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Jean Gadrey: Énormes inégalités de temps de travail

économie

Brève publiée le 11 juin 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2018/06/10/enormes-inegalites-de-temps-de-travail-48-heuressemaine-et-plus-pour-10-a-15-des-personnes-moins-de-20-heures-pour-10

Comme presque tous les autres j’ai tendance à utiliser des chiffres sur les moyennes de temps de travail, moyennes hebdomadaires et moyennes annuelles. Y compris parce que ce sont pratiquement les seules données qu’on trouve dans les comparaisons internationales.

C’est certes très utile de savoir par exemple (voir parmi d’autres ce billet d’octobre 2016 : « quatre graphiques commentés sur la nécessité de la RTT ») que, selon l’OCDE, la France est l’un des pays d’Europe occidentale où la durée hebdomadaire moyenne du travail est la plus élevée (mais oui !), ou encore que la durée hebdomadaire moyenne par personne active (chômeurs compris) est chez nous de… 30 heures. Tout cela peut fournir des arguments en faveur d’une politique de RTT comme l’une des armes anti-chômage.

Mais c’est trop grossier. Car il importe tout autant d’en savoir plus sur la répartition des temps de travail, entre ceux (majoritairement celles) qui travaillent très peu, souvent contre leur gré et avec des salaires de misère, et ceux/celles qui ont des semaines de travail énormes voire démentes, soit, notamment pour des cadres, parce qu’ils ou elles considèrent que leurs carrières l’exigent ou parce que les pressions de la hiérarchie sont fortes, soit, notamment pour les ouvriers et employé.e.s, parce que cela leur permet d’améliorer de faibles salaires (ou que les pressions, etc….). Une politique de RTT juste devrait non seulement diminuer la moyenne, mais aussi réduire ces inégalités, à condition d’en avoir une bonne mesure.

Or c’est le cas grâce à 1) un article pionnier de 2008 de l’économiste lillois François-Xavier Devetter « Travailler plus de 48 heures par semaine », et 2) un numéro spécial « travailler plus ! » de la « Nouvelle revue du travail » (novembre 2017) contenant notamment un article de Simon Paye sur « les longues semaines de travail » et un article d’Amandine Barrois et François-Xavier Devetter, « Durées courtes, journées longues ».

SELON LES SOURCES, 10 À 20 % DES PERSONNES EN EMPLOI TRAVAILLENT PLUS DE 48 HEURES PAR SEMAINE !

Je résume très brièvement quelques résultats trop peu connus de ces recherches, en invitant à consulter les articles eux-mêmes pour en savoir plus. J’ai placé en annexe de courts compléments pour éviter de mauvaises interprétations des chiffres ci-dessous Je commence par le premier des divers constats établis par FX Devetter jusque 2005.

Proportion d’actifs en emploi déclarant des durées hebdomadaires supérieures ou égales à 48 heures

1990

1995

2000

2005

Agriculteur

53

57

61

70

Artisan, commerçant...

53

56

59

62

Cadres

31

31

28

29

Professions intermédiaires

12

12,5

10

9

Employés

6,2

6,5

5,7

5

Ouvriers

5,5

5,5

5

4

Actifs occupés

16

16

14

15

Dont salariés

9,5

10

9

8,5

Sources : enquêtes « Emploi », INSEE. Pour les années 1990 à 2000, il s’agit des durées réellement accomplies (déclarées par les personnes enquêtées) la semaine précédant l’enquête. Pour 2005, il s’agit des durées moyennes déclarées dans l’emploi principal (voir la note 2 de l’article de Devetter sur certaines incertitudes des chiffres sur les très longues durées dans les déclarations enregistrées).

C’est assez impressionnant : 15 % des personnes en emploi, et 8,5 % des salarié.e.s, travaillaient plus de 48 heures en moyenne par semaine en 2005, et cette proportion n’a pratiquement pas bougé entre 1990 et 2005 !

Passons aux constats de Simon Paye, qui vont jusque 2010, sur la base d’une autre enquête qui permet d’affiner le diagnostic, notamment en évaluant la part relative des durées chroniquement ou occasionnellement supérieures à 48 heures. Ce chercheur obtient un chiffre de 20 % de personnes en emploi, salarié ou non, effectuant des semaines de travail de plus de 48 heures, dont environ la moitié de façon récurrente. On est en dessous des chiffres de Devetter, mais en disant que 10 % à 15 % des « actifs en emploi » travaillent très régulièrement ou en moyenne plus de 48 heures par semaine on ne doit pas se tromper sur la réalité des très longues durées chroniques. Ce que confirme ce qui suit, avec une troisième source.

Ces deux articles ne disent rien des très faibles durées, mais il est évident qu’avec le boom du temps partiel, surtout dans les services, depuis les années 1980, il y a eu une forte polarisation vers le bas de la répartition des temps, une concentration croissante d’emplois à moins de 20 heures par semaine. Selon l’enquête Conditions de travail 2013 et pour les seul.e.s salarié.e.s, 9,6 % des femmes et 2,8 % des hommes travaillaient moins de 20 heures par semaine (proportion qui atteint 23 % dans les services directs aux particuliers). À l’autre bout, toujours pour les salarié.e.s, 5,8 % des femmes et 13,2 % des hommes travaillaient plus de 50 heures, soit 9,7 % pour l’ensemble des deux sexes. On est ici proche, pour les salariés, des chiffres de Devetter.

Répartition des temps de travail hebdomadaires

Je résume : Entre 10 % et 15 % d’actifs en emploi à plus de 48 heures, environ 10 % à moins de 20 heures. Vous avez dit « partage » ?

ANNEXE : deux compléments sur l’amplitude des journées ou semaines de travail

  • 1) Il ne faut pas confondre le temps de travail effectif, seul chiffré dans ce qui précède, et « l’amplitude » des journées de travail, qui reflète mieux l’emprise du travail sur les temps de vie. Certains salariés, majoritairement certaines, ont de faibles durées du travail, par exemple 20 à 25 heures/semaine, et de longues amplitudes, pour des raisons multiples : temps de transport, coupures dans la journée et plus généralement fragmentation du temps de travail. Dans leur article de 2017, « Durées courtes, journées longues », Amandine Barrois et François-Xavier Devetter montrent que cela concerne souvent les emplois du nettoyage, de l’hôtellerie-restauration ou des services à la personne : « On assiste ainsi à la croissance des emplois marqués par plusieurs périodes de travail tout comme au développement des situations de multi-activité qui débouchent sur des journées de travail « en plusieurs morceaux ». Exemple majeur mais non isolé : pour les aides à domicile, le temps de travail effectif moyen est de 25 heures/semaine, mais ce chiffre ne représente que 65 % de l’amplitude de la semaine de travail, laquelle est donc de 38 heures et demi, payées… 25 heures. Ces personnes gagnent en moyenne 912€ par mois (chiffre de 2013) ! On peut y voir une façon légale de contourner le SMIC.

  •  
2) Les emplois à très faible durée hebdomadaire, disons moins de 25 heures, sont très divers et tous ceux ou celles qui les occupent ne souhaitent pas forcément travailler plus à court terme. Mais ce qui apparaît de plus en plus est la situation de personnes, souvent des femmes, qui ne peuvent pas travailler à temps plein non pas pour les raisons classiques bien connues (soins aux enfants ou aux proches, travail domestique très inégalement réparti, etc.), mais parce que dans les emplois occupés la fragmentation du travail est telle que pour travailler effectivement 35 heures il faudrait accepter une amplitude de plus de 50 heures !

Ces deux compléments importent quand on réfléchit à la RTT ou à un « autre partage du travail » car ce genre de politique ne se résume pas à une règle de proportionnalité (si on diminuait de 10 % le temps de travail moyen on pourrait ajouter 10 % d’emplois en y mettant les moyens). Cela implique – entre autres choses - de réduire fortement l’écart entre le temps de travail effectif (et rémunéré) et l’amplitude des journées travail.