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Il y a 127 ans, un 1er mai sanglant à Fourmies
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Le 1er mai 1891, malgré les interdictions patronales, les grévistes défilent dans cette cité du textile du Nord, pour réclamer la journée de 8 heures. Une bousculade, des tirs… Neuf manifestants meurent, martyrs de la cause socialiste naissante.
Ils ne se laisseront pas intimider par les agitateurs. En faisant placarder, en cette fin avril 1891, des affichettes sur les murs de Fourmies (Nord), les patrons des 37 filatures de la cité lainière font passer le message : les grévistes seront licenciés sur le champ. Le droit de cesser le travail a beau être légal en France depuis 1864, les industriels font encore la loi. D’ailleurs, le maire de la ville, Auguste Bernier - lui-même directeur d’une usine - a demandé au préfet d’envoyer l’infanterie, histoire de dissuader les fauteurs de trouble. Deux régiments de ligne, les 84ème et 145ème, s’installent sur la place centrale de Fourmies et à Wignehies, le bourg voisin, dans la nuit du 30 avril.
Pourquoi tout ce ramdam ? A lire le programme de la manifestation prévue le lendemain, ils n’ont pourtant aucune raison de se tourmenter : le programme de la journée, vendredi 1er mai, n’a rien de subversif, avec spectacles, repas fraternel, délégation en mairie, pour porter les doléances, et même un bal, pour lequel il a été demandé une permission de minuit. Sans oublier, bien sûr, un défilé pour réclamer la journée de 8 heures et une hausse des salaires. Du fait de la crise qui frappe durement le textile dans les années 1880, les rémunérations ont drastiquement baissé (parfois de moitié !) dans les usines insalubres de la ville.
Ne pas exciter la colère sourde des damnés de la laine
Voilà donc des mois que le feu couve sur les braises d’une misère de plus en plus crasse. Très implantés dans la région, les socialistes guesdistes (du nom de leur chef de file, Jules Guesde) multiplient les efforts pour y fédérer les fileurs tisserands, qui triment toute l’année dix à douze heures par jour, six jours sur sept. Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx et cofondateur avec Guesde du Parti ouvrier (PO), est même venu personnellement haranguer les masses prolétaires mi-avril. Mais pas question pour ces révolutionnaires d’exciter la colère sourde des damnés de la laine. « Union, calme et dignité », recommandent, à mesure qu’approche le jour J, les responsables locaux du PO.
Nous y sommes. Dès 4 heures du matin, les meneurs, guère intimidés par les menaces patronales, sont à pied d’œuvre pour rameuter les troupes et convaincre les non grévistes de débrayer. Vers 9 heures, les esprits s’échauffent devant la filature de « La Sans-Pareille ». Des coups sont échangés avec les gendarmes à cheval, cinq manifestants sont incarcérés au commissariat. Une heure plus tard, leurs rangs ont grossi pour exiger, en vain, la libération des camarades. « C’est les 8 heures qu’il nous faut ! C’est nos frères qu’il nous faut ! », crient-ils, enhardis par la propagande anticapitaliste des leaders.
Près d’une minute de mitraille devant l’église
Vers 11 heures, de nouvelles troupes de tirailleurs débarquent de Maubeuge. Si les gendarmes, synonymes de répression, n’ont pas la cote, l’armée, elle, reste très populaire. Et les soldats sont pour l’essentiel des gars du pays. « L’armée avec nous », applaudissent les manifestants. Dans l’après-midi, beaucoup, lassés, ont fini par rentrer chez eux. Mais sur la place, les pierres fusent, la foule pousse vers les forces de l’ordre… « Feu, feu », ordonne alors le commandant Chapus.

Un portrait de Maria Bondeau, égérie de ce 1er mai sanglant à Fourmies. Collection de l’écomusée de l’Avesnois
Simples sommations pour se dégager ? C’est ce qu’on croit, mais une trentaine de manifestants restent à terre devant l’église après la mitraille, qui a duré moins d’une minute. Kléber Giloteaux, 19 ans, qui portait le drapeau tricolore, en tête des grévistes, a été la première victime du tout nouveau fusil de l’armée, un Lebel à neuf coups, qui démontre son efficacité : neuf manifestants, âgés de 11 à 30 ans, ne se relèveront pas, dont la jeune Maria Bondeau, qui deviendra l’égérie de ce 1er mai sanglant à Fourmies.
«Sur le pavé de Fourmies, une tache innocente qu’il faut laver à tout prix»

La une du « Petit Parisien » du dimanche 17 mai 1891 (collection privée). Bianchetti/leemage
Trois jours plus tard, les obsèques réunissent 40 000 personnes, pendant qu’à l’Assemblée, la polémique fait rage entre les partisans de l’ordre et ceux de la justice sociale. Parmi eux, le député Georges Clemenceau, s’exclame : « Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache innocente qu’il faut laver à tout prix ».
Et aujourd’hui, que reste-il de ce vendredi rouge ? Un souvenir de plus en plus lointain derrière lequel défilent encore les cortèges du 1er mai. Mais plus guère de filatures, hélas. Toutes emportées, à Fourmies comme ailleurs, par les crises et la mondialisation qui ont fait table rase - plus redoutablement que le fusil Lebel - de tout un pan du passé ouvrier.




