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Pour un marxisme critique et intégral au XXIe siècle.

marxisme

Brève publiée le 23 janvier 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://www.contretemps.eu/entretien-jorge-veraza/

Jorge Veraza Urtuzuástegui est un philosophe et économiste marxiste mexicain. S’attachant à une relecture rigoureuse et antidogmatique de Marx et de la critique de l’économie politique, récupérant le marxisme critique du XXe siècle et approfondissant des concepts laissés de côté par le marxisme français, Jorge Veraza se dédie depuis le début de sa carrière académique à une critique globale de la société capitaliste et de la vie quotidienne bourgeoise.

Par sa réflexion novatrice sur le concept de subsomption formelle et réelle du processus de travail au capital – concept clé chez Marx pour penser le degré d’exploitation du capital et son déploiement historique – il a développé de nouveaux concepts et outils théoriques permettant de penser la consommation, la technique et les forces productives au XXIe siècle. Ce travail sur le développement historique du capitalisme mondial et sur ses conséquences en termes psycho-sociaux, politiques et culturels lui a permis de discuter l’apport critique d’auteurs tels que Georges Bataille, Lénine, Herbert Marcuse, Heidegger ou encore Louis Althusser.

Dans la continuité de son professeur Bolívar Echeverría et pour son importante contribution à la reconstruction du marxisme et du discours critique, il a reçu en 2012 le Prix Libertador Simón Bolívar al Pensamiento Crítico. Au cours de cette remise de prix, Ignacio Ramonet affirma : « Il n’y a ni en Europe, ni aux États-Unis un penseur marxiste qui ait la dimension de Jorge Veraza… ».

Cette interview, réalisée à Mexico en juillet 2017, visait à répondre à trois grands objectifs au moins, d’où son découpage en trois parties. Nous souhaitions tout d’abord apporter à la pensée révolutionnaire un ensemble de nouveaux outils, concepts et éléments critiques permettant de penser la réalité existante, son développement historique et ses possibilités d’émancipation. En deuxième lieu, nous voulions mettre en avant le caractère fécond de la critique effectuée par Jorge Veraza à diverses théories se réclamant du marxisme. Enfin, nous tenions à mettre en relief un parcours intellectuel où la réflexion collective est partie intégrante, inséparable, de la pensée et du développement individuel. Dit dans les propres mots de Jorge Veraza : « L’amitié fonde toute critique. Il n’y a point de questionnement de la réalité qui ne soit également un questionnement du nous, comme il n’y point d’affirmation du nous qui ne soit un questionnement de celui-ci1 ».

*

I. Du concept marxiste de nécessité à la subsomption réelle de la consommation au capital

La première partie de cet entretien que nous présentons ici est dédiée à la jeunesse de Jorge Veraza, au chemin qui l’a conduit à la pensée critique et à l’un des premiers grands concepts qu’il développa dans la perspective du développement historique du mode de production capitaliste : la subsomption réelle de la consommation au capital.

Fleur Gouttefanjat : Pour commencer, je souhaiterais te demander ce qui t’a amené à la pensée critique et au marxisme. À quel âge as-tu commencé à t’intéresser à ces questions et pourquoi ?

Jorge Veraza : Eh bien, tout d’abord, mon père comme ma mère étaient des gens de gauche. Mon père était marxiste à proprement parler et ma mère était socialiste, passionnée notamment par la Révolution cubaine. Mes parents s’étant séparés avant ma naissance, je vécus seul avec ma mère jusqu’à mes 5 ans. Pour m’endormir, elle me chantait des chansons dédiées à Simón Bolívar, Hidalgo, Morelos, à des héros nationaux ou latino-américains, indépendantistes et anti-impérialistes ; et elle terminait toujours par l’Internationale. C’était une femme seule, au fort caractère et très indépendante. Lorsque j’ai fêté mes 8 ans, elle se remaria avec un homme qui devint rapidement un grand ami. Très cultivé et grand connaisseur des œuvres de Marx et Lénine, avec néanmoins des tendances staliniennes (c’était un peu le ton de l’époque), je passais beaucoup de temps à discuter avec lui. Comme tous les enfants, j’étais très curieux et à l’âge de 9 ans, je décidai avec lui de mener à bien une sorte de cours : je choisissais les thèmes que je voulais et lui m’en parlait. Nous avons ainsi discuté de sujets très variés, allant des Mayas jusqu’à la Révolution russe en passant par l’astronomie. Cette période constitua réellement une première étape de formation intellectuelle et pratique qui me conduisit, à l’âge de 15 ans, à commencer à lire les œuvres de Marx et d’autres penseurs marxistes. Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai décidé de me tourner définitivement vers la pensée critique.

Fleur : En 1972, tu as commencé à aller au Séminaire de lecture du Capital qui avait lieu à la Faculté d’Économie de la UNAM (Universidad Nacional Autónoma de México) et c’est là-bas que tu fais la connaissance de Bolívar Echeverría, n’est-ce pas ?

Jorge : Je n’ai pas rencontré tout de suite Bolívar. Durant mon premier semestre, je suis élève de Gilberto Argüello et de Pedro López, deux marxistes membres du Parti Communiste et lisant par conséquent Le Capital de cette façon. À ce moment là, Bolívar est l’assistant de la professeure Teresa Losada, nièce de Ramón Ramirez, fondateur du Séminaire. Guidés par Teresa, nous avançons au cours de ce Séminaire jusqu’au chapitre 11 du Capital, où Marx commence à traiter la question de la subsomption du processus de travail au capital. Cependant, Teresa était beaucoup absente, occupée par des questions politiques qui se posaient à ce moment-là au sein de la Faculté d’Économie, et au final cela nous fut bénéfique car ce fut à Bolívar que revint la tâche de continuer à mener à bien le Séminaire. Ne souhaitant pas pour autant prendre la place de Teresa, Bolívar décida de revenir sur les points que nous avions déjà vus avec elle. Dès le premier cours qu’il donna, nous nous rendîmes compte que sa lecture du Capital était totalement différente de celle que nous connaissions.

Teresa ne venant finalement plus du tout, ce fût Bolívar qui introduisit le thème de la subsomption réelle et formelle du processus de travail au capital. Alors que nous avions déjà lu le chapitre 9, ce n’est qu’alors que nous avons réellement compris ce que le concept de subsomption représentait pour la configuration du processus de travail, et ce grâce à la lecture particulière que Bolívar mettait en avant. Lorsque le Séminaire toucha à sa fin, je devins l’assistant de Bolívar pour un autre cycle de lecture du Capital mené à bien conjointement par ce dernier et par son ami Jorge Juanes. Avec plusieurs autres élèves et amis, nous nous rendions à ces séances afin de favoriser une meilleure lecture des autres camarades. Néanmoins, Bolívar tomba soudainement gravement malade et fut hospitalisé durant plusieurs mois, raison pour laquelle je dus me charger de l’avancée du groupe. Lorsqu’il revint finalement à la UNAM, je fus à nouveau son assistant et, avec plusieurs autres élèves, nous avions pour mission d’encourager la discussion et de favoriser le débat.

Fleur : Un peu plus tard, Bolívar devint justement le tuteur de ton mémoire de Licence, non ?

Jorge : Oui, c’est exact ! Ma thèse s’intitulait Présentation des thèses principales de la critique de l’économie politique. Un exercice : Georges Bataille (« Presentación de las tesis principales de la critica de la economía política, un ejercicio : Georges Bataille”) et visait à discuter diverses œuvres de Bataille, notamment La part maudite et La notion de dépense.

Au sein de la Faculté d’Économie, ce fût Bolívar qui nous parla de Bataille, insistant surtout sur le concept de potlatch afin d’apporter un élément de comparaison au contenu des onze premiers chapitres du Capital. En effet, alors qu’il nous parlait de la marchandise telle qu’elle était décrite par Marx, il était important pour nous d’avoir comme point de comparaison un autre type d’approche concernant la relation d’une société à ses biens et à ses valeurs d’usage. Pour des gens vivant dans une situation de marché, le marché se naturalise alors même qu’il est un fait historique. Cette comparaison nous a vraiment beaucoup apporté. Soudainement, nous nous rendions compte qu’il existait des indigènes totémistes qui se comportaient d’une toute autre façon entre eux, avec la nature et avec les objets, guidés par un « principe de perte », comme l’affirmait Bataille, et non pas un principe de gain ou d’utilité propre à l’économie politique que nous connaissons actuellement. Pour cette raison, Bolívar déclarait que Bataille avait une approche semblable à celle de Marx concernant la valeur d’usage.

Deux ans plus tard, nous avons souhaité, plusieurs élèves et moi, approfondir diverses choses que nous avions lues et que Bolívar avait mentionnées rapidement lors de la lecture des divers chapitres du Capital. Nous nous décidâmes finalement pour le concept de richesse. Il fallait l’approfondir davantage, d’autant plus qu’Althusser, de son côté, affirmait que le concept de richesse de Marx était un concept idéologique. Le problème c’était que le concept de richesse qu’Althusser mettait en avant était un concept empiriste alors même qu’il existait un concept de richesse marxien bien plus profond. Nous avons donc décidé de travailler sur cette notion et, pour cela, de mener à bien un autre séminaire durant les vacances scolaires. Nous avons ainsi lu avec rigueur plusieurs travaux, notamment de Marx et de Marcuse. Dans ce cadre, nous avons ainsi pris connaissance d’un texte de Marx intitulé Urtexte ; il s’agit d’un fragment de la version primitive de la Contribution à la critique de l’économie politique. La Contribution à la critique de l’économie politique fut écrite en 1859 mais Marx écrivit un premier essai avant, un travail préparatoire disons. Il ne s’agit pas d’un travail pour lui-même, où il serait en train d’organiser ses idées, mais d’un écrit qu’il expose au lecteur. Dans ce texte, l’approche de Marx concernant la valeur d’usage est très différente de celle que l’on peut trouver dans la Contribution ; elle est beaucoup plus vaste. C’est un texte vraiment très intéressant duquel nous avons pu extraire un concept de richesse compris en termes sensibles et sociaux. Marx commente ici les écrits d’une série d’auteurs grecs au sujet de la valeur d’usage, contrastant celle-ci avec la marchandise et l’argent qui existaient pourtant déjà. Il commence ainsi avec les physiocrates pour ensuite continuer avec les auteurs grecs et élabore de cette manière une figuration de la valeur d’usage qui est beaucoup plus ample que celle présente dans Le Capital ou dans La Contribution. Et il y a un passage dans cet Urtexte où Marx, commentant les auteurs grecs, parle du caractère luxueux de la valeur d’usage, pas seulement de la valeur d’usage en tant qu’élément nécessaire à la subsistance mais de la valeur d’usage en tant que détenant un caractère somptuaire. Marx insiste énormément sur le caractère fastueux que détient la valeur d’usage et c’est justement cette insistance sur l’opulence, semblable à celle que Bataille mis en avant à partir de connaissances ethnologiques et de l’Essai sur le don de Marcel Mauss, qui conduisit aussi Bolívar à affirmer que Bataille avait une vision de la valeur d’usage et des sociétés précapitalistes qui ressemblait à celle de Marx.

Peu de temps après, nous avons eu l’occasion d’approfondir encore le concept de richesse à partir de divers autres textes comme La critique du programme de Gotha, où la question de la richesse est extrêmement présente. Ces réflexions sur la notion de richesse chez Marx étaient également très importantes pour nous à ce moment-là, car elles renvoyaient à quelque chose de radicalement différent que ce que le « socialisme » stalinien mettait alors en avant ou de ce qu’Althusser pensait de la richesse chez Marx. Tous ces éléments distincts formaient une même ligne et j’avais envie de me pencher sur ce concept central de la richesse chez Marx et de voir comment il pouvait être discuté avec Bataille. Originellement, nous pensions, avec Andrés Barreda, María de la Concepción Tonda et d’autres amis, faire une thèse collective autour de cette notion de richesse. Puis nous avons pensé à faire davantage un travail sur le système de nécessité ; travail qui avait déjà été réalisé par Agnès Heller mais qui paraissait insuffisant à Bolívar.

Fleur : C’est justement dans cette même thèse que tu introduis le concept de subsomption réelle de la consommation au capital. Quel fût le chemin qui t’a conduit d’une réflexion sur la notion de richesse et sur le système de nécessité à ce nouveau concept ?

Jorge : Et bien comme je te le disais, nous avions ce projet d’une thèse collective sur le concept de richesse. On a donc commencé dans ce sens mais, rapidement, nous nous sommes rendus compte que se coordonner était très difficile et que la bibliographie était vraiment imposante, donc nous avons laissé tomber l’idée. Chacun réalisa une partie de cette thèse collective. Personnellement, je pensais au début travailler conjointement sur Bataille et Baudrillard, mais j’ai finalement décidé de me focaliser seulement sur Bataille.

Alors que je travaillais sur plusieurs de ses travaux, un fait surprenant me sauta aux yeux : alors qu’au début de sa vie, ses écrits se caractérisent par une position radicale et anarchiste très forte, à la fin ils sont, au contraire, marqués par un réformisme patent. Alors que dans La notion de dépense, il affirme une position anarchiste de la révolution sociale conçue comme un fait sacré où les opprimés se retournent avec excès contre les oppresseurs, il finit à la fin de sa vie par soutenir l’interventionnisme américain du Plan Marshall en essayant de le justifier via le concept du potlatch. Cet arc politique que suit Bataille est extrêmement intéressant. J’avais déjà remarqué plusieurs incohérences entre la posture de Bataille et celle de Marx en termes philosophiques et économiques, mais je constatai désormais une posture politique de Bataille qui allait de la révolution à un réformisme défendant les États-Unis. Cela renforça mon idée initiale d’une grande différence entre Marx et Bataille. Évidemment, il y a beaucoup de points sur lesquels Bataille se rapproche de Marx, par exemple lorsqu’il affirme que les êtres humains ne sont pas fondamentalement mesquins (image parcimonieuse renvoyée par le luthéranisme de la Réforme), mais il y a également de profondes différences substantielles. Chaque point discuté à la fois par Marx et à la fois par Bataille est discuté en réalité depuis deux perspectives totalement distinctes. Cet argument était le pilier central de ma thèse, celui que je cherchais à démontrer. Qu’est-il arrivé à Bataille ? Comment est-il possible qu’il existe, au sein du capitalisme, un discours comme celui de Bataille qui insiste sur la consommation (non pas sur la production ou sur tout type de consommation mais sur la consommation somptuaire, sur le luxe) et qui, depuis cela, critique ce même capitalisme ?

J’ai donc émis l’hypothèse que le capitalisme avait changé. En 1957, date à laquelle Bataille meurt, le capitalisme se développe vers une société de consommation. Soudainement, une société de consommation se construit. Alors que le capitalisme paraissait avoir été seulement une société de travail, productiviste et industrielle, il devient, après la Première Guerre mondiale et avec l’American way of life, une société de consommation. Il y a différentes manières d’aborder cette consommation et l’une d’entre elles est capitaliste. Bataille, pensant qu’il s’oppose radicalement au capitalisme en insistant sur la consommation somptueuse, se trouve en réalité intégré dans ce mouvement historique du capitalisme, il est en train d’exprimer un mouvement historique de la société capitaliste qui était en train de passer d’un productivisme exacerbé à une consommation anarchique.

Je voulais donc, d’un côté, expliquer cet arc théorique que suit Bataille et, de l’autre côté, tenter de l’expliquer au sein du développement historique capitaliste, c’est-à-dire répondre à la question de comment le capitalisme se développa, à partir de la subsomption réelle du processus de travail, vers une subsomption réelle de la consommation au capital, dans le but de garantir la rente de ce qui avait été produit. Il s’agissait de montrer comment la société de consommation est en réalité corrélative du productivisme. En effet, le productivisme devint problématique au cours du XXe siècle pour la vente de marchandises ; il fallait écouler ces marchandises et la solution se trouva dans le passage à une société de consommation. On assista alors à un phénomène historique pouvant se comprendre comme une progressive subsomption réelle de la consommation au capital. C’est grâce à ce concept que l’on peut comprendre pourquoi la société du XXe siècle se comporte, dans certaines de ses formes, d’une façon antagonique à la société du XIXe siècle et pourquoi Bataille, tentant de mettre en avant une théorie et une pratique révolutionnaires, finit par être intégré à cette même idéologie de domination.

*

II. Développement historique du capitalisme et critique des théories de l’impérialisme

Cette deuxième partie de l’interview se concentre sur l’analyse du développement historique du capitalisme. Pensant ce déploiement du mode de production capitaliste à partir de la théorie de la subsomption réelle et formelle du processus de travail au capital, Veraza examine dans les années 1980 les théories de l’impérialisme et nous rappelle la nécessité du discours critique pour dépasser le fétichisme des relations sociales capitalistes.

 

Fleur : Après ce travail, tu as dédié ton mémoire de master à la critique desdites théories de l’impérialisme. Pourrais-tu nous en dire plus sur cette deuxième réflexion et sur son lien avec la théorie de la subsomption comme loi du développement historique capitaliste ?

Jorge : Ce projet de travail remonte à mon mémoire de licence sur Bataille. Dans un des chapitres de ce travail, je mets Bataille face aux conclusions de la critique de l’économie politique. J’essaye de voir, à travers la critique de l’économie politique et la critique globale de la société, comment Bataille n’arrive pas, contrairement à Marx, à dépasser discursivement Hegel et l’idéologie de domination. Or, pour rendre compte de ce discours et de l’arc que suit Bataille, prisonnier de l’idéologie bourgeoise, je dois faire une série de déductions économiques et historiques.

En premier lieu, je me rends compte que la théorie de l’impérialisme de Lénine, alors même que je l’ai clairement en tête, ne m’aide pas du tout. Elle ne m’explique pas pourquoi un discours, une réflexion comme celle de Bataille sur la consommation existe. Les monopoles, même si ce sont eux qui se chargent de certaines choses comme la publicité et qui cherchent ouvertement à pousser à la consommation, ne m’expliquent pas d’où vient le discours de Bataille. Ils ne me disent pas pourquoi il est en train de parler de la consommation contre le capitalisme alors qu’elle est en réalité partie intégrante de celui-ci. Je me suis donc tourné vers plusieurs choses, vers l’anthropologie, vers la mystique chrétienne, vers tous les éléments culturels que Bataille utilise pour faire référence à ce principe de perte qu’il décrit. Je cherchais à voir comment ce principe de perte – censé s’opposer au capitalisme mais en fait partie intégrante de celui-ci – est présent en divers endroits de sa réflexion. Ce nihilisme du principe de perte est en réalité très favorable au capitalisme. La consommation à outrance n’est pas constructive pour le sujet, et en devient même destructive, alors que le capital, lui, se remplit les poches dans le même temps. Le capital épargne, calcule, exploite, mais pour les sujets il a une autre langue, il met en avant un autre langage : les sujets doivent consommer, ne pas épargner et acheter ! On remarque bien la dualité de l’idéologie bourgeoise. C’est une idéologie schizophrénique car elle doit fonctionner, d’une part, pour les détenteurs du pouvoir et pour le capital et, d’autre part, pour ceux qui sont soumis. Or, cette idéologie duale a été construite historiquement et je ne peux pas expliquer cette construction à partir des monopoles ou de la phase supérieure du capitalisme ou par le fait que le capital financier soit dominant. Je dois suivre la piste de la subsomption formelle et réelle du travail au capital et l’amener sur le terrain de la consommation. Ce problème de la consommation ne relève en effet pas de la distribution, du monopole, de qui s’approprie la plus-value ou du fait qu’il n’y ait pas de concurrence. Le problème se situe à un niveau plus fondamental, radical de développement historique du capitalisme.

L’année suivante, je termine donc mon travail sur Bataille et je me rends compte que je n’ai pas du tout utilisé les théories de l’impérialisme. J’ai alors commencé à comprendre que Lénine ne pense pas le développement du capitalisme en utilisant comme base les concepts de subsomption formelle et réelle du processus de travail au capital, alors qu’il maintient pourtant la question de la plus-value – question pourtant relative au résultat de ce processus de subsomption. C’est à partir de ce moment qu’ont commencé à me sauter aux yeux toutes les différences, toutes les distinctions entre les réflexions de Marx et de Lénine. Je me rends compte que Lénine, contrairement à Marx, observe un changement historique dans le développement capitaliste, non pas à partir de la sphère de la production mais à partir de la sphère de la circulation, de la distribution. Il ne prend pas pour point de départ le fait qu’il y ait un changement dans le mode de production immédiat, ce que fait pourtant Marx pour observer le développement historique capitaliste. Ce sont donc deux approches complètement distinctes. Et c’est cette divergence qui va devenir le sujet de mon mémoire de master, Pour la critique aux théories de l’impérialisme. Alors que j’admirais beaucoup Lénine, j’ai remarqué qu’il y avait une incohérence profonde entre sa façon d’observer l’histoire du capitalisme et la façon qu’avait Marx d’aborder ce même problème. Chez Lénine, on remarque un empirisme qui rend son discours vulnérable au fétichisme des relations capitalistes alors qu’au contraire, chez Marx, il y a toute une théorie critique bien structurée destinée à dépasser les fétichismes factuels possibles et à rendre compte du développement historique capitaliste à partir du niveau essentiel qu’est la production. Or, cette théorie du développement historique se concentre chez Marx dans la théorie de la subsomption formelle et réelle du processus de travail au capital, théorie qui est clairement opposée aux conclusions de Lénine. J’imagine que ce n’était pas son intention mais c’est pourtant objectivement le cas. C’est ce problème théorique que je voulais développer dans Pour la critique aux théories de l’impérialisme en 1983.

Dans ce cadre, j’ai lu toute une série d’auteurs qui essayaient de penser le capitalisme contemporain, tel Paul Sweezy par exemple qui, dans l’introduction de son ouvrage Le capital monopoliste, tente de nourrir théoriquement les conclusions de Lénine. Lénine a écrit L’impérialisme, stade suprême du capitalisme et parle de l’impérialisme, d’un capitalisme des monopoles. Mais jusqu’à aujourd’hui, dit Sweezy, nous n’avons pas de théorie des monopoles, du capital monopoliste ; on a utilisé Lénine de façon dogmatique et il s’agit maintenant de retourner à son œuvre de façon scientifique et critique, de construire une théorie du capital monopoliste pour donner un appui théorique à la grande intuition de Lénine. Au premier abord je me dis, très bien, cet auteur est conséquent, antidogmatique et veut vraiment développer la théorie léninienne. Pourtant, s’il est critique des dogmatismes, il ne remet absolument pas en question l’idée même qu’il puisse y avoir une nouvelle phase. En quoi consiste cette nouvelle phase ? C’est pourtant ce qu’il s’agit de démontrer ! En premier lieu, il faut montrer qu’il y a une nouvelle phase et la présenter ensuite.

Le point d’arrivée sur lequel ces divers auteurs concluent, en accord avec la théorie du capital monopoliste, c’est que la loi de développement du capitalisme a changé : la loi de la baisse tendancielle du taux de profit de Marx ne fonctionne plus. Si on suit Lénine, la loi de Marx fonctionne seulement pour un capitalisme de libre concurrence mais comme on est désormais dans une situation de capitalisme monopolistique, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne peut plus marcher. C’est une conclusion assez rationnelle qu’il nous présente ici et sur laquelle il construit ensuite une nouvelle loi : la loi des rendements croissants et de la difficulté croissante à absorber ces excédents. Il s’agit d’une loi opposée à celle de Marx.

Or, nous sommes en 1983, époque à laquelle vient d’avoir lieu la première crise mondiale du capitalisme. Et on a remarqué de façon palpable que cette crise est une crise de surproduction et qu’elle s’explique par la tendance décroissante du taux de profit. En plus de le remarquer après qu’elle ait eu lieu et ce à divers endroits du monde, des auteurs comme Mandel ou Mattick avaient prédit, avant même qu’elle ait eu lieu, qu’il y aurait une crise en se basant sur la loi de Marx. C’est plutôt parlant, non ? Il faut faire la critique des théories de l’impérialisme.

Cette critique, je l’ai divisée en trois parties. Tout d’abord, comme je l’ai mentionné précédemment, j’ai cherché à montrer que Lénine ne se base pas, pour sa théorie du développement historique capitaliste, sur les modifications du mode de production, mais sur celle du mode de circulation et de distribution. En d’autres termes, cela veut dire qu’il fait fi de la théorie de la subsomption formelle et réelle du processus de travail au capital, théorie utilisée pour analyser historiquement le capitalisme.

Dans un deuxième temps, et par rapport à la forme cette fois-ci, je souhaitais mettre en avant le fait que Lénine, prisonnier de son empirisme historique, n’est pas critique du fétichisme des relations sociales capitalistes et tombe même en plein dedans. Alors que Marx nous avertit qu’il faut approfondir le niveau essentiel qu’est la production, qu’il faut aller plus loin que Ricardo et que la sphère de la distribution pour toucher le point central qu’est la production, Lénine fait le mouvement inverse : il vient de la production pour aller à la distribution et explique le capitalisme depuis cette dernière sphère. Et il opère justement ce mouvement car il ne prend pas en compte le fétichisme de la marchandise et le reste des relations sociales. Marx commence Le Capital précisément par la marchandise et par le fétichisme de celle-ci afin d’expliquer pourquoi les économistes classiques se sont emmêlés les pinceaux et pour montrer qu’il faut démêler tout ça, qu’il faut le critiquer. Or, Lénine saute ce moment critique, va directement aux faits et les théorise. C’est très bien de vouloir théoriser les faits, mais pas comme ça… Au sein du capitalisme, les faits agissent comme des écrans et il faut justement rendre compte de ces écrans. Au sein du capitalisme, il y a un fétichisme des relations sociales et c’est justement pour cette raison qu’est nécessaire la construction d’une nouvelle forme de discours scientifique, de discours politique révolutionnaire. Parce qu’il y a fétichisme des relations sociales, il faut faire la critique de l’économie politique. Il n’est pas possible de faire seulement une science de laboratoire où tout est mesuré seulement de façon empirique ; il faut aussi détruire ce que Karel Kosik appelle la « pseudo-concrétion ».

Arrivé jusque-là, je remarque donc deux choses : par rapport au contenu, Lénine ne reprend pas les concepts de subsomption formelle et réelle du processus de travail au capital et, par rapport à la forme, il ne reprend pas non plus la forme discursive propre à la critique marxienne. Ni dans le contenu, ni dans la forme, Lénine ne se place dans la continuité de la critique de l’économie politique. Enfin, en ayant un contenu et une forme distincts, on arrive synthétiquement à un développement également différent de celui de Marx.

Ces trois éléments correspondent aux trois grandes critiques que je fis à Lénine avant de passer finalement à la preuve historique. Lénine affirme, et beaucoup le croient, que l’histoire a changé, que la théorie de la subsomption ne peut plus servir pour expliquer le XXe siècle et que la seule façon de comprendre cette période historique est d’utiliser L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il faut examiner tout ça et donner des preuves historiques de ces arguments.

Dans la continuité de cette étude sur les critiques des théories de l’impérialisme, j’ai ainsi décidé d’effectuer un second travail sur la question du développement historique du capitalisme, travail que j’ai intitulé Guide pour comprendre l’histoire du XXe siècle (Guía para comprender la historia del siglo XX). Au sein de cette réflexion, j’ai tenté d’utiliser la théorie de la subsomption du processus de travail au capital pour expliquer le XXe siècle, ce qui, selon Lénine, ne pouvait pas fonctionner. Et figure-toi que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne fonctionne pas que pour les sociétés de libre concurrence ; Marx n’a d’ailleurs jamais dit ça. Cette idée d’un capitalisme de libre concurrence est en réalité une idée qui vient de l’économie classique, c’est-à-dire que les partisans de Lénine sont en train d’utiliser les affirmations néoclassiques au sujet de l’équilibre pour observer la réalité. La théorie de la subsomption fonctionne très bien pour expliquer les sociétés contemporaines et on explique mieux le développement capitaliste du XXe siècle, l’apparition de l’URSS, non pas en tant que pays socialiste mais capitaliste, et le fait que l’impérialisme n’ait pas chuté mais qu’il continue d’avancer, si on voit tout ce développement à travers le prisme du déploiement de la subsomption du processus de travail et de la consommation au capital. Boukharine finira d’ailleurs, après plusieurs discussions avec Rosa Luxemburg notamment, par réexpliquer les caractéristiques que Lénine observe au sein de l’impérialisme via la loi de la baisse tendancielle des taux de profit. C’est à cause de la baisse tendancielle du taux de profit et parce que les affrontements entre capitalistes ont lieu à l’échelle nationale que des monopoles se forment. Et lorsque l’affrontement passe au niveau international, on assiste à des affrontements impérialistes pour l’ouverture et l’appropriation de nouveaux marchés. Autrement dit, il n’y a pas de nouvelle phase ; l’époque contemporaine peut toujours être expliquée par la loi de développement historique du capitalisme mise en avant par Marx.

L’utilisation de la théorie de la subsomption du processus de travail au capital m’a permis de montrer qu’il y avait bel et bien une théorie de l’impérialisme chez Marx. Voilà en quoi ma démonstration historique a consisté à grands traits. Ce travail, réalisé en 1984, n’a été publié que vingt ans plus tard et sous le titre de Le siècle de l’hégémonie mondiale des États-Unis (El siglo de la hegemonía mundial de Estados Unidos)2. Il démontre de façon historique qu’il est possible d’analyser l’histoire du XXe siècle au travers des conclusions de Marx et que ces conclusions sont en réalité bien meilleures que celles de Lénine.

*

III. Subsomption du processus de travail au capital et développement des forces productives

La troisième et dernière partie de cet entretien revient sur la question, très débattue au cours du XXe siècle, du développement des forces productives et de la technique. Dans la continuité de ses précédents travaux sur la théorie de la subsomption et sur le développement historique du capitalisme, Jorge Veraza reprend l’histoire critique de la technologie effectuée par Marx et réalise une analyse nuancée du concept de forces productives. Partant d’un examen des forces productives depuis la perspective de la vie, il établit une distinction critique entre forces productives du capital et forces productives de l’humanité, permettant ainsi de repenser le lien entre leur développement et la révolution prolétarienne.

 

Fleur : La dernière série de questions que je voulais te poser est en lien étroit avec tout ce qui précède puisqu’il s’agit d’interrogations relatives à la thématique très polémique des forces productives et de la technique. Je sais que ces sujets te tiennent particulièrement à cœur et que tu as adopté une position alternative face aux conclusions d’auteurs comme Heidegger ou les théoriciens de l’École de Francfort. Pourrais-tu nous parler de cet intérêt qui est le tien et expliciter ta propre réflexion ? Dans quelle mesure ces questionnements s’inscrivent-ils dans la continuité de tes recherches sur la domination du capital sur le processus de reproduction de la société ?

Jorge : Pour tout te dire, je n’ai pas commencé par ça. J’ai développé plusieurs idées, au sein de différents travaux, et ce n’est que dans un deuxième temps que je me suis rendu compte que grand nombre de mes conclusions s’opposaient à celles de Heidegger et de l’École de Francfort. Je voudrais mentionner ici plusieurs choses à ce propos. Tout d’abord, nous remarquons qu’il y a, comme nous l’avons vu précédemment, une domination plus intégrale du capital sur le processus de reproduction social lorsque nous vivons dans une situation de subsomption réelle de la consommation au capital que lorsque nous sommes simplement dans un état de subsomption réelle du processus de travail. Ce constat correspond à une perception immédiate qu’il faut creuser : le capitalisme est en train d’essayer de dominer la force de travail hors du processus de travail, il ne veut plus dominer simplement la force de travail mais toute force vitale. Pourquoi ? Le problème pour le capitalisme est celui du passage de la force de travail à la force révolutionnaire, la constitution du sujet soumis en sujet révolutionnaire. Or, ce passage a lieu via la force vitale, via la consommation, via ce que le prolétaire fait hors de son lieu de travail. Il faut donc le soumettre également dans ces dimensions plus éloignées du processus de travail au sens strict. Afin d’étendre intégralement la domination sur le processus de reproduction de la vie, il faut dominer réellement la sphère de la consommation, sphère où le sujet était encore libre. Comment faire ?

La première option serait le fascisme. Le fascisme est une forme de capitalisme qui mène à bien ce travail de soumission depuis l’État, de manière politique. Néanmoins, pour les capitalistes, le fascisme a aussi ses inconvénients : il veut dominer le monde et c’est la raison pour laquelle de nombreux pays l’affrontent. On assiste ainsi au combat entre deux formes de capitalisme et on en connaît le dénouement : le capitalisme occidental, notamment nord-américain, va vaincre le nazisme. Mais comme lorsque la bourgeoisie a vaincu l’aristocratie, le capitalisme occidental s’est vite retrouvé avec le prolétariat sur le dos et s’est rendu compte un peu tard que le fascisme opérait en réalité un travail très bénéfique pour le capital : celui de soumettre intégralement toute la population. Il s’agissait donc pour les capitalistes de mener à bien un travail de soumission semblable mais sans qu’il provienne de l’État. Il fallait qu’il passe par la consommation, qu’il vienne de la vie quotidienne, de la société civile, de la publicité, du marché, de ces endroits de liberté. Il fallait manipuler la liberté des consommateurs.

À quelles conclusions arrivèrent ceux qui analysèrent les sociétés de consommation (Marcuse depuis une perspective marxiste par exemple) ? Dans un premier temps, ils voient qu’une domination plus intégrale de la vie est en train de se mettre en place et que celle-ci ne vient pas directement de l’État, même si l’État en lui-même, comme c’est le cas pour les États-Unis, commence parfois à se développer en direction de figurations fascistes analogues à celle du nazisme. Le problème est toujours le même : il faut dominer la force révolutionnaire et cela est possible si on contrôle l’éventuel passage de la force de travail en force révolutionnaire. Il faut subordonner la force vitale de façon intégrale et donc, par conséquent, la sphère de la consommation. Arrivé à ces premières conclusions immédiates, il faut maintenant expliquer comment a surgi cette soumission. Comment est-ce qu’on arrive à ça ?

Au moment où je me posais ces questions, j’étais également en train de travailler sur d’autres sujets, essayant de replacer la théorie de Marx dans d’autres domaines où elle avait été déformée. La crise du marxisme, le dogmatisme stalinien ont détruit la théorie révolutionnaire de Marx. La question de savoir par exemple ce qu’est la valeur d’usage – question centrale pour la révolution, pour critiquer le productivisme, pour critiquer le fait que la révolution serait seulement la libération de la société et non pas de l’individu alors que le socialisme démocratique requiert au contraire la libération de chaque individu pour qu’il y ait libération de la société – a été complément mise de côté, négligée par le léninisme, par le stalinisme et par les divers courants révolutionnaires du XXe siècle. Néanmoins, dans les années 1960, certaines choses qui avaient été enterrées resurgissent : on assiste au développement du marxisme en Italie, on commence à reprendre des auteurs tels que Karl Korsch ou Georg Lukacs et, surtout, on insiste sur le fait que Marx parle de la richesse et pense les forces productives d’une manière complètement différente de celle de la lecture technologiste dominante.

C’est dans cette première optique que je travaille sur la question des forces productives, non pas contre Heidegger ou l’École de Francfort, mais contre les technocrates et le stalinisme dans le but de remettre la pensée de Marx sur ses pieds. Lorsqu’ils observent les forces productives, les technocrates et les théoriciens staliniens affirment que le socialisme est réel en URSS car ils ne prennent pas en compte la subsomption réelle du processus de travail. Ils expliquent qu’ils développent les forces productives mais de quelles forces productives s’agit-il ? Il s’agit de forces productives destinées à exploiter des ouvriers, des forces productives capitalistes. Et alors là ils te répondent que non car ils ne sont désormais plus dans un État capitaliste. Autrement dit, peu importe la base si la « superstructure » va bien. C’est avec cet exemple que l’on se rend compte que les questions de la valeur d’usage et de la subsomption réelle du processus de travail au capital sont extrêmement importantes pour pouvoir étudier particulièrement chaque force productive concrète, pour pouvoir déterminer de quel type de force productive il s’agit. Sont-elles des forces productives du capital ou de l’humanité ? Sont-elles réellement subsumées par le capital ? Il n’y a pas que le processus de travail ou l’ouvrier qui puissent être soumis au capital, la technologie peut l’être aussi. Il y a deux types de technologies et cette distinction est justement celle sur laquelle insiste Marx dans le chapitre 13 du Capital lorsqu’il parle d’une histoire critique de la technologie. Il n’est pas possible d’observer la technologie de façon non critique, juste à travers le prisme de l’idéologie bourgeoise du progrès, et dire que les forces productives sont en train de se développer. En vérité, une bonne partie de la gauche et des marxistes sont restés prisonniers d’un productivisme capitaliste et d’une subsomption réelle du processus de travail et de la technologie au capital.

Fleur : Et justement, au contraire, est-ce qu’on ne pourrait pas dire que l’École de Francfort se place dans la position extrême inverse qui consiste à plus ou moins dire que toute technique est mauvaise ? Ce qui, à mon sens, en fait également une position non critique…

Jorge : Oui, c’est exactement ça. La même chose arrive d’ailleurs à Heidegger, comme tu l’avais mentionné au début. Ici se situe précisément la vision critique. Marx a une position qui lui permet justement de « discuter » avec les staliniens et les technocrates d’une part et, d’autre part, avec ce pessimisme moderne. Et c’est cette vision critique qui le conduit à affirmer que l’humanité se libère via la technologie, via la technique, mais pas via n’importe quelle technique.

Il y a clairement deux types de technologies possibles : une capitaliste et une non capitaliste, une machinerie de grande industrie et une possible machinerie de grande industrie qui ne serait pas capitaliste, qui aurait une autre configuration technique. En faisant cette distinction, on peut comprendre comment on produit des valeurs d’usage nocives, comme cela a lieu dans la situation actuelle de subsomption de la consommation au capital. Il est très important de bien saisir les enjeux de cette question car le consommateur est soumis, en termes matériels, par ces valeurs d’usage nocives. Il n’est pas seulement soumis idéologiquement et psychologiquement par des choses comme la publicité. En plus de tout ça, il y a une domination plus radicale du corps, de la physiologie de la personne, à partir des caractéristiques chimiques et énergétiques des valeurs d’usage nocives. Dans un premier temps, la publicité insistait pour que les consommateurs consomment des valeurs d’usage positives, mais lorsque des valeurs d’usage négatives ont commencé à apparaître, en fonction des transformations de la production, alors la publicité a continué mécaniquement son travail et incite maintenant les consommateurs à acheter des valeurs d’usage négatives. Ce dont il faut rendre compte ce n’est pas de la manipulation du consommateur, comme le fait Marcuse ou Lukács, mais de l’apparition de valeurs d’usage nocives. Beaucoup de marxistes ont essayé de se pencher sur la question mais souvent de façon idéologique et non matérialiste. La subsomption réelle de la consommation au capital est une subsomption réelle du processus de travail dans une version plus complexe que la précédente, qui peut désormais dominer la consommation parce qu’elle a à son service un type de technologie nouvelle, une technologie capitaliste nocive, un type de force productive qui n’est plus seulement fait pour exploiter le travailleur et extraire une plus-value.

Auparavant, lorsqu’un ouvrier travaillait sur une chaine de montage, il finissait bien évidemment exténué par la tâche mécanique qu’il reproduisait sans cesse, il était soumis à de fortes doses de stress et subissait tout autre type d’effets négatifs dus à l’exploitation de plus-value relative mais, au final, il produisait une valeur d’usage positive. Même si cette marchandise était le résultat d’un processus de machinerie industrielle subsumé au capital, de forces productives soumises au capital, elle restait une valeur d’usage positive. Il y avait par exemple de grandes usines textiles exploitant des dizaines d’ouvriers mais qui produisaient des valeurs d’usage positives, des tissus qui avaient d’importantes qualités. Mais soudainement, les machines se sont mises à produire des valeurs d’usage négatives, telles que le polyester. Le type de valeur d’usage change et cela est dû au changement du type de forces productives. Auparavant, on avait des forces productives de l’humanité mais soumises au capital afin d’exploiter une plus-value. Désormais on a également des forces productives qui cessent progressivement d’appartenir à l’humanité pour devenir forces productives du capital. Au delà d’exploiter les ouvriers pour leur extraire de la plus-value, elles produisent des valeurs d’usage nocives pour les consommateurs, qu’ils soient ouvriers ou non, et détériorent ainsi la santé de l’ensemble de l’humanité, créant par ailleurs un ensemble de maladies qui vont développer la capacité de consommation de la société.

On assiste donc à l’apparition d’un cercle vicieux pathologique de croissance de la consommation dans différentes dimensions. La valeur d’usage négative crée des nécessités de façon artificielle au détriment de la santé de la société et de l’environnement, mais en faveur de la réalisation des profits. Plus le désir d’extraire de la plus-value est grand, plus il faudra produire des valeurs d’usage négatives. En résumé, s’il s’agit de subsumer le processus de travail au capital de façon systématique et intégrale, alors il faut nécessairement subsumer la consommation. Il faut altérer les conditions de consommation réelles et physiologiques des consommateurs via des valeurs d’usage nocives dans le but de modifier cette fois leur psychologie et leur capacité de prise de conscience révolutionnaire. C’est à ce moment là que nous remarquons la fonction totale que détient la subsomption réelle de la consommation au capital. Et cette subsomption réelle de la consommation vient d’un certain type de technologie, d’un développement plus complexe de la subsomption réelle du processus de travail. Tel est le développement circulaire qui s’opère selon moi. Or, ces auteurs dont nous avons parlé, qu’ils soient dans une veine globalement pessimiste comme les théoriciens de l’École de Francfort ou que leurs réflexions soient fortement dogmatiques comme c’est le cas pour les staliniens, ne se focalisent pas sur le processus de subsomption et, par conséquent, ne peuvent pas nuancer leurs conclusions théoriques au sujet de la technique.

Fleur : Dans tes travaux sur les forces productives et la technique, tu mentionnes une différence logique entre forces productives procréatives et forces productives techniques. Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur cette distinction ?

Jorge : Ta question me permet justement de compléter cette idée de forces productives. Chez Marx, l’idée de la technique n’est pas « technologiste » comme peut l’être celle véhiculée par la pensée bourgeoise et par l’idéologie du progrès qui réduit les forces productives à la technologie qu’elle a devant les yeux. Cette rémission empiriste opère une réduction du concept général à la présence ponctuelle, à la configuration particulière ici présente. Or, le concept de forces productives présente des possibilités qui dépassent complètement, d’une part, la seule technologie en présence et, d’autre part, la technique en général.

En effet, les forces productives sont parfois des idées, des découvertes scientifiques. Par exemple, dans Misère de la philosophie, Marx insiste sur le fait que la plus grande force productive d’une société est la classe révolutionnaire qui la transformera. Le concept de force productive englobe tout ce qui sert à l’humanité pour transformer la nature et se transformer elle-même. Il englobe donc bien sur ce que nous entendons aujourd’hui comme forces productives, au sens restreint du terme, mais se réfère également à beaucoup plus que ça. C’est ainsi que plusieurs interventions de Marx sur les forces productives prennent tout leur sens et deviennent consistantes, faisant de lui un auteur non productiviste. Par exemple, les us et coutumes sont des forces productives. La coopération ne relève d’aucune technique particulière mais on voit bien qu’elle est très importante pour Marx. Il ne commence pas son développement, son analyse des forces productives du capital par la division du travail ou par la pure technologie, mais la fait débuter, au contraire, par le point principal qu’est celui de la coopération comme fait social, collectif, humain et transhistorique, mais que le capital reconfigure dans le but de l’exploiter. Cette condition humaine, avec les dimensions psychologiques, l’émulation des esprits qu’elle implique, est une force productive. On remarque clairement qu’il y a des dimensions non techniques qui sont pourtant des forces productives. Il y a beaucoup d’indices dans les divers écrits de Marx qui montre qu’il dépasse la vision stalinienne ainsi que la vision technocratique bourgeoise des forces productives ; deux visions qui sont par ailleurs consistantes l’une avec l’autre. C’est ce que je voulais mettre en avant.

Ayant en tête cet ample panorama, je me rends également compte qu’Engels, rédigeant L’origine de la propriété privée, de la famille et de l’État grâce aux notes ethnologiques laissées par Marx, insiste sur la grande différence entre les sociétés précapitalistes et la société bourgeoise. La société bourgeoise domine les relations de production technologiques pour extraire une plus-value alors que dans les sociétés précapitalistes, ce sont les relations de reproduction qui priment. Ces sociétés n’ont pas une technologie destinée à dominer la nature, mais à s’organiser et à survivre, et qui se structure principalement autour de la procréation, de la reproduction de la société. Bien évidemment la reproduction sociale se fait à travers la consommation et la production matérielle, mais elle passe également par la sexualité et c’est cette dernière dimension qui est prioritaire dans beaucoup de sociétés précapitalistes. On peut donc dire que si la notion de forces productives regroupe beaucoup de choses, ces choses peuvent se scinder logiquement en deux groupes : certaines servent à produire des objets, alors que d’autres servent à produire des sujets, des sujets révolutionnaires. Ces deux types de forces productives sont bien évidemment bénéfiques au sujet, même si elles n’ont pas la même vocation immédiate. L’éducation d’un enfant est très importante par exemple et elle ne se fait pas seulement par le biais de forces productives technologiques mais aussi via des forces productives procréatives telles que l’amour, l’attention, la transmission de valeurs, de savoirs. C’est cet ensemble qui va former le sujet. Les sociétés précapitalistes mettaient en général davantage l’accent sur les forces productives procréatives et peu sur le développement de forces productives technologiques. Au contraire, l’Occident, notamment à partir du déploiement de la société bourgeoise, a petit à petit oublié ces forces productives procréatives au profit du développement de la technologie. L’ensemble de ces forces procréatives, qu’elles appartiennent aux femmes ou aux hommes, qu’elles relèvent de la sexualité ou plus largement de la culture en général, ont été largement réprimées et reconfigurées dans un sens capitaliste au sein des sociétés modernes, au même titre que les forces productives technologiques.

Or, pour mettre cette distinction en avant et pour montrer la répression des forces procréatives au profit du capital, il est nécessaire d’élargir le concept de forces productives au-delà de ce qu’affirment le stalinisme ou le marxisme dogmatique soumis à l’idéologie bourgeoise et à la perception technocratique des forces productives considérées seulement comme des choses. Marcuse, par exemple, observant les syndicats et les ouvriers aux États-Unis, établit que les forces productives ne sont plus en train de servir la révolution comme le pensait Marx. Il n’est pas possible d’avoir une analyse aussi simpliste. Ce à quoi se réfère Marcuse, en réalité, c’est à une situation de subsomption réelle du processus de travail au capital qui présente une technologie capitaliste nocive et des forces productives du capital. Ceci, Marcuse ne le précise pas alors qu’il est extrêmement important de le comprendre. De nombreux auteurs, tel que Wilhelm Reich pour la sexualité par exemple, ont permis de comprendre comment est soumise la classe ouvrière, pourquoi elle paraît être, et est finalement, une force productive non pas de l’humanité, mais du capital. Pour l’École de Francfort comme pour Marcuse, le chemin de la révolution se sépare du chemin du développement des forces productives et cela précisément parce qu’ils ont une notion de force productive aussi restreinte que l’a voulu l’idéologie bourgeoise, car ils ne font pas l’histoire critique de la technologie. Il faut que la classe prolétaire, l’humanité dans son ensemble, renoue avec les forces productives techniques et procréatives qui lui appartiennent contre celles du capital, contre la technologie nocive du capital et contre les forces productives au service du capital. C’est l’idée d’ensemble. Une tâche clé du marxisme désormais est de reconnecter les forces productives à la révolution prolétarienne.

1. Veraza, J. (1987). Para la crítica a las teorías del imperialismo. México : Editorial Itaca, p. 13.
2. Veraza, J. (2004). El siglo de la hegemonía mundial de Estados Unidos – Guía para entender la historia del siglo XX, muy útil en el XXI. México : Itaca.