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"Marx avait raison"

économie Marx

Brève publiée le 10 juillet 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.capital.fr/economie-politique/marx-avait-raison-1296777

L’économiste Benoît Boussemart publie Le crépuscule du dieu capital ou l’impérialisme du XXIème siècle (Editions Estaimpuis) dans lequel il estime que le capitalisme court à sa perte. Deux cents ans après sa naissance, Karl Marx va-t-il finir par avoir raison ?

Capital : Vous annoncez que le capitalisme, tel qu’on le connaît, ne peut que s’effondrer. Ne seriez-vous pas un oiseau de mauvaise augure ?

Benoît Boussemart : Pas du tout. C’est un simple constat économique. Sur quoi repose l’extraordinaire croissance que les pays occidentaux ont connu durant le XXe siècle ? Avant tout, sur une utilisation massive de la main d’œuvre et de matières premières à bas coût des pays du Tiers-Monde. Grâce à ces derniers, nous avons pu améliorer notre pouvoir d’achat en y faisant fabriquer pour pas cher tout ce dont nous avions besoin. Et dès que les salariés d’un pays-atelier avaient des velléités salariales trop élevées, hop ! Nos industriels changeaient de destination. Le problème, c’est que nous allons arriver tôt ou tard au bout de cette logique. Regardez le secteur de l’habillement. La Chine, qui a été durant des années notre fournisseur low-cost attitré de jeans et de t-shirts est devenu aujourd’hui un pays développé, donc plus coûteux. Du coup, les grandes chaînes de prêt-à-porter cherchent à se replier ailleurs, notamment en Afrique de l’Est… L’exploitation du travail humain a d’autant moins d’avenir que la robotisation grandissante des tâches va lui faire perdre une bonne partie de sa valeur marchande. Et ne parlons pas de l’épuisement accéléré des ressources naturelles. Là encore, ne serait-ce que pour maintenir notre niveau de vie, nous consommons beaucoup trop par rapport à ce que la terre peut nous fournir.

Peut-être mais le capitalisme a déjà connu de multiples crises par le passé et s’en est toujours relevé. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ?

Tout simplement, parce que plus personne n’est capable de le réguler. Qui détient le pouvoir aujourd’hui ? Sûrement pas les États. Les multinationales ont atteint un tel poids qu’elles deviennent difficilement contrôlables. Les difficultés de l’Europe à canaliser la puissance des GAFA, les géants du Net, ne sont qu’un exemple parmi d’autres. Savez-vous qu’en une seule année, entre 2016 et 2017, la capitalisation boursière des 900 plus gros groupes cotés dans le monde a augmenté deux fois plus que l’accroissement du PIB ! Désormais, la puissance de ces groupes n’est plus limitée que par leurs luttes entre elles pour conquérir de nouveaux marchés. Mais à quel prix ! Entre 2006 et 2016, le taux de profit moyen de ces géants a baissé. Pire, la totalité de leurs profits en 2016 ne représente que 4% de leur capitalisation boursière ! Bref, les valeurs boursières ne correspondent à rien de réel. Pour ne prendre qu’un exemple, la capitalisation d’Amazon était de plus de 830 milliards de dollars au 24 juin 2018 : il faudrait quasiment 275 années de bénéfices pour atteindre un tel montant. C’est absurde. Tout ceci est explosif et sans filet du fait de l’absence de gouvernance mondiale. D’ailleurs, les marchés deviennent de plus en plus nerveux. Ces dernières semaines, après les annonces "protectionnistes" de Donald Trump, les bourses mondiales ont été affectées par des baisses dont le cumul est déjà significatif.

Certes, l’argent pas cher coule à flot et les valeurs en bourse sont sans doute surévaluées. Mais globalement au niveau mondial, la croissance est là. N’est-ce pas contradictoire avec votre thèse ?

Non, car la croissance mondiale de ces dernières années reste tirée par la Chine, alors que d’autres pays (de la Russie au Brésil) connaissent des situations négatives. La zone euro est à 1,8% en 2016, les USA à 1,49%, et le Japon à 0,94%. Ce n’est pas aussi glorieux que cela, alors que les vannes monétaires ont été grandes ouvertes dans toutes les économies occidentales. Et que l’économie de la dette a atteint ses limites. Même s’il est évident que le capitalisme a permis à des millions de personnes de sortir de la misère, la pauvreté reste bien présente dans de nombreux pays, et s’accroît même dans les pays «riches». Avec des conséquences sur lesquelles on est prié de ne pas trop s’attarder, comme les problèmes de drogue, d’alcool ou de suicides qui affectent principalement les classes les plus modestes. En plus, ne confondez pas croissance et richesse. L’explosion des indépendants par exemple, ces petites mains de l’économie collaborative dont on nous rebat les oreilles, est-ce vraiment un progrès ? N’est-ce pas au contraire un retour à la bonne vieille économie à la tâche du XIXe siècle. Il n’y a donc aucune contradiction entre la thèse présentée dans mon ouvrage et la réalité économique et sociale. Marx a souvent insisté – et c’est le sens du matérialisme historique – que chaque mode de production apportait son lot de progrès. Le mode de production capitaliste est à son crépuscule. C’est tout, et c’est beaucoup. Car le passage vers un autre mode de production est l’enjeu, pour toute la planète.

Si Marx a raison, quelles peuvent être les réactions des entreprises aujourd’hui ? Et des États ?

Pas plus les groupes que les États ne peuvent apporter de réponses dans le cadre actuel. Les groupes n’ont d’autre choix que de poursuivre leurs luttes concurrentielles pour se maintenir. Et ils le font en éliminant les entreprises qui combattent leurs objectifs. Les États, eux, ont perdu au passage la plupart de leurs prérogatives (à part l’usage de la force) mais aussi leurs capacités économiques d’intervention, à cause de leur endettement et de l’abandon de politiques budgétaires ambitieuses. L’issue la plus probable est une nouvelle crise comme celle de 1929, dont nul ne peut prédire l’issue.