie de juillet, mais ce n’était généralement que pour de brèves périodes car le danger de l’arrestation demeurait trop important. S’il souhaitait être un activiste politique, Blanqui se devait d’opérer discrètement afin d’assurer au minimum la survie de l’organisation. Il s’est ainsi gardé de tout lien avec le peuple car cela aurait pu compromettre l’existence même du mouvement, en donnant la possibilité à la police d’identifier et de capturer les révolutionnaires. Selon Blanqui il était préférable que les révolutionnaires restent caché.e.s en attendant le bon moment pour frapper. Il est important de rappeler que Blanqui avait 43 ans lorsqu’il vécût pour la première fois en République. Ce fut la Seconde, en 1848. Il fonda un parti politique avec des réunions publiques, un journal, des manifestations, des candidats se présentant aux élections, etc. Cependant, il n’oublia pas que même un État républicain n’existe que pour protéger les intérêts de la classe dominante. Blanqui n’oublia pas non plus qu’une République, à moins d’être contrôlée par la classe ouvrière, ne sert que les intérêts de la bourgeoisie et que toutes les libertés nouvellement acquises resteront constamment menacées. En 1848, il avertit le peuple du risque d’une contre-révolution. Ses avertissements se sont révélés exacts au vu du massacre des ouvrier.ère.s de Paris pendant les tristement célèbres Journées de Juin, suivies par l’avènement de Louis-Napoléon et du second Empire. Pour conclure, pendant que Blanqui croyait qu’une conspiration élitiste et hiérarchisée était la seule façon d’obtenir le pouvoir, n’oublions pas que durant sa vie, aucun autre mode d’organisation révolutionnaire n’était même possible.

A la veille de la Commune, Thiers refusa de l’échanger, même contre de nombreux otages. Etait-il si dangereux ?

La réponse est oui. Thiers avait conscience que si Blanqui avait été présent à la Commune, l’issue aurait été radicalement différente. La Commune de Paris fut l’un des plus grands épisodes révolutionnaires de l’histoire, en imposant la première dictature du prolétariat au monde, mais elle fut entravée par un certain nombre de faiblesses qui provoquèrent sa défaite. L’une d’entre elles était une force militaire mal organisée. La deuxième était le manque d’un leadership centralisé. Enfin, la Commune demeura sur la défensive trop longtemps, ce qui laissa le temps à Thiers de réorganiser son armée. Blanqui lui-même fut capturé la veille de l’instauration de la Commune - il n’y assistera pas. Qu’aurait-il pu arriver si Blanqui avait été présent ? Spéculons. Tout d’abord, toutes les différentes factions - qu’il s’agisse de la première internationale, des proudhonistes, des jacobins, sans parler des Blanquistes - admiraient Blanqui en tant que révolutionnaire dévoué et altruiste. Donc il est fort possible qu’il aurait pu assumer le leadership qui faisait défaut à une Commune divisée. En se fondant sur ses propres analyses des insurrections armées, on peut dire que Blanqui n’aurait pas attendu pour lancer l’offensive contre Thiers - ce que fit la Commune - et qu’il aurait pris l’initiative. Si l’on considère la faiblesse de Versailles dans les premiers jours, une telle offensive aurait certainement pu réussir. Cela ne veut pas dire qu’une Commune menée par Blanqui aurait engendré le socialisme plutôt qu’une dictature jacobine (ni Blanqui ni ses partisans n’avaient pris la mesure du potentiel socialiste de la Commune). Même Marx pensait qu’il était dans l’intérêt de Thiers de le tenir à l’écart de la Commune. Marx écrit dans La guerre civile en France : « La Commune, à maintes reprises, avait offert d’échanger l’archevêque et tout un tas de prêtres par-dessus le marché, contre le seul Blanqui, alors aux mains de Thiers. Thiers refusa obstinément. Il savait qu’avec Blanqui, il donnerait une tête à la Commune ; alors que c’est sous forme de cadavre que l’archevêque servirait au mieux ses desseins. »

Etait-il vraiment un « chef » ?

Blanqui n’a, à aucun moment de sa vie, conduit de mouvement ou de parti constitué de plus de quelques milliers de cadres dévoués. Néanmoins, son influence s’étendait bien au-delà des rangs de ses propres partisans directs. D’autres révolutionnaires qui se trouvaient en désaccord avec ses méthodes, comme Karl Marx, n’ont jamais mis en cause le dévouement ou l’intégrité de Blanqui. Le futur Premier Ministre Georges Clémenceau et le dirigeant socialiste Paul Lafargue ont même un temps été des partisans et admirateurs de Blanqui. A la fin des années 1870, au moment où un mouvement de masse prend de l’ampleur en faveur de l’amnistie des membres exilés de la Commune de Paris, la demande de libération de Blanqui en est le point de ralliement. Quand Blanqui meurt en 1881, ses obsèques attirent 200 000 personnes parmi la gauche révolutionnaire et la classe ouvrière. Comment Blanqui pouvait-il disposer d’un tel soutien ? Je crois que cette description de Blanqui donnée par Victor Hugo fournit la réponse : « A certains moments, ce n’était plus un homme, c’était une sorte d’apparition lugubre dans laquelle semblaient s’être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères ». Il a vécu et il est mort pour la révolution sans rien demander en retour. Chez lui, pensée et action étaient interchangeables. Blanqui était une légende et un symbole. Pour la bourgeoisie, il était le spectre de la révolution communiste. Pour la classe ouvrière, Blanqui apparaissait comme leur défenseur incontestable contre l’exploitation et pour le socialisme.

Pourquoi est-ce que Blanqui semble être partout détesté ? Autoritaire pour les anarchistes, et ardent individualiste pour les marxistes orthodoxes ? Est-ce qu’ils se trompent ?

Il faut dire plusieurs choses. Tout d’abord, les anarchistes et les marxistes ont toujours respecté Blanqui en tant que révolutionnaire vertueux. Ensuite, les marxistes et les anarchistes peuvent très bien admirer l’homme, et en même temps déconsidérer ses organisations révolutionnaires qu’illes jugent élitistes et autoritaires. Enfin, différents aspects de son héritage ont été repris par les anarchistes, comme sa vive critique de la religion. Par exemple, le fameux slogan anarchiste « Ni Dieu ni Maître » vient du nom que portait le dernier journal de Blanqui. Depuis plus de cent ans, le « blanquisme » est un terme d’injure utilisé par les marxistes réformateur.trice.s au cours de débats avec leurs opposant.e.s révolutionnaires. Au cours de la Deuxième internationale, les partis socialistes ont été pris dans la contradiction de préconiser la transformation révolutionnaire de la société tout en pratiquant une politique réformiste. Cela créa un conflit entre la théorie et la pratique pour nombre de socialistes. Dans le but de lever cette contradiction, le socialiste allemand Eduard Berstein pensait que la théorie marxiste devait être revue par la suppression de ses éléments révolutionnaires afin d’harmoniser les politiques réformistes aux courants socialistes. Cela conduisit à la célèbre controverse révisionniste à la fin du XIXè siècle. Bernstein soutenait dans Les présupposés du socialisme (1898) que les oeuvres des jeunes Marx et Engels, en particulier le Manifeste du parti communiste, étaient blanquistes. Comme le dit Bernstein : « En Allemagne, Marx et Engels, avec les données de la radicale dialectique hégélienne, étaient arrivés à une doctrine fort semblable au blanquisme. » Ce n’était pas un accident, dans la mesure où la dialectique hégélienne, et Marx le reconnut, était révolutionnaire (mais pas blanquiste).

Rosa Luxemburg en personne admit que Bernstein utilisait le terme de « blanquisme » par défaut pour condamner tout plaidoyer pour une révolution socialiste. Plus tard, des Bolcheviks tels que Lénine et Trotski furent qualifiés de « blanquistes » par Kautsky, Martov et d’autres réformistes. Les Bolcheviks n’étaient pas du tout blanquistes. En fait, tout ce que Blanqui n’avait pas compris, Lénine, Trotski et les Bolcheviks le comprenaient. Ils avaient un parti révolutionnaire qui défendait les revendications des ouvrier.e.s et des paysan.ne.s pour que le socialisme emporte la majorité. Les Bolcheviks utilisèrent la théorie marxiste pour comprendre les conditions objectives et le meilleur moment venu pour prendre le pouvoir. Je n’en dirai pas plus sur les relations supposées entre le blanquisme et le léninisme, si ce n’est pour dire que j’ai écrit par ailleurs sur le sujet - et que si la révolution bolchevik était véritablement blanquiste, elle aurait échoué en 1917. Alors pourquoi les réformistes ont-ils traité les Bolcheviks de « blanquistes » ? Trotski offre une excellente réponse : « Les révisionnistes utilisent le terme de blanquisme pour qualifier le contenu révolutionnaire du marxisme, tout simplement pour combattre le marxisme. » En d’autres termes, ce que les réformistes décriaient comme étant du « blanquisme » dans le bolchévisme et d’autres mouvances révolutionnaires n’était autre que les vertus de Blanqui - son courage, son dévouement, sa volonté de se battre quand bien même tout était contre lui, sa façon d’examiner en détail les chemins vers la victoire et son communisme sans complexe.

Blanqui appartient aujourd’hui dans une certaine mesure à l’histoire républicaine française, bien que très peu de républicain.e.s français.es se réclament de lui ?

Tout au long de sa vie, Blanqui a soutenu l’héritage de la révolution française. Dans ses jeunes années, Blanqui s’est tout d’abord identifié à Robespierre avant de s’intéresser à Hébert. Quand Blanqui est mort, des Républicain.e.s modéré.e.s tel que Clémenceau le considéraient déjà comme l’aîné protecteur de la tradition républicaine. Il est vrai que Blanqui fut honoré après sa mort par des noms de rues et de monuments, mais il demeure en grande partie à l’écart de la tradition républicaine dominante. Vers la fin du XIXe siècle, le républicanisme français avait perdu son caractère progressiste et le tricolore symbolisait la défense de la société bourgeoise. Blanqui était peut-être bien républicain, mais il était aussi communiste. Il pensait que la république devait émanciper la classe ouvrière et en finir avec la loi du capital. Pour le républicanisme français dominant et, plus tard, la démocratie sociale et le Parti communiste français, qui firent tous la paix avec le républicanisme bourgeois, le républicanisme révolutionnaire et communiste de Blanqui n’était pas quelque chose qu’ils pouvaient soutenir. Il était plus facile pour le républicanisme français de faire de Blanqui une icône inoffensive, ou encore mieux, de l’oublier.

Les oeuvres de Blanqui sont toujours très circonstanciées, prises dans un contexte, même personnelles. A quel point sa vie et son oeuvre sont-elles entremêlées ?

Il est vrai que Blanqui a principalement écrit au sujet des préoccupations directes ou des exigences de la lutte. Il n’était pas un théoricien au même titre que Marx, Lénine, Trotski, Mao ou Gramsci. Ce serait une erreur de juger Blanqui par le même prisme que celui avec lequel nous approchons les théoriciens et révolutionnaires marxistes qui ont fourni des outils pour comprendre et changer le monde. La majeure partie des idées théoriques de Blanqui étaient confuses et contradictoires. Ses opinions sur l’économie et la société étaient simplistes. Il avait une vue du monde formé par le rationalisme des Lumières, mais portée à des conclusions radicales (je vais en parler par la suite). Pourtant, Blanqui avait de bonnes raisons pour ne pas développer de théorie révolutionnaire. L’une des tendances dominantes du socialisme au cours de sa vie était incarnée par les utopistes, qui passaient leur temps à élaborer des plans pour une société égalitaire. La pratique politique des utopistes était réformiste - ils en appelaient aux « hommes de conscience » au sein de la classe dirigeante. Blanqui pensait que la classe ouvrière n’avait pas à mendier un monde meilleur aux exploiteurs, mais qu’elle devait se battre à bras le corps. La tâche clé de Blanqui était d’organiser la révolution afin de conquérir le pouvoir. Seule une révolution pouvait garantir une nouvelle société, et non le bavardage de salon des utopistes. Il était avant tout un homme d’action. Les plans pour le futur et les théories pouvaient attendre que la bourgeoisie soit vaincue.

Etait-il un tacticien par-dessus tout ?

Je mentionnais plus tôt le fait que Blanqui n’était pas un stratège révolutionnaire, mais un tacticien de premier rang en matière de guerre urbaine. Sa maîtrise de l’insurrection lui venait de sa propre expérience vécue : la Révolution de juillet 1830, le Soulèvement de 1839 et l’expérience de 1848. Il a codifié les leçons de l’insurrection dans un ouvrage de 1868 intitulé Instructions pour une prise d’arme. Dans cet ouvrage, il démontre qu’une insurrection ne peut être laissée au hasard, mais qu’elle doit être planifiée et organisée. Blanqui a laissé des instructions détaillées sur la manière dont les milices populaires s’organisent et les barricades se construisent. Il comprenait que la révolution exigeait de mener l’offensive et de prendre les centres de pouvoir politiques et militaires aux mains de l’ennemi. Au cours de l’insurrection, ils créent un Comité de Sécurité Publique pour armer le peuple et désarmer l’ennemi. Une fois que les insurgés détiennent le pouvoir politique, le nouvel ordre ébranle le pouvoir du capital et éclaire le peuple.

Le problème avec la stratégie de Blanqui ne concerne pas tant la nécessité de renverser l’ordre ancien par les armes que de créer un état révolutionnaire. Il avait absolument raison de penser qu’il n’existe pas de chemin pacifique au socialisme. L’histoire l’a prouvé des milliers de fois. Le problème est que Blanqui se concentre sur les aspects militaires et techniques de la révolution. Les questions politiques et sociales plus vastes lui étaient étrangères. Et il ne croyait pas non plus que les individus eux-mêmes avaient un rôle à jouer dans leur propre émancipation.

Quelle est la part de métaphysique dans l’oeuvre de Blanqui ?

Deux parties s’en dégagent. La première confirme que Blanqui n’est pas un penseur de la métaphysique. Il est le produit des Lumières. Il l’indique très clairement : « La philosophie instaurée au XVIIIe siècle par Diderot et Holbach, proclamée et promulguée au XIXe siècle en tant que verdict incontesté de la science, est la seule base possible pour l’avenir. L’expérimentation s’achève. Tous les mouvements révolutionnaires avortés depuis 89 sont la conséquence de l’abandon de cette philosophie. Il faut pourtant choisir entre celle-ci et le Moyen-Age. Ce sera notre drapeau. Et nous porterons ce choix comme un drapeau. » Pour Blanqui, la rationalité des Lumières s’appuie sur le postulat selon lequel l’univers serait essentiellement connaissable et notre ignorance temporaire. Par conséquent, la condition d’exploitation n’est pas une ordonnance divine, mais une chose qui peut être comprise et dépassée par la lutte collective. C’est parfaitement conforme à l’héritage de la Révolution française et au jacobinisme. Néanmoins, Blanqui comprenait que réaliser les promesses des Lumières impliquait la destruction de la société bourgeoise elle-même.

Il existe une interprétation répandue de la pensée de Blanqui, alimentée par le critique radical Walter Benjamin, selon laquelle il fut opposé à l’idée de progrès et adopta une vision métaphysique proche de celle de Nietzsche, mise en évidence dans son ouvrage de 1872, L’Éternité par les astres. Dans ce texte, Blanqui avance une théorie des multivers et rejette le progrès. Benjamin affirme qu’avec L’Éternité par les astres, Blanqui abdique face à la bourgeoisie. Si nous devions accepter une telle interprétation de Benjamin, alors Blanqui devrait être classé parmi les romantiques. Un certain nombre d’objections peuvent être adressées à Benjamin. Premièrement, le rejet du progrès de Blanqui est sujet à controverse. L’ouvrage de Blanqui s’empressait de maintenir la porte ouverte à l’espoir et à l’action, en dépit de tout le reste. Comme il l’affirmait : « Demain, les événements et le peuple suivront leurs cours. A partir de maintenant, seul l’inconnu nous attend. Tout comme son passé, l’avenir de la Terre changera de direction des millions de fois, et le futur ne prendra fin qu’à la mort de la planète. D’ici là, chaque seconde apportera sa nouvelle bifurcation, entre la route prise et celle qui aurait pu l’être. » En d’autres termes, la possibilité de faire nos propres choix implique que progrès et action restent possible pour l’avenir.

Alors que les conditions objectives sont massivement accumulées contre les révolutionnaires, cela ne signifie pas qu’il n’y a aucun espace à créer pour l’action. La démarche révolutionnaire, la volonté de se battre et de vaincre contre une situation impossible peut plutôt dévoiler les routes du communisme. L’accès à ces routes n’est pas donné d’office à n’importe qui, mais se révèlent au cours de la lutte. C’est une chose rassurante pour Blanqui, qui écrit son ouvrage dans les jours les plus sombres de la répression après la défaite de la Commune de Paris. Deuxièmement, il n’y a aucun lien entre Nietzsche et Blanqui. Rien de montre que le concept de l’éternel retour de Nietzsche fut influencé par l’oeuvre de Blanqui. En effet, Nietzsche était un rebelle aristocratique qui haïssait la démocratie et le socialisme. De plus, la dernière élocution publique de Blanqui défendait le drapeau rouge et la révolution socialiste que ce dernier incarne. Troisièmement, Blanqui n’a pas capitulé. Il a écrit L’Éternité par les astres en 1872. Il restait à Blanqui une dizaine d’années d’activité politique et il continua de se battre jusqu’à son dernier souffle. Pour conclure, on peut dire que Blanqui n’était pas un penseur de la métaphysique, mais défendait une idée radicale de la pensée des Lumières.

Quelle est la place de l’amitié dans l’oeuvre et la vie de Blanqui ? Ne politise-t-il pas la question de l’amitié ? Ou ne la considère-t-il pas comme politique ?

Il est vrai que Blanqui fondait sa politique sur « l’amitié » ou - et le mot est plus juste - « la solidarité ». Les conspirations Blanquistes étaient organisées au sein de très petites cellules soudées (pour éviter une infiltration policière qui menacerait l’organisation). Blanqui attendait des membres d’une organisation souterraine qu’illes soient prêt.e.s à tout ce qui puisse être nécessaire pour la révolution, y compris la lutte armée. Cependant, il ne souhaitait pas de cadres froids et sans pitié. Selon lui, un.e membre se devait d’être sans reproches et prêt.e.s à mourir pour le bien commun.

Par ailleurs, Blanqui croyait que la solidarité devait unir avec force pour dépasser la faiblesse. La solidarité devait renforcer les liens d’amitié et la coopération en opposition à l’individualisme. Dans ce sens, dans une lettre datée de 1852, Blanqui écrivait :

« Vous déplorez les divisions au sein de la démocratie. Si par cela vous voulez dire la haine personnelle, la jalousie et les rivalités causées par l’ambition, je les condamne avec vous, ce sont parmi les fléaux de notre cause. Mais notez que ce fléau n’est pas singulier à notre parti - nos adversaires de toutes bannières le subissent tout autant. Les divisions dans nos rangs sont beaucoup plus visibles car le monde démocratique est plus vaste et plus ouvert. Ces luttes d’individus, de plus, sont le fruit de la faiblesse humaine ; nous devons les accepter et prendre les hommes comme ils sont. Perdre son calme contre un défaut humain est puéril, sinon stupide. Les esprits résolus savent comment passer ces obstacles que personne ne peut passer, mais que tout le monde peut contourner. Apprenons donc comment nous adapter à la nécessité et, pendant que nous déplorons le mal, comment l’empêcher de ralentir notre avancée. Je le répète, l’homme vraiment politique néglige ces obstacles et avance droit devant sans se soucier des pierres disséminées sur son chemin »

Maintenant il est vrai que l’extrême gauche a toujours été tourmentée par des divergences de diverses natures. Parfois, celles-ci sont insignifiantes et d’autres fois, elles impliquent des questions de principe. Blanqui pensait que les révolutionnaires vertueux avaient plus en commun que ce qui les divisait. De ce fait, il était prêt à travailler avec d’autres et à ne pas laisser de petites divergences entraver la poursuite de fins révolutionnaires plus grandes. Par ailleurs, lorsqu’il s’agissait de questions de principes - monarchie ou république, capitaliste ou prolétarienne, réforme ou révolution, capitalisme ou socialisme - Blanqui ne faisait pas de compromis. La lutte des classes suppose des prises de position. Il avait raison de faire ainsi. Les révolutionnaires devraient affirmer clairement leurs divergences en s’alliant à leurs réels camarades contre leurs réels ennemis. C’est une leçon importante pour la gauche actuelle qui pose « le pragmatisme » au-dessus des principes et finit par trahir les intérêts de la classe ouvrière à chaque instant.

Blanqui affirmait que prendre position dans la lutte des classes implique de déterminer quelle position incarne les intérêts universels de l’humanité. Il positionnait cette dernière dans le prolétariat et fini par affirmer que les travailleur.euse.s partageaient des intérêts communs à travers le monde :

« Les travailleurs de tous les pays sont frères, et ils ont un seul ennemi : l’oppresseur qui les force à se tuer sur un même champ de bataille. Chacun, ouvriers et paysans de France, d’Allemagne ou de Grande-Bretagne, d’Europe, d’Asie ou d’Amérique - chacun, nous avons tous les mêmes tâches laborieuses, les mêmes formes de souffrance, les mêmes intérêts. Qu’avons-nous en commun avec cette race de paresseux couverts d’or qui ne se satisfont non seulement pas de vivre de notre sueur mais qui veulent aussi boire notre sang ? »

La politique blanquiste de « l’amitié » menée à son terme requiert la chute de la société bourgeoise et la création d’un nouvel ordre construit sur la solidarité et la coopération pour répondre aux besoins matériels du prolétariat.

On peut conclure que la politique blanquiste de l’amitié ou de la solidarité s’appuie sur l’unité des communistes vertueux.ses pour une seule cause. Dans la poursuite de cet effort, il est impératif pour les révolutionnaires de ne pas laisser les divergences personnelles ébranler l’unité de principe. Ainsi, les blanquistes pourraient faire chuter les oppresseurs de l’humanité et créer une société fondée sur la solidarité et la coopération qui satisferait les besoins humains.