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Tunisie : "Mais qu’est ce qu’on attend ?"

Brève publiée le 22 janvier 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://lundi.am/Mais-qu-est-ce-qu-on-attend

Plan d’austérité en Tunisie : manifestations, émeutes et pillages au septième anniversaire de la révolution.

La semaine précédant le 14 janvier, et l’agitation qui s’est répandue comme une traînée de poudre en quelques jours, l’auront assez démontré : l’anniversaire du départ de Ben Ali en 2011 n’est pas condamné à se dérouler dans la morne apathie qu’entretiennent tous ceux qui font métier de commémorer la révolution pour mieux l’enterrer. Les événements en cours se télescopent d’ailleurs avec plus d’une date historique, renvoyant à la mémoire des soulèvements de janvier. Ce mois incarnerait presque à lui seul la hantise des gouvernements tunisiens tant il a été le théâtre de mouvements prenant une ampleur nationale [1]. Si depuis 2011 les épisodes de contestation se succèdent toute l’année, janvier occupe une place particulière dans l’imaginaire national, représentant la possibilité d’un embrasement d’ampleur du pays.

Dans la mesure où la loi des finances 2018 et les mesures d’austérité sont clairement visées par la contestation actuelle, difficile de ne pas faire le parallèle avec les émeutes du pain de janvier 1984. Le régime avait alors annoncé, sous la pression du Fond Monétaire International, l’augmentation des prix du pain et de tous les produits à base de blé. Après plusieurs jours d’affrontements où de nombreux manifestants ont été tués, toutes les augmentations furent annulées.

Ce parallèle, le gouvernement actuel ne le connaît que trop. Ainsi, il martèle que les produit de première nécessité - pain, pâtes, semoule, sucre et huile, dont les prix sont subventionnés - ne sont pas concernés par l’actuelle hausse des prix. Mais en voulant éviter de nouvelles émeutes du pain, le gouvernement court le risque de se retrouver avec des émeutes de tout le reste. À travers la question de la loi des finances 2018 et au-delà, le cœur de la contestation tient probablement au fait qu’un quotidien toujours plus réduit à une survie a minima apparaît intolérable, face à laquelle persiste une exigence formulée en terme de « dignité ».

« Soit la faim nous tue, soit c’est la police » (slogan)

L’augmentation de la TVA et les multiples taxes imposées par la loi des finances 2018 (sur l’essence, les recharges téléphoniques, les produits importés, l’alcool, les cosmétiques, les voitures etc.) viennent couronner une hausse constante de l’ensemble des prix au cours des dernières années. De nombreuses analyses considèrent que la loi en elle-même entraînera une dépense supplémentaire de 300 dinars par mois pour les ménages tunisiens. Cette estimation doit être mise en perspective avec le fait que le salaire minimum en Tunisie dépasse tout juste les 300 dinars [2]. À cela, il convient d’ajouter l’inflation rapide du dinar tunisien entretenue par les politiques du FMI qui tiennent le pays par la dette et les crédits. Selon un cercle infernal, la dette engendre la dette, les intérêts à rembourser donnent lieu à d’autres intérêts et la dévaluation du dinar augmente mécaniquement le montant des deux.

Par ailleurs, profitant des moments de reflux de la contestation, les gouvernements successifs et les entreprises ont régulièrement annulé ou évité d’appliquer un grand nombre d’accords qui avaient été remportés par les innombrables grèves survenues dans le sillage du départ de Ben Ali. Soit autant d’augmentations salariales et d’avantages divers pour certains secteurs qui auraient pu améliorer le quotidien, et qui sont donc rarement entrés en vigueur. À côté de cette austérité généralisée promise à tous, le budget du Ministère de l’Intérieur se porte bien. Pour étouffer les mouvements sociaux et en réponse à l’activisme forcené des syndicats policiers, son budget a plus que doublé, passant ainsi de 1,245 milliards à 2.879 milliards de dinars entre 2011 et 2018. [3]

Au milieu du gouvernement qui nie que l’austérité aura un impact sur les couches les plus populaires le président Béji Caïd Essebsi, reconnaît le caractère douloureux de ces mesures. Mais c’est pour mieux entonner ces paroles dont la musique est connue : "la badila laha", "there is no alternative" dans la langue de Thatcher. Rien de bien étonnant de la part d’un représentant de l’élite politique et économique qui a tout fait pour que rien ne change, afin de protéger ses intérêts et sa position. Quitte à s’allier pour cela avec les cadres d’Ennahda et quelques franges d’opportunistes afin de se partager le gâteau et de tenter de faire triompher la contre-révolution.

Le plus étonnant est qu’encore récemment, dans un entretien avec le président, un journal comme Le Monde n’a pas trouvé mieux que d’interroger ce partisan forcené de la réconciliation avec tout l’ancien personnel de la dictature, lui-même passé par tous les strapontins étatiques de Bourguiba à Ben Ali, sur « les avancées de la révolution ». Après ces fadaises que même les journaux de propagande du régime n’oseraient pas, il n’est pas trop tôt pour commencer à s’interroger sur « l’envers du décor d’une transition tant célébrée à l’étranger ». Parfois, quel que soit son ampleur en terme de nombre de participants impliqués, la force d’un mouvement tient aussi à sa capacité de rupture, faisant voler en éclat certains énoncés devenus intenables.


Manifestation à Tebourba

"Fech nestannaw ?" (Qu’est-ce qu’on attend ?), une initiative pour prendre les devants.

Le retour en force d’une police qui entend bien restaurer son autorité sans concession, de même que l’état d’urgence quasi-permanent depuis 2011, ne suffisent pas à endiguer durablement les mouvements de contestation et les explosions sociales. [4] Des luttes avec une implantation locale très forte rencontrent fréquemment un élan de solidarité dans le reste du pays - à l’image des sit-ins de Kerkennah ou d’El-Kamour contre les compagnies pétrolières, des grèves pour l’emploi à Meknassi ou au Kef pour n’évoquer que quelques uns des conflits les plus récents. Cependant, ils demeurent souvent isolés, peinant à trouver une issue après avoir tout bloqué, ou se délitant petit à petit à la suite des récurrentes compromissions du principal syndicat, l’Union Générale des travailleurs tunisiens (UGTT).

Vu le manque de confiance dans les institutions, la dégradation de la situation de l’économie et du niveau de vie de fractions toujours plus importantes de la population, les fameuses conditions objectives ne manquent pas. Les soulèvements récents ont toutefois rappelé que rien n’est jamais plus incertain que l’événement qui tiendra le rôle d’élément déclencheur d’un mouvement d’ampleur. L’immolation de Mohamed Bouazizi en 2010 était loin d’être une première et ce geste devenu tristement anodin dans la Tunisie actuelle a peu de chance de produire les mêmes effets. La plupart du temps la longue liste des suicidés vient plutôt exacerber l’impression généralisée d’une impuissance sans horizon, ou elle ne donne lieu qu’à conflits déterminés, mais limités à une ville donnée. Ainsi en novembre dernier, la ville de Sejnane a connu plusieurs jours de conflit et de grève générale en réaction à la mort de Radhia Mechergui qui s’était immolée après la suppression de l’allocation qui l’aidait à faire vivre sa famille.

Au milieu de cette agitation qui se cherche, le mot d’ordre fech nestannaw ? (qu’est-ce qu’on attend) répandu par divers activistes en ce début d’année vient clairement tenter d’exprimer et de rassembler la colère accumulée ici et là sous un énoncé commun. À l’image de la campagne manish musamih (je ne pardonne pas) qui conteste la loi de réconciliation avec les anciens de la dictature, ce mot d’ordre a vocation à résonner bien au-delà des collectifs qui en sont à l’origine, tant en termes d’organisation que de demandes. Ces collectifs, fonctionnant de manière relativement horizontale et présents dans plusieurs régions, invitent ainsi plutôt à se saisir d’une initiative qu’à les rejoindre au sens strict.

On aurait donc tort de chercher derrière tous les événements récents la main de ce groupe, comme de limiter les désirs qui surgissent de ces mouvements aux revendications exprimées directement par le collectif en lui-même. À Tunis, les manifestations de jour officiellement appelées ramenèrent finalement bien moins de monde que les affrontements nocturnes, qui se déroulèrent principalement dans les quartiers populaires de la capitale comme Ettadhamen, Ibn-Khaldun ou El-Kabaria. À Thala, des habitants ont affirmé ouvertement que les manifestants se retrouvent plus nombreux de nuit d’abord par peur des représailles de la police qui les filme et les photographie. [5].


« Vous nous avez appauvris, affamés, emprisonnés... maintenant vous allez nous entendre » (traduction du graffiti sur le mur)

Fech nestannaw ? prévoyait à l’origine de lancer un appel à manifester le 12 janvier, mais l’agitation ambiante et l’arrestation d’une cinquantaine de ses militants l’a poussé à organiser un rassemblement dès le 7 janvier. Le mouvement s’est alors rapidement répandu, selon une géographie de la contestation qui touche d’abord l’intérieur du pays, historiquement marginalisées par rapport aux régions côtières (Kasserine, Thala, Meknassi, Gafsa, Sidi Bouzid...), les quartiers populaires des grandes villes et leurs lointaines banlieues abandonnées, cet envers de l’image reluisante de la Tunisie.

Les rassemblements, manifestations et blocages de route ont souvent été suivis d’affrontements avec la police en fin de journée ou la nuit, et d’actes ou tentatives de pillage. C’est au cours d’une confrontation nocturne avec les forces de l’ordre qu’est mort un manifestant, Khomsi El-Yeferni, écrasé par un véhicule de police à Tebourba. Par la suite, une vidéo où on le voit passer sous les roues a fait surface, s’ajoutant aux nombreuses voix qui infirmaient la version éternellement biaisée du Ministère de l’Intérieur. Ce dernier affirmait ainsi que l’homme en question s’était étouffé car il était asthmatique - ce qu’il n’a jamais été, bien entendu, et qui n’explique pas les côtes cassées découvertes pendant l’autopsie. En mai dernier déjà, quand un occupant du campement d’El-Kamour avait subi le même sort, l’État avait accusé la cohue des manifestants d’être à l’origine du décès, avant d’évoquer un « accident », ici encore, malgré des images de la scène.


Capture d’écran de la vidéo où l’on apreçoit Khomsi El-Yeferni se faire écraser par un véhicule de police.

Loin d’être complètement superflues, ces précisions visent à rappeler que les manifestants ne meurent pas tout seuls. Les forces de l’ordre tunisiennes foncent régulièrement à toute allure au milieu des manifestants pour tenter de les disperser. La violence dont la police est l’objet est loin de surgir de nulle part, elle est une réaction aux brutalités que les agents exercent tant pour réprimer les manifestations qu’au quotidien. Docilement, les médias ont régulièrement retranscrit le décompte des agents blessés ces derniers jours, mais n’évoquent aucun bilan concernant les manifestants, malgré de nombreux témoignages évoquant des blessures graves, des personnes dans le coma, des interrogatoires brutaux etc. Après la mort de Khomsi El-Yeferni, un certain nombre de commissariats et casernes ont été attaqués et parfois incendiés comme à El-Guetar (dans la région de Gafsa) ou à Thala. L’armée a été déployée en renfort ou en remplacement des forces de l’ordre là où elles ont dû se retirer.

En une semaine, des arrestations massives ont été effectuées, touchant plus de 900 personnes. Parmi les arrêtés se trouvent de nombreux activistes clairement identifiés par les autorités, mais également un grand nombre d’anonymes, attestant que le mouvement déborde largement les cercles strictement militants. Ces derniers jours, beaucoup d’initiatives se sont concentrées sur la question de la solidarité pratique avec les arrêtés. Des appels à témoignage ont notamment été fait pour rassembler des informations sur ces anonymes toujours en détention, qui risquent de se retrouver sans moyen de se défendre.

Ce travail apparaît d’autant plus nécessaires que certaines familles ne savent même pas où ont été emmenés leurs proches après les rafles effectuées dans certains quartiers ou directement à domicile. Par ailleurs, de nombreux cas ont déjà été signalés évoquant des mauvais traitements dans les commissariats et des dossiers montés de toute pièce pour incriminer les accusés ou leur faire signer n’importe quoi. Et les premières peines de prison ferme tombent. Côté mobilisation, le ralentissement des actions, par rapport à la première semaine où toutes les nuits donnaient lieu à des affrontements, ne signifie pas encore leur arrêt. Divers rassemblements et blocages de route se poursuivent dans le pays, animés d’une même impatience, tandis que fech nestannaw ? appelle à une prochaine échéance le 26 janvier, devant le parlement.

À côté de la répression en tant que telle, le gouvernement et la presse jouent la carte de la diabolisation et de la division. D’abord en condamnant les violences et le vandalisme, mais également en accusant les terroristes, les contrebandiers ou la mafia de fomenter les troubles et de payer les émeutiers, avec les encouragements du Front Populaire. Cette coalition de partis de gauche, dont de nombreux militants participent aux manifestations, n’est toutefois pas en reste sur les théories du complot, accusant de son côté les casseurs d’être des agents du gouvernement ayant pour but de discréditer la campagne. De son côté la direction de l’UGTT a joué l’endormie toute la semaine, se réveillant d’un œil pour se prononcer contre les violences, en reconnaissant du bout des lèvres le bien-fondé de la contestation. Fidèle à son habitude, elle vient seulement d’annoncer qu’elle allait rejoindre le mouvement, de peur d’être complètement dépassée par celui-ci.

Si la tentative de diabolisation vire souvent au ridicule, (la police montant de poussives histoires telle que celle d’un individu arrêté la nuit avec 2000 dinars en liquide pour payer les émeutiers et ou exhibant 16 salafistes arrêtés depuis dimanche), l’injonction faite aux manifestants de se dissocier des actes de violence et de pillage n’est pas sans effet. Faut-il vraiment s’étonner que quelques commerces soient dévalisés au milieu d’un mouvement où le mécontentement se cristallise sur la hausse des prix, face à un gouvernement dont beaucoup n’attendent plus rien ? D’autant plus que ldans les pillage, ce sont avant tout des grands magasins, des bâtiments administratifs, des centres des impôts et des dépôts de la fourrière qui ont été visés. Les organisations qui à la suite de la révolution étaient capables d’affirmer publiquement « Moi aussi j’ai brûlé un commissariat » en soutien aux personnes inculpées à ce titre seraient-elles plus frileuses face aux attaques contre de la marchandise ?


La police braque des manifestants à Tebourba

Après ses airs inflexibles tenus toute la première semaine, le gouvernement a commencé à lâcher du lest dès le week-end suivant en annonçant de timides mesures en faveur des familles les plus pauvres, ainsi que la gratuité des soins pour les chômeurs. Depuis, le ministre de la santé a clairement fait entendre que tous les chômeurs ne pourront pas en bénéficier, à moins d’être inscrit sur une liste nominative qui sera établie prochainement - comment ? Impossible de savoir, sinon que la porte semble ouverte à toutes les logiques clientélistes pour y figurer.

Pendant ce temps, lors d’une rencontre avec des jeunes bien sages, le premier ministre Youssef Chahed vantait son nouveau plan pour l’emploi des jeunes : une loi sur l’auto entreprenariat et un encouragement du micro-crédit. L’horizon proposé reste celui d’une débrouille déjà généralisée. Un encouragement inattendu est venu côté présidence, quand à l’occasion de son discours pour l’anniversaire de la révolution, Essebsi a proclamé que 2018 serait l’année de la jeunesse, sans faire attention à l’ironie d’une telle annonce. Aucun de ses conseillers n’a dû le prévenir que la dernière personne a avoir annoncé une telle « année de la jeunesse » était Ben Ali... en 2010.

Le camp du consensus et de la réconciliation face à ceux qui ne pardonnent pas.

Les innombrables vagues de protestations et leurs tout aussi innombrables reflux qu’a connu la Tunisie ces dernières années rendent cependant difficile de prédire dans quelles perspectives s’engageront ou non les luttes en cours. Quelques remarques toutefois :

D’abord, au risque de l’évidence, il faut rappeler qu’il n’existe pas d’explosions de colère venues de nulle part, ni des déçus de la révolution en soi comme on se plaindrait du mauvais temps. La déception et la colère sont bien dirigées contre les groupes et les dispositifs qui entretiennent la dépossession du plus grand nombre, tant au niveau politique que social. Ainsi, bien que le niveau des prix était certainement plus bas à l’époque de la dictature qu’aujourd’hui, malgré une économie déjà largement en berne, il est difficile de rencontrer une véritable nostalgie du régime de Ben Ali en dehors des classes moyennes et de la bourgeoisie. Les anciens accapareurs et l’ancien personnel répressif font d’autant moins rêver que l’amnistie accordée à certains d’entre eux apparaît clairement comme une des causes essentielles du sentiment d’injustice actuel.

Loin d’une opposition entre les dynamiques politiques et sociales de la révolution, avec d’un côté une transition démocratique qui aurait été menée à bien face à des questions économique et sociales qui auraient été négligées ou oubliées, il apparaît que les processus politiques ont aussi eu pour fonction de marginaliser les mouvements qui exigeaient des changements radicaux. Il paraît donc d’autant plus hors de propos de s’accrocher à défendre l’idée d’une Tunisie qui surnagerait démocratiquement au milieu des pays voisins - y compris pour ceux animés par un désir sincère de « sauver » les printemps arabes - sans prêter l’oreille à ce que disent les mouvements aux quatre coins du pays. De la dictature jusqu’à aujourd’hui, la fiction entretenue jusqu’à la nausée de l’exception tunisienne dans un domaine ou un autre (démocratie, constitution, droits des femmes etc.), a bien été sans cesse opposée aux demandes populaires, confortant l’immobilisme.[À l’heure où peuvent circuler chez certains Iraniens engagés dans les soulèvements des hashtags comme #تونس_میشویم, (on sera comme la Tunisie), la contestation qui persiste en Tunisie après sept ans de révolution joue un rôle d’avertissement contre toute idéalisation d’un modèle.]

De loin, la célébration du consensus entre divers courants politiques et une grande partie de la société civile, a par exemple pu apparaître comme à même de résoudre une situation de crise et éviter un scénario à l’égyptienne. En pratique, elle revient à monter en exemple un type d’union nationale dont la fonction est d’éviter que ne s’interrompe le gouvernement du pays, alors qu’il se voit contesté de toute part. Non seulement ce type d’union incarne les pires trahisons pour les mouvements, au nom de la réconciliation et de la stabilité, mais il a directement permis à ceux qui participent à cet d’accord de monopoliser le pouvoir et les ressources, verrouillant l’espace politique.

Même si la question de leurs perspectives reste ouverte, l’expérience des différentes vagues de contestation a bien permis de tirer des enseignements non négligeables. Si la démocratie a pu un temps briller comme quelque chose de neuf, sa magie s’est vite dissipée devant la réalité de la pratique du pouvoir. Les gouvernements successifs et les alliances des grands partis autour d’une même politique ont mis à mal l’idée qu’une alternance, un gouvernement d’union nationale, « technocratique » ou un quelconque remaniement pourraient constituer autant de réponses valables à la crise. Le désenchantement ne tombe pas du ciel, il signe aussi la fin de la croyance accordée à certaines solutions.

La ligne de fracture profonde que mettent en lumière les conflits récents témoigne d’une défiance toujours plus grande envers la classe politique, comme vis-à-vis d’organisations qui n’ont cherché qu’à faire leur place et à protéger leurs intérêts. À l’inverse, l’irruption régulière de mouvements qui s’organisent majoritairement en dehors de ces différents acteurs incarne une force venant rompre ce consensus par le haut, témoignant d’un désir de se ressaisir d’un processus révolutionnaire confisqué.


"Ne soyez pas épris du pouvoir"

[1] Les plus importants mouvements de contestation de la dictature se sont déroulés en janvier. Pendant la grève générale de 1978, lors du « jeudi noir » les autorités tirent sur la foule et l’État fait passer et applique dans la foulée un décret qui réglemente encore aujourd’hui l’état d’urgence. Il sera à nouveau appliqué en janvier 1984 au cours « d’émeutes du pain » qui font suite à une tentative du gouvernement de relever tous les prix des produits à base de céréale sous la pression du FMI. Plus récemment, c’est en janvier 2008 que l’ensemble de la région du bassin minier, dans le sud-ouest, se soulève, y mettant un temps en déroute les autorités. Le soulèvement de décembre 2010-janvier 2011 en finit avec Ben Ali et amplifie ce cycle de protestations. En janvier 2013, le gouvernement de la Troïka est à deux doigts de tomber, contesté de toute part pour sa politique d’austérité et après la répression à la chevrotine de manifestions à Siliana - avant d’être sauvé grâce à l’initiative d’un dialogue national appelé par la société civile. En Janvier 2016 un mouvement des chômeurs s’est répandu dans tout le pays à partir de Kasserine, face auquel le gouvernement décrétera un couvre-feu jamais vu depuis la révolution. Janvier 2017 a été marqué par des mouvements en tous sens, entre protestations régionales, rassemblements contre la vague de procès visant des actes commis par des manifestants au cours des années précédentes et reprise de la grèves de la faim des mafrouzin amin, ces anciens étudiants dont beaucoup sont aujourd’hui encore blacklistés de la fonction publique à cause de leur engagement politique sous la dictature

[2] Vu l’importance du travail informel et des contrats dits « de chantier », beaucoup de travailleurs n’atteignent même pas cette somme - sans compter le chômage endémique qui ne s’accompagne d’aucune allocation, à quelques exceptions près.

[3] Alors même qu’il a perdu au passage la gestion des collectivités locales, devenu un ministère à part en 2016.

[4] Rien pour les trois derniers mois de l’année 2017, qui ont compté peu de mouvements possédant une ampleur nationale, le Forum Tunisien pour les Droits économiques et Sociaux (FTDES) enregistrait 3136 mouvements protestataires.

[5] Voir ce reportage filmé à Thala https://nawaat.org/portail/2018/01/19/تالة-تحتمي-بالليل-قصّة-القهر-الجماعي-و/ (en arabe)