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    Italie: une classe dirigeante aventurière et divisée

    Italie

    Brève publiée le 1 juin 2018

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://www.marxiste.org/international/europe/italie/2370-la-crise-politique-en-italie-une-classe-dirigeante-aventuriere-et-divisee

    Deux mois déjà après ses dernières élections marquées par une volonté populaire d’un grand coup de balai, l’Italie a franchi une nouvelle étape en entrant de plain-pied dans une grave crise politique, institutionnelle et financière. De façon assez inattendue, le 27 mai au soir, le président italien Mattarella a usé de ses pouvoirs constitutionnels pour refuser la proposition de gouvernement avancée par les deux forces politiques qui avaient bénéficié du vote « anti-système » lors des élections du 4 mars dernier, les populistes du Mouvement 5 Etoiles (M5S) et la Ligue d’extrême droite (plus de 50 % des voix à eux deux). Le geste a d’autant plus choqué qu’il a été suivi d’une proposition tout aussi provocante du président, celle d’un gouvernement de « techniciens » dirigé par Cottarelli, ancien ministre et membre du FMI, surnommé « M. ciseaux » pour ses plans de coupes budgétaires à tout crin – à l'inverse du vote majoritaire exprimé par les Italiens.

    Les conséquences de ce coup de poker vont sans doute bien au-delà de ce qu’avait imaginé le placide Mattarella, un démocrate-chrétien bon teint au service de la classe dirigeante italienne et internationale. Il s’agit d’un coup de force qui risque de se retourner contre son initiateur et le système qu’il défend, tant cela montre crûment les limites de la démocratie bourgeoise aux yeux des masses. En outre, l’incertitude sur l’issue de cette crise menace l’ensemble de la zone euro, du fait du poids de la dette publique italienne (à 130 % du PIB), de sa crise bancaire latente et de la place de l’Italie dans l’économie européenne – ce qui met déjà en alerte les capitalistes du monde entier.

    Le prétexte de l’euro

    Le refus d’un ministre de l’économie connu pour ses positions anti-euro, invoqué par le chef de l’Etat, est un prétexte peu crédible. Di Maio et Salvini, les leaders du M5S et de la Ligue, ont rassuré les « marchés » avant même les élections : il n’est pas question de sortir de l’euro, encore moins de mettre fin aux politiques d’austérité pour « rembourser » la colossale dette publique italienne (à 130 % du PIB). Leur démagogie nationaliste et anti-UE n’est qu’une poudre aux yeux électoraliste qui vise à capter l’énorme colère accumulée dans la population, et ne se limite qu’à du brassage de vent sans propositions politiques concrètes sur le sujet – comme en témoigne le contrat de gouvernement négocié entre les deux partis.

    Leur attitude pusillanime face à cette crise institutionnelle le prouve encore davantage. Tout en dénonçant « les pouvoirs forts et les lobbys », qui par le biais du Président les empêchent de gouverner, ils ne proposent pas de mobiliser leur électorat révulsé par ce déni de démocratie au-delà de « gestes symboliques », selon les mots de Di Maio. En meeting improvisé après le refus de Mattarella, le chef des « 5 Etoiles » s’adresse plutôt à la classe dirigeante qu’aux masses en colère : « il faut parlementariser la contestation » – c’est-à-dire la canaliser – en attendant de nouvelles élections. Le lendemain, Di Maio s’est voulu encore plus précis, en renonçant à invoquer la seule riposte envisagée, à savoir une destitution parlementaire du Président, et en se montrant au contraire « ouvert à la collaboration avec lui ».

    Salvini quant à lui répète à l’envi qu’il ne laissera pas les Italiens se faire imposer des décisions prises par « les Allemands, les Français, les commissaires européens et ces messieurs de la bourse ». Mais il se garde bien d’avancer une quelconque stratégie autre que celle du jeu électoral, certain d’être le grand gagnant si de nouvelles élections devaient avoir lieu bientôt. Quoi qu’il en soit, les deux l’ont encore bien martelé à la classe dirigeante : « nous ne sommes pas contents de la manière dont vous nous traitez, mais nous ne vous ferons aucun mal » (et bien sûr, à nouveau : « pas touche à l’euro ! »).

    Aspirations au changement

    Ce que n’ont pas compris Di Maio comme Salvini, c’est que la classe dirigeante a surtout peur à travers eux de ces masses qui attendent du M5S ou de la Ligue qu’ils renversent la table – malgréleur capitulation préventive. Ces partis typiquement petits-bourgeois sont chacun à leur manière l’expression politique des aspirations contradictoires, en partie progressistes (contre le Capital) et en partie réactionnaires (contre les migrants ou les syndicats par exemple), des classes moyennes ruinées par la crise. A ce stade, celles-ci voient la cause principale de leurs maux dans l’Union Européenne au service unique de ces mêmes banques et multinationales qui les écrasent. Et elles sont prêtes à se mobiliser en ce sens.

    Mais le M5S et la Ligue bénéficient plus largement du soutien – électoral – de différentes couches de la classe ouvrière et de la jeunesse abandonnées par ce qu’il reste de la gauche italienne, et durement frappées par une décennie de hausse du chômage, d’austérité, de contre-réformes et de privatisations. Le résultat inédit des dernières élections, comme déjà le refus massif par référendum en décembre 2016 d’une réforme constitutionnelle défendue par le précédent gouvernement dirigé par Matteo Renzi, montre que la patience des jeunes et des travailleurs italiens a atteint ses limites. Un changement – quel qu’il soit – est nécessaire à leurs yeux, mais le capitalisme italien en déclin n’a rien à leur offrir que de nouveaux sacrifices. L’affrontement est inévitable.

    Le vrai rapport de force

    A travers le geste de Mattarella, le secteur majoritaire de la classe dirigeante italienne, lié aux intérêts financiers, a sans doute cherché gauchement à garder la main dans cet affrontement.

    Bien qu’il s’agisse d’un prétexte, le refus du ministre « eurocritique » n’est pas pour autant complètement étranger à la question de l’euro. Comme ailleurs en Europe, le nœud de la crise de l’eurozone s’est déplacé du terrain économique à celui politique. On peut avancer l’hypothèse que le secteur décisif du capitalisme italien a tiré la conclusion qu’un gouvernement M5S-Ligue serait bien trop sous la pression directe des masses.

    On peut regretter que cela s’exprime par des voix aussi grotesques et réactionnaires que les dirigeants du M5S et de la Ligue, mais on ne peut mentir sur les faits : pour des millions de personnes, un tel gouvernement serait porteur d’un grand espoir de changement sur le terrain économique et social. Cet espoir serait rapidement déçu, soit, mais à ce stade il dépasse les personnalités dirigeantes, les slogans et les programmes réels de ces partis. Ainsi, un tel gouvernement rendrait insoutenable l’équilibre précaire maintenu jusqu’à présent dans la gestion de la dette publique et de la crise bancaire, au nom du sauvetage de l’euro et de ses critères drastiques (pour les travailleurs). La classe dirigeante n’a pas peur de Di Maio ou Salvini, elle a peur des masses qui s’agitent dans leur ombre, et de leur capacité d’initiative.

    Qui gouverne ?

    Dans son explication le 27 au soir, Mattarella a usé d’un langage aussi hypocrite qu’arrogant, mais il a été très clair sur un point : ce sont les « marchés » qui décident. C’est-à-dire le capital financier, et ses instruments comme l’Union Européenne et les gouvernements de ses plus grandes puissances, la France et surtout l’Allemagne. Cette idée n’est pas nouvelle, mais la force synthétique du geste de Mattarella en fait une leçon éclatante pour les masses en Italie, qui ne sont pas prêtes à l’oublier.

    La leçon ne vaut pas que pour l’Italie. Mélenchon par exemple a bien raison de pointer du doigt les manœuvres du gouvernement allemand et des commissaires européens. Mais il faut déjà rappeler que ce déni de démocratie est aussi et avant tout l’œuvre d’un politicien qui rend des comptes à ses capitalistes « bien de chez lui ». Et de l’autre, la manière dont sont traités les populistes italiens, comme Tsipras en Grèce en son temps, est une illustration de ce qui attendrait Mélenchon s’il parvenait au pouvoir.

    Le double geste stupide de Mattarella – refus d’un gouvernement légitimé par le vote populaire, imposition d’un gouvernement de techniciens de la finance – a rendu un grand service aux marxistes. Il a validé le constat tiré par un certain Lénine il y a déjà 100 ans : « La force du capital est tout, la Bourse est tout ; le Parlement, les élections ne sont que des marionnettes, des fantoches. » (De l’Etat, 1919).

    En conséquence, il faut appliquer cette maxime également à toute question centrale aux yeux des travailleurs. Sur la question de l’euro et de l’Union Européenne en général, pour les capitalistes – qu’ils soient italiens, français ou allemands – il n’existe pas plus de plan A que de plan B qui puisse être sérieusement pris en considération. Il n’existe que la dictature du capital et de ses intérêts contraires à ceux des masses. La « démocratie » pour la bourgeoisie est une couverture utile en temps normal, et tolérable tant qu’elle n’entrave pas le maintien de ses intérêts, de ses profits et de sa toute-puissance. Des tendances bonapartistes se développent dans toute l’Europe, comme ici dans le cas italien. Cela montre que la bourgeoisie est passée à une étape supérieure de la gestion de la crise mondiale du capitalisme, où la démocratie est désormais considérée comme un obstacle à dépasser.

    Perspectives

    Au moment où nous concluons cet article (mercredi 30 mai), après plusieurs retournements de situation, les perspectives de sortie – provisoire – de crise semblent plus claires : un gouvernement de « techniciens » sera bien installé, mais sans réelle marge de manœuvre, en attendant de nouvelles élections à l’automne. Elles ont été transformées par l’intervention de Mattarella en un référendum sur l’euro et l’UE. La Ligue, qui a maintenu une position plus cohérente depuis le début de la crise, devrait en sortir d’autant plus renforcée. La perspective d’un gouvernement Ligue-5 Etoiles n’est donc en rien évitée, au contraire.

    La gauche italienne, en lambeaux, abordera ces élections dans un état de confusion la plus totale. Les dirigeants du Parti Démocrate, qui était devenu le principal parti de la bourgeoisie italienne avant sa chute aux élections du 4 mars dernier, en appellent évidemment au soutien de Mattarella au nom de la Constitution et du projet européen. Même discours de la part des directions des grandes confédérations syndicales. C’est une nouvelle capitulation politique des directions du mouvement ouvrier à sa bourgeoisie nationale, qui n’a rien de surprenant. Aucune issue pour les masses de ce côté-là.

    Ceci dit, ce discours a au moins le mérite de la clarté, ce qui n’est pas le cas des forces restantes de la « gauche radicale » en Italie. Cette situation concerne en particulier le mouvement Potere al popolo (pouvoir au peuple), qui est soutenu entre autres par Mélenchon ou le PCF en France. Ce mouvement a d’une part des forces résiduelles suite à la perte de crédibilité du Parti de la Refondation Communiste – qui forme la base de ce « mouvement », en réalité une coalition de petites formations réformistes – après sa participation à des gouvernements ayant appliqué des politiques d’austérité. Il n’a en conséquence quasiment aucun ancrage réel dans le mouvement ouvrier. De plus, son réformisme bien timide et sa confusion interne à ses différentes composantes sur toutes les questions clés achèvent d’en faire un instrument inutile aux yeux des masses. Les jeunes et les travailleurs ne l’ont pas considérée comme une alternative crédible le 4 mars dernier (1 % des voix). Ce constat ne devrait pas changer au cours des prochains mois, tant la confusion face à la crise actuelle en domine la direction.

    Pour une position de classe

    Dans ce cadre difficile, la tâche pour refonder la gauche reste de préparer une alternative en rupture avec le système, capable de devenir un point de référence pour les jeunes et les travailleurs. C’était le message porté par l’intervention dans les élections du 4 mars dernier de nos camarades de Sinistra Classe Rivoluzione, la section italienne de la Tendance Marxiste Internationale. Ils avaient pour la première fois présenté une liste indépendante – « Pour une gauche révolutionnaire » – présentée conjointement avec une autre petite organisation, le Parti Communiste des Travailleurs (voir notre précédent article à ce sujet ici). Dans le cadre d’élections ou pas, notre message reste le même : aucun raccourci programmatique et stratégique n’est possible dans la lutte de classes. La  rupture avec l’Union Européenne, ses traités et sa monnaie est indisociable de la rupture avec le système capitaliste qui nous promet l’austérité perpétuelle.

    Ce message reste encore minoritaire à ce stade, mais ce ne sera pas toujours le cas. Au-delà des vicissitudes électorales des prochains mois, les masses en Italie sont déjà en train d’apprendre durement par l’expérience qu’aucune solution à leurs problèmes ne leur est offerte dans le cadre du capitalisme en crise, pas plus par les tenants officiels du système que par les semeurs d’illusions « populistes ». Une grande colère s’accumule. À un certain point, il sera inévitable que cela explose non seulement par un vote dans les urnes, mais aussi par une mobilisation directe dans la rue. De grands événements s’annoncent en Italie, et les marxistes s’y préparent armés d’un programme de rupture avec ce système en pleine décadence.