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Brésil. «Le problème avec ce pays n’est pas Lula»

Brésil

Brève publiée le 15 avril 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-le-probleme-avec-ce-pays-nest-pas-lula-i.html

Par rédaction de Sin Permiso

Lula est revenu au point de départ de son histoire pour déterrer la poudre à canon. Là, dans le Sindicato Metalúrgico de São Bernardo do Campo, dans le même chaudron où  la lutte sociale et politique des métallurgistes contre la dictature a pris son essor, Lula a dessiné des fragments de 40 ans de l’épopée. Il a été rejoint par certains de ceux qui ont vu naître le projet de gauche le plus cohérent de l’histoire du Brésil et l’un des plus pertinents en Amérique latine à la fin du XXe siècle. Son discours, cependant, n’était pas un chant de nostalgie, mais une réponse politique à la situation.

Le Brésil traverse l’une des plus grandes crises économiques et politiques des dernières décennies. Le gouvernement de Michel Temer, sans aucune popularité, a fait le sale boulot de balayer les acquis économiques, sociaux et démocratiques des trois dernières décennies, précisément depuis la promulgation de la réforme constitutionnelle de 1988.

«Je suis poursuivi pour un appartement qui n’est pas le mien», a déclaré Lula lors d’une manifestation de ferveur dans laquelle était chanté slogan: «Ne te livre pas!, Ne te livre pas!» La Red O Globo [qui dispose d’une position fortement dominante au Brésil], a souligné Lula, «a menti quand elle a dit que c’était le mien, je pensais que (le juge) Moro allait résoudre la question et ce dernier a menti en disant que c’était le mien… aucun d’eux [les juges] ne dort avec la conscience tranquille avec laquelle je dors».

Il a averti: «Ne pensez pas que je suis contre le Lava Jato. Si vous punissez un bandit, vous devez punir et arrêter un bandit qui a volé. C’est ce que nous voulons tous. Nous avons tous dit qu’au Brésil, seuls les pauvres sont punis, et les riches ne sont pas emprisonnés. Le problème, c’est que vous ne pouvez pas faire justice en étant subordonné aux médias.»

Se référant à la condamnation et à l’emprisonnement, il a dit: «Je sortirai plus fort, plus vrai et innocent, parce que je veux prouver qu’ils ont commis un crime, le crime politique de persécuter un homme qui a 50 ans d’histoire politique.»

Il a conclu son plaidoyer avec deux des candidats à la présidence, Manuela Davila (Parti communiste du Brésil) ainsi que Guilherme Boulos (candidat du PSOL) et leader du Mouvement des travailleurs sans-toit, un message clair d’unité de la gauche. Lula était également accompagné de représentants d’autres partis de gauche et de dirigeants de mouvements sociaux, qui ont été présentés et l’ont remercié un par un.

Ses paroles – la voix parfois brisée par l’émotion ou l’effort – rappelaient parfois l’orateur vigoureux des temps de lutte contre la dictature ou les débats avec les dirigeants patronaux, mais aussi ceux où il s’est révélé être le leader politique capable de naviguer librement parmi les requins de la vieille politique brésilienne.

Lula le prisonnier est un trophée de chasse pour le gouvernement et la droite. Mais le processus politique et la légitimité des actions contre Lula ont des côtés très faibles. «Les preuves contre M. Da Silva, affirme Mark Weisbrot, dans le New York Times, sont bien en deçà des normes qui seraient prises au sérieux, par exemple, dans le système judiciaire américain».

Le débat du Tribunal suprême fédéral et la situation de pat dans les voix (des juges au sein du Tribunal) ont fait que Carmen Lucia, présidente du Tribunal, a eu du mal à trancher. Tout cela a montré la faiblesse de l’affaire.

De nombreuses affaires de corruption, y compris celles qui visent le président Temer et une grande partie de participants actuels au gouvernement, rassemblent plus de preuves que celles réunies contre Lula; mais ils disposent d’une protection judiciaire et politique suffisante.

Le membre du Tribunal suprême Gilmar Mendes – qui nous a surpris mercredi dernier lorsqu’il a voté en faveur de Lula – était un avocat de droite. Il a accédé à la magistrature suite à une nomination par Fernando Henrique Cardoso. Il a qualifié d’«absurde» la hâte avec laquelle Moro a demandé l’arrestation de l’ancien président. Cependant, il attribue au PT ce qu’il qualifie de «despotisme judiciaire», à cause des nominations dans les tribunaux faites par Lula et Dilma Rousseff. Ce que Mendes dit n’est pas déraisonnable: Carmen Lucia a été nommée par Lula, Rosa Weber, Edson Facchin, Luis Roberto et Luiz Fux, par Dilma Rousseff. Or, ils ont tous voté contre l’habeas corpus.

S’il manquait un peu d’assaisonnement à cette croisée des chemins brésilens, le chef de l’armée l’a ajouté avec ses avertissements envoyés quelques heures avant le prononcé du Tribunal, comme le dit André Singer (dans l’article qui suit). Le doyen de la Cour suprême, Celso de Mello, au début de son vote, a qualifié les admonitions du général Eduardo Villas Bôas d’«interventions prétoriennes inacceptables».

«J’y vais (dans la prison de Curitiba) avec conviction, répétant ce que j’ai dit ces jours-ci: le problème de ce pays n’est pas Lula, mais la conscience du peuple», a déclaré le dirigeant du PT et par deux fois président du Brésil. Il est intéressant de se demander si la poudre qu’il a rassemblée à São Bernardo do Campo sera prête d’ici à octobre, pour les élections nationales. (SP)

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São Bernardo, 1978-2018

Par André Singer

Le lulisme ne meurt pas avec la condamnation de l’ancien mécanicien, mais il devra être réinventé.

Le Lula des luttes syndicales, poursuivi par le pouvoir judiciaire

Le 12 mai 1978, l’usine Scania-Vabis se met en grève à São Bernardo do Campo. C’était le premier arrêt de travail depuis 1968 et le succès des travailleurs du secteur automobile allait changer l’histoire du pays. La présence de Luiz Inacio Lula da Silva, le dirigeant syndical issu de ce mouvement, présent durant 24 heures dans le syndicat des métallurgistes après la décision d’incarcération – jeudi dernier, le 5 avril – clôt symboliquement le long cycle qui a commencé alors.

Le lulisme ne meurt pas avec la condamnation de l’ancien tourneur. Mais il faudra le réinventer pour qu’il survive, sans Lula en liberté, un Lula autour duquel le mouvement s’est développé au point d’en faire le Président de la République (2003). Au-delà de toute autre considération, Lula a démontré, pendant 40 ans, la capacité indéniable de réunir autour de lui le camp populaire de la politique brésilienne.

L’opération Lava Jato [enquête sur des affaires de corruption désignée par l’expression «lavage express»], qui a atteint son apogée avec le mandat d’incarcération contre l’ancien président, a eu pour effet objectif d’affecter le cœur de l’alternative populaire.

Le juge Sergio Moro, montrant une fois de plus qu’il agit selon des options politiques, s’est empressé de faire exécuter la sentence afin que n’interviennent pas des mises en question issues d’échelons judiciaires plus élevés.

La division profonde du Tribunal suprême fédéral (STF) par rapport au vote sur l’habeas corpus indique l’instabilité de la décision anti-Lula prise le mercredi 4 avril.

Cependant, le Lava Jato, quelles que soient les intentions de chacun de ses membres, n’est que la pointe d’un iceberg.

Quand, à la veille de la session du STF, le général Eduardo Villas Bôas [commandant de l’armée depuis le 5 février 2015] a diffusé deux messages sur Twitter – dans l’un d’entre eux, il a déclaré que «l’armée brésilienne croit qu’elle partage le désir de tous les citoyens de répudier l’impunité» – il fut clair que l’incarcération de Lula était devenue, pour certains secteurs de la société, une question de «sécurité nationale».

Les «interventions prétoriennes», telles que les a décrites le doyen de la Cour suprême, Celso de Mello, rapprocheront la situation actuelle de celle vécue après 1964 [date du coup d’Etat, qui s’est durci après 1968].

Encore une fois, il s’agit d’empêcher, au moyen d’une telle décision, une alternance de pouvoir. Une bataille électorale sans le candidat de Lula – et avec la difficulté pour expliquer à son électorat qui [quel candidat] le représente – videra de son sens l’affrontement électoral d’octobre. La victoire possible d’un candidat du «centre», en réalité du camp de la dite classe moyenne, dans de telles circonstances, verra sa légitimité diminuée.

De plus, l’évolution des événements pourrait transformer la condamnation de Lula en enjeu principal de l’élection elle-même. Il dépendra donc de la capacité des dirigeants forgés dans ce cycle politique – et qui resteront libres – de reconstruire le pôle politique qui représente les pauvres. Quant au succès de cette perspective, l’avenir le dira.

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Tirer sur Lula

Par Pablo Stefanoni

Le cas brésilien montre que la lutte contre la corruption peut coexister avec un affaiblissement du système républicain et démocratique. Les véritables dénonciations coexistent avec un climat de vengeance sociale et de progrès inégal qui crée un scénario de détérioration généralisée. En même temps, ce qui s’est passé au Brésil – en plus du cas argentin – force la gauche à prendre au sérieux la discussion sur les liens entre l’éthique et la politique.

Dans une décision attendue, le Tribunal suprême fédéral (STF) du Brésil a rejeté la requête en habeas corpus déposée par les avocats de Luiz Inácio Lula da Silva, qui avait été condamné par deux tribunaux, d’abord à 9 ans de prison, puis à 12 ans. Le crime qui lui est attribué est d’avoir indûment reçu un triplex, donnant sur une plage, par la firme OAS, en échange d’avantages pour cette entreprise de construction. Avec cinq juges en faveur et cinq contre, c’était au tour de la présidente de trancher la situation de pat. Et elle l’a fait contre Lula.

Au cours des longues heures de débats télévisés – une particularité du Tribunal brésilien – divers types d’arguments juridiques, historiques et politiques ont été mélangés et la décision de maintenir la jurisprudence de 2006 a prévalu. Le caractère public de la réunion a forcé les juges à plaider pour et contre l’appel de Lula. La présomption d’innocence et l’impunité étaient des limites à l’intérieur desquelles il fallait décider si Lula devait être envoyé en prison, de façon plus ou moins rapide.

Toutefois, comme en témoignent les interventions elles-mêmes, la décision du Tribunal a fonctionné dans un climat tendu, marqué par des pressions et dans le contexte d’une dangereuse réorientation de la politique brésilienne vers l’ingérence publique et effrontée des militaires. Le chef de l’armée lui-même, le général Eduardo Villas Bôas, a déclaré sur Twitter, avec peu d’intentions voilées, que l’institution «répudie l’impunité et respecte la Constitution, la paix sociale et la démocratie». Un message clairement intimidant. «Nous sommes ensemble dans les tranchées!!! On pense pareil!!! Le Brésil avant tout !!!». Le général Antonio Miotto [commandant de l’Amazonie, avec la frontière qui donne à cette fonction une caractéristique qui n’est pas strictement brésilienne] s’y est joint avec enthousiasme. Et un autre a parlé d’épées et de chevaux prêts au combat.

Avec Lula en tête de tous les sondages, avec environ 37% des intentions de vote, le jugement de l’ancien président a longtemps été perçu par ses partisans comme une tentative précise de le mettre hors la loi. Et plus encore: comme vengeance des élites contre le président ouvrier – né dans le pauvre Nordeste du Brésil, devenu plus tard un syndicaliste combatif dans l’ABC [région industrielle de l’Etat et, de fait, intégrée à la métropole] de São Paulo – qui a sorti des millions de compatriotes de la pauvreté et a ouvert la voie à une ascension sociale matérielle et symbolique. Ainsi, la photo de Lula arrêté sous la dictature a pris une nouvelle vie comme preuve de la persécution permanente contre lui. Et dans la région, la plus grande partie de la gauche inscrit tout ce processus judiciaire dans la lutte entre le peuple et les oligarchies.

Il est vraiment difficile de se limiter tout court à cette photo. Lula et le Parti des travailleurs (PT) ont établi, à partir de Planalto [le lieu du pouvoir gouvernemental à Brasilia], différents types de relations, pas toujours claires, avec les milieux d’affaires brésiliens. Leurs politiques ont contribué à l’expansion de plusieurs firmes «translatines» [avec corruption à la clé] comme c’est le cas pour Odebrecht, ou encore la gigantesque firme de viande, JBS.

Dilma Rousseff

Le PT était également empêtré dans ses accords avec l’ancienne politique [et ses représentants], qu’il n’a pas pu [pas voulu?] réformer. La situation judiciaire actuelle de Lula ne peut cacher l’histoire de ces années: les efforts «néo-développementistes» d’un PT hyper-pragmatique et ses liens avec la bourgeoisie brésilienne. Et c’est pourquoi il n’est pas si facile de construire le lien entre la situation actuelle de Lula et le dirigeant ouvrier d’antan, comme ce fut le cas pour Dilma Rousseff, qui, au moment de son éviction, n’était plus la technocrate post-gauche qui a remis le ministère de l’économie aux néolibéraux, mais redevenait la guérillera aux lunettes épaisses fichée et arrêtée par la dictature.

Mais si ce Lula, reconstruit par la gauche et par lui-même, est irréaliste, et que le PT a effectivement été la cible de plusieurs scandales de corruption, il n’en est pas moins vrai que l’anti-lulisme est le vecteur de puissantes forces inégalitaires et réactionnaires qui marquent l’histoire brésilienne. Et elles sont très actives aujourd’hui. Il est remarquable que l’expérience très modérée du PT soit maintenant présentée comme une «dictature communiste» ou «dictature syndicale» dans le contexte d’un esprit anti-plébéien à fleur de peau, auquel s’ajoutent le racisme et le «classisme» [haine de classe] d’une grande partie de l’élite brésilienne.

En vérité, Lava Jato a fait tomber plusieurs figures autrefois puissantes, comme Eduardo Cunha [président de la Chambre des députés jusqu’en juillet 2016 et condamné à 17 ans de prison] lui-même – l’architecte du coup d’Etat parlementaire contre Rousseff; ou encore l’homme d’affaires Marcelo Odebrecht. Lava Jato ne peut être réduit à une guerre anti-PT. Mais il n’en est pas moins vrai que la vengeance de classe est latente dans les imaginaires créés autour de la lutte contre le lulisme en tant que phénomène politico-social.

Le cas brésilien montre que la lutte contre la corruption peut s’accompagner d’une forte détérioration démocratique et institutionnelle: l’assassinat de la conseillère Marielle Franco; la corruption effrontée qui va du président Michel Temer à la plupart des députés, y compris les gouverneurs et les fonctionnaires de toutes sortes et de tous les niveaux; l’extension des espaces de liberté pour défendre publiquement la dictature militaire; la transformation de la délation en une sorte de négoce dans lequel l’information est marchandée et récompensée par des diminutions de peine d’une manière non transparente. Tout cela a allumé plusieurs signaux d’alarme sur la dé-démocratisation du pays.

Le second candidat dans les sondages pour les élections d’octobre, Jair Bolsonaro, est l’expression de cette dégradation. Ex-militaire, avec un discours anti-corruption et anti-élite, Bolsonaro relève de l’extrême-droite; son discours est en permanence épicé d’accès homophobes, racistes et misogynes. Ainsi, il a dit qu’une erreur de la dictature était de torturer plutôt que de tuer et que s’il avait un fils gay, il préférerait qu’il meure dans un accident avant qu’il ne se montre avec un autre homme. Il a également dit à une députée du Congrès qu’elle était trop laide pour être violée. Il est crédité de 18% des intentions de vote dans les sondages.

Face à ce type de scénario, une partie de la gauche nationale-populaire – surtout en Argentine – utilise le terme «honnêtisme», terme qui a été créé par Martín Caparrós, journaliste argentin, dans son Argentinismos. Il avait pour but de désigner la manière superficielle dont le ménémisme – Carlo Ménem, président de 1989 à 1999 – a été critiqué, sans remettre en cause le modèle économico-social.

Ce terme se réfère à des discours anti-corruption qui, à cause de leur tendance anti-politique, finissent par faire l’éloge des hommes d’affaires ou des gens puissants qui, en fin de compte, défendent, de facto, les riches. Ils n’améliorent ni la république ni la décence publique (comme c’est le cas pour Temer ou Mauricio Macri lui-même). En Italie, ce «justicialisme» des Mani Pulite (Mains propres) finit par détruire les partis traditionnels qui coexistaient avec la mafia. Cela a conduit au premier gouvernement de… Silvio Berlusconi.

Il y a, bien sûr, un grain de vérité dans la critique d’une version dépolitisée de la lutte contre la corruption, qui inclut des visions naïves que sans corruption il y aurait plus de développement ou que «les pauvres vivraient mieux». Il est clair qu’il y a du développement quand il y a des politiques de développement. Et que certains pays se sont développés avec la corruption (Corée du Sud) et que «cesser de voler» ne construit pas, comme par magie, des égouts dans les bidonvilles latino-américains.

Mais il n’en est pas moins vrai que la gauche «anti-honnêtiste» (il ne s’agit pas ici de Caparrós) tend à élargir à l’excès ces noyaux de vérité au point de renoncer à la construction d’une nouvelle éthique publique, ignorant souvent – au point de ne pas pouvoir les voir – de véritables revendications sociales contre la corruption en politique. Le cas le plus emblématique à cet égard est celui du kirchnerisme en Argentine qui a fini par être presque neutralisé par une forme de financement de la politique (et pas seulement de la politique) et qu’il était très facile de poursuivre au plan judiciaire, une fois le pouvoir perdu.

En outre, il n’est pas vrai que la lutte contre la corruption est toujours «de droite». Ce n’était pas le cas en Argentine dans les années 1990 contre le menémisme; ce n’était pas, plus récemment, le cas au Guatemala contre l’extrême-droitiste Otto Pérez Molina. Et ce n’est pas le cas, aujourd’hui au Mexique, où Andrés Manuel López Obrador utilise pourtant une bonne dose d’«honnêtisme» dans une campagne qui pourrait le conduire à la présidence de la République. Et quelque chose de similaire se produit avec le discours républicain: il semble être un obstacle aux changements progressistes depuis le pouvoir, mais il apparaît fondamental pour maintenir certaines conquêtes – sociales et démocratiques – lorsqu’il est perdu et occupé par les forces conservatrices.

«S’ils m’emprisonnent, je deviens un héros, s’ils me tuent, je deviens un martyr et s’ils me libèrent, je deviens président», a dit Lula dans ses tournées récentes pour que le Brésil retrouve la mystique politique. La scène politique brésilienne est maintenant plus incertaine. Il reste à voir: quelles stratégies le PT va déployer au-delà de l’insistance sur la candidature de Lula incarcéré; si l’extrémiste Bolsonaro peut se développer et si des présidents modérés peuvent émerger pour profiter du vide laissé par Lula. Et, surtout, ce qui restera du pouvoir de Lula en prison, si on s’attend à ce qu’il reste incarcéré et que ses avocats soient incapables de le faire relâcher rapidement. (Articles publiés sur le site Sin Permiso, le 7 avril 2018; traduction A l’Encontre)

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https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-avec-lula-en-prison-et-la-gauche-en-otage-ii.html

Par Daniel Gatti

«Quel espoir pouvons-nous avoir? Aucun. Il n’y a rien à l’horizon pour suggérer qu’à court ou moyen terme, quelque chose émergera qui offre une perspective de changement», nous a déclaré Jair Krischke depuis Porto Alegre. Le combattant chevronné, président du Mouvement pour la justice et les droits de l’homme du Brésil (Mjdh), estime que la responsabilité principale de la situation actuelle dans son pays incombe au Parti des travailleurs (PT). «De la droite, tu sais à quoi t’attendre. Rien de bon, évidemment. Mais le PT était venu proposer au gouvernement quelque chose d’autre, et quand il a commencé à gouverner, il a fini par tomber dans les mêmes pratiques qu’il dénonçait. Les compromis, l’achat de votes, les faveurs aux entreprises. Depuis le mensalão [les sommes versées régulièrement à des députés pour obtenir des majorités] jusqu’à aujourd’hui. Il a tué les espoirs des gens, et c’est le pire. Et il a fini par générer cette image que tous les politiciens sont la même merde.» [Voir sur ce site, en date du 10 avril, la première partie du dossier «Brésil-incarcération de Lula»]

Aujourd’hui, dit Jais Krischke, la société brésilienne est plus dépolitisée que jamais, les gens ne se mobilisent pas pour rien. La politique ne les intéresse pas, paradoxe dans un pays où il y a 35 partis politiques. «C’est une mascarade, parce que dans de nombreux cas, ce sont des partis créés pour obtenir des prébendes, qui n’ont pas d’existence réelle, et c’est aussi la responsabilité du PT de n’avoir rien changé dans ce système pendant les longues années où il a gouverné.» Krischke ne croit pas qu’il y a eu une conspiration contre le PT. «Pourquoi, s’il faisait la même politique que ses prétendus adversaires?»

La même politique?

«D’une manière générale, oui. Les riches n’ont jamais gagné autant que sous les gouvernements du PT. Et le juge Sergio Moro, celui qui a fait incarcérer Lula, n’existait pas lorsque le mensalão [ce scandale de corruption] a été exposé au grand jour. Vous pouvez dire tout ce que vous voulez sur Moro, son acharnement contre Lula, mais cela n’équivaut pas à l’invention complotiste de la corruption.»

Krischke ne s’inquiète pas tant de l’absence d’un candidat «potable» à la présidence. En octobre prochain, rappelle-t-il, un parlement sera également élu, «quelque chose de beaucoup plus important». Si le Congrès actuel est «l’un des plus indécents de l’histoire brésilienne, car plein de gens corrompus qui se permettent de destituer un président qui n’a pas été prouvé coupable d’un crime grave, plein de personnes réactionnaires», il est très probable que le prochain sera encore pire. Krischke prédit un nouveau recul pour le Parti des travailleurs (PT), et il ne pense pas que les partis à sa gauche soient en mesure de regagner l’essentiel de l’ancien électorat du PT. Le président du Mjdh se méfie des sondages qui attribuent à l’extrémiste de droite Jair Bolsonaro un vote de près de 20%.

Quand Lula était dans la course, dit-il, Bolsonaro est apparu comme «le type charismatique qui s’opposait à lui frontalement. Avec Lula hors de la compétition, il n’est pas sûr qu’il gardera ces votes, et ce sont ses prétendus amis qui lui feront le plus de mal. Dans les années 1980, pendant la dictature, alors que Bolsonaro était capitaine à Curitiba, il exigeait une augmentation de salaire pour les troupes et menaçait de placer des bombes dans les casernes. Il a dû demander un congé. Il est probable que lorsque toutes les candidatures seront formalisées, les militaires eux-mêmes sortiront à la lumière ces affaires et Bolsonaro se dégonflera.»

Même ainsi, Krischke n’exclut pas la possibilité que le scénario le plus prédit par les sondeurs devienne une réalité: un scrutin entre Bolsonaro et Ciro Gomes, ancien ministre de Lula et allié du PT dans l’état du Ceará. Gomes est un transfuge expérimenté du Psdb, du Pmdb, du Parti socialiste et actuel candidat du petit Parti travailliste démocratique, fondé par Leonel Brizzola [ce dernier a occupé le poste de gouverneur – Rio Grande do Sul de 1959 à 1963 et Rio de Janeiro de 1991 à 1994 – donc avant et après la dictature]. Gomes, un modéré parmi les modérés, pourrait capter une grande partie de l’électorat orphelin de Lula. Beaucoup plus que Geraldo Alckmin, ancien gouverneur de São Paulo et leader du Psdb de Fernando Henrique Cardoso, ou tout autre candidat du Pmdb.

Il ne serait pas non plus déraisonnable de penser à une alliance entre le Psdb et le Pmdb pour affronter Bolsonaro au second tour. «Ce sont tous des scénarios possibles, dit Krischke. De tous, la gauche est absente. Et ce qui nous inquiète le plus, c’est la montée d’une droite sociale, celle qui penche vers Bolsonaro, mais qui s’incarne aussi dans des groupes violents comme le Mouvement Brésil libre, une organisation “libérale” créée en 2014 qui reçoit une forte aide étrangère», en particulier des Etats-Unis, et qui est implanté dans tout le Brésil», ou par les forces évangélistes qui ont une présence parlementaire croissante (87 députés fédéraux et trois sénateurs) et aussi au sein des gouvernements municipaux.

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Esther Solano est une chercheuse espagnole en sciences sociales qui vit à São Paulo depuis des années. Le panorama politique et social brésilien actuel lui semble aussi nébuleux et peu encourageant pour la gauche qu’il l’est pour Jair Krischke. Elle est également d’accord avec le militant «humanitaire» que le PT est responsable de sa chute. Le PT n’a pas été capable de construire une véritable alternative face à la droite et il a été victime de ses relations intimes avec les secteurs du pouvoir économique et du monde des affaires.

Sergio Moro

Dans une conversation avec Brecha, elle souligne également que, comme d’autres gouvernements «progressistes» de la région qui ont opté pour des alliances similaires, les gouvernements du PT se sont engagés dans des pratiques qui, lorsque le moment serait venu pour leurs adversaires de régler leurs comptes, tomberaient facilement sous le couperet du système judiciaire. Mais Solano dit en même temps que «l’adversaire a joué un rôle, et avec force» et que l’action des juges du Lava Jato [lavage express, formule pour qualifier le système de corruption], en particulier Sergio Moro, «n’est pas innocent, tant s’en faut. Il n’y a rien d’indépendant dans le système judiciaire brésilien. C’est un pouvoir marqué par une profonde conscience de classe et très politisé. Il est devenu un porte-drapeau dans la lutte contre la corruption, mais de manière très équivoque, basé sur des systèmes aussi peu transparents que la prime à la délation [qui permet d’obtenir une peine réduite grâce à la dénonciation de «complices»].

Esther Solano ne sait pas («il n’y a aucune preuve que ce soit, on entrerait dans la spéculation», pense-t-elle) si Moro a agi sous suggestion de l’étranger, soit depuis les Etats-Unis. Washington pourrait bien avoir trouvé dans la «lutte contre la corruption» un filon pour se débarrasser de gouvernements inconfortables comme celui du Brésil, qui avait défié la superpuissance, surtout au niveau international, avec sa promotion des alliances Sud-Sud, le pari sur les Brics [Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud], la résistance au nouveau type de coups d’Etat au Honduras, au Paraguay, la défense de Chávez au Venezuela ou la promotion d’organisations autonomes comme Unasur. Mais, selon elle, Sergio Moro n’a pas besoin d’être une courroie de transmission. «Il est vrai que Moro a suivi des cours sur le blanchiment d’argent promus par le Département d’Etat, mais en réalité ce qui le met en mouvement, c’est la mégalomanie, un désir messianique de se dresser comme un sauveur du pays. Il s’inspire surtout de ses collègues de l’Opération Mains Propres en Italie.» Les juges de la Péninsule qui s’en sont pris aux dirigeants politiques de tous les secteurs ont fini par former leur propre parti [Anonio Di Pietro a créé le parti «l’Italie des valeurs»], et «leur opération de nettoyage a fini par ouvrir la voie à un Silvio Berlusconi. Au Brésil, la personne la plus favorisée pourrait être un personnage malfaisant comme Bolsonaro, qui se présente comme le seul homme politique en dehors des réseaux de la corruption,»

La nature politique de l’opération Lava Jato et de la persécution de Lula est devenue si claire, affirme Esther Solano, que les critiques du PT ont défendu l’ancien président et sont apparus à des côtés dans les jours qui ont précédé son emprisonnement. En ce sens, le PT pourrait même profiter de cette offensive, en construisant des ponts vers sa gauche. «Il a été très intelligent de la part de Lula quand, lors de son dernier discours public, il a mis en relief les figures nouvelles, telles de Guilherme Boulos du Mouvement des sans-toit – candidat probable à la présidence présenté par le Parti socialisme et liberté (Psol) – et Manuela d’Almeida, du Parti communiste du Brésil; et cela de manière plus appuyée que des candidats potentiels de son propre parti, comme l’ancien maire de Sao Paulo, Fernando Haddad.»

Esther Solano croit que, «objectivement», il y aurait aujourd’hui des conditions au Brésil pour former une sorte de front large qui unirait différents secteurs de la gauche ou progressistes, avec un PT à la baisse, fortement remis en question, et sans figure de remplacement pour Lula. Mais cette alliance serait loin d’être solide, car les différences programmatiques entre les divers partis, par exemple entre le Psol et le PT, sont très profondes. Et le PT est toujours, malgré tout, une machine à écraser. «Trop d’asymétries», dit-elle. Et la crédibilité d’un Lula ou d’un PT qui se présenteraient comme les acteurs d’une union des gauches est pour le moins discutable. Ni l’un ni l’autre n’a fait d’autocritique, et sans une reformulation qui soulève clairement la question du lien entre l’éthique et la politique, le PT continuera, très probablement, sur la même voie, suggère Solano.

«Ce qui est également clair, c’est que depuis que Michel Temer est au pouvoir, le Brésil est devenu un pays encore plus inégal. Lula a réussi à sortir des dizaines de millions de personnes de la pauvreté. Pas de façon très solide, c’est vrai, mais il l’a fait. Dans le Brésil d’aujourd’hui, celle qui a obtenu une hégémonie n’est pas n’importe quelle droite: c’est la plus rancunière, la plus arriérée, esclavagiste, liée au pouvoir financier, au capital étranger. C’est elle qui promeut les privatisations, la sortie du pays de la scène internationale, la réduction des dépenses publiques, les contre-réformes du travail et de la sécurité sociale.» Solano pense que «construire une démocratie au Brésil sans lutte radicale contre l’inégalité» relève d’une chimère, «d’autant plus que le système politique a été totalement conquis par le pouvoir économique». Une «réforme anti-système» serait la seule issue, mais il n’y a personne aujourd’hui qui propose une telle orientation ou qui est assez fort pour l’initier. (Article publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha, en date du 13 avril 2018; traduction A l’Encontre)