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Mais comment en est-on venu à construire des usines ?
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
LA BOÎTE A BOUQUINS DE F.F. Romans non-traduits, nanars introuvables, bizarreries oubliées... François Forestier dégaine ses livres du second rayon. Cette semaine, l'histoire d'un monstre.
Mais, scrogneugneu! qu'est ce qui leur a pris, aux patrons, de fabriquer des grosses maisons avec des cheminées pour entasser le bon peuple devant des machines pour suer comme des olives sous le soleil? C'est ce que se demande, en langage nettement plus châtié, Joshua B. Freeman, élégant universitaire américain, dans «Behemoth, A History of the Factory and the Making of the Modern World».
Parce que, franchement, ça n'allait pas de soi, de construire ces machins gigantesques qui sentent la suie, la rouille et l'huile de coude. Pourtant, devenues synonymes de paysage infernal, les usines ont été, au début, des sujets d'émerveillement: Daniel Defoe, Herman Melville, Maxime Gorki, Alexis de Tocqueville, Charles Dickens et tant d'autres se sont extasiés devant ces symboles de modernité. Et ça continue: comment ne pas être soufflé par ces usines qui, il y a peu, en Chine ou en Russie, employaient 100.000 ou 200.000 ouvriers? A quoi correspondaient ces concentrations colossales, identiques chez les cocos et les capitalos? Comment ont-elles vu le jour?
Plus grand, plus fort
Au départ, la croissance mondiale. Du Moyen Âge au XVIIe siècle, elle est de zéro. Entre 1820 et 1913, elle monte à 1%. Entre 1950 et 1970, 3%. C'est donc au XIXe siècle qu'il a fallu inventer, pour passer de l'ère des artisans à domicile à celle des prolétaires en vrac. En 1774, la Grande-Bretagne met fin aux restrictions sur le coton (restrictions imposées pour protéger la soie et la laine). Le coton devient donc une matière très recherchée, qui change la donne sociale. Marx écrit:
Sans esclavage, pas de coton. Sans coton, pas d'industrie moderne.»
Des entrepreneurs comme Thomas Lombe ou Richard Arkwright, en Angleterre, cherchent à utiliser l'énergie des rivières pour les métiers à tisser. Ils centralisent. Réduisent les coûts de transport. Bientôt, la vapeur va fournir l'énergie nécessaire - il faut donc des réservoirs, des brûleurs, des chambres de combustion. Construire des bâtiments solides. Ajouter des cloches - les ouvriers n'ont pas de montres - pour les horaires. Employer des femmes, des enfants, pour des salaires réduits, 70 heures par semaine, le dimanche non travaillé. Du coup, les bassins d'emploi se créent, les gens s'installent autour des usines, des villes se créent. Les machines s'imposent sur les hommes. Ceux-ci deviennent... le prolétariat.

La réaction ne se fait pas attendre. Les ouvriers forment des associations secrètes, les premières (petites) grèves explosent (1810), et, à la fin du XIXe siècle, le gigantisme est de mise: les fonderies américaines installent des presses hydrauliques d'une capacité de 2.500 tonnes, et les lingots d'acier sont refroidis dans des bains de 370.000 litres.
La compétition devient féroce. Frederick Winslow Taylor préconise l'inventaire des outils, la standardisation, l'économie des forces, la séparation du travail en séquences indépendantes. Le Taylorisme est né, et provoquera en 1919 la première grève nationale aux États-Unis: 250.000 ouvriers posent leurs outils. Mais l'histoire de l'usine ne s'arrête pas là: on veut plus grand, plus fort. Henry Ford engage 52.000 ouvriers en 1913. Et construit son usine de River Rouge en 1917. En 1929, il y aura dans cette cathédrale de béton 102.811 quasi-esclaves.
Un demi-siècle de règne de l'usine
L'URSS, engluée dans son passé rural, cherche aussi à changer. La voie royale? Les usines. Le communisme, c'est les Soviets et l'électricité. Staline écrit, en 1929: «Nous devenons un pays de voitures et de tracteurs». Il importe des architectes américains, des usines américaines, des maîtres d'oeuvre américains, des ouvriers américains, bref des social-traîtres. A Magnitogorsk, à Dnieporstroï, à Nijny-Novogorod. Henry Ford, pourtant d'extrême-droite, prête assistance.
Trotsky est un enthousiaste du «management scientifique» et du taylorisme qui «nous libéreront de la barbarie». Les yankees vont construire plus de cinq cent usines en URSS (Du Pont, Seiberling, Seabrook), avant d'être remerciés brutalement. Quant aux techniciens qu'ils ont formés, ceux-ci vont être arrêtés par le KGB en 1938, histoire de leur remettre les idées en place. Le négociateur qui a mené les accords avec les américains, Saul Bron, sera fusillé en avril. Le communisme et le capitalisme ont eu en commun la foi dans les grandes cheminées, et la méfiance envers les petites mains.
Il faudra un demi-siècle pour que le règne de l'usine se termine - ou presque. En 1972, il y a encore 13,5 millions d'ouvriers aux États-Unis. En 1986, une ville comme Detroit est devenue une cité fantôme. À l'Est, le déclin sera plus lent. Des centres comme Nowa Huta, en Pologne, fermeront quand même. Aujourd'hui, l'une des plus grandes usines du monde est à Wolfsburg, en Allemagne (72.000 employés qui fabriquent 830.000 VW par an). Même la Chine a diminué la taille de ses entreprises. Nous avons vécu sous l'emprise de l'usine pendant cent cinquante ans, et c'est fini.
L'héritage, lui, demeure: Joshua B. Freeman, à la fin de son livre passionnant, fait le bilan. L'usine, ce Béhémoth, a tout changé: l'architecture, la société, la nature, l'économie, le travail. Il en reste quoi? Des pollutions massives: terres, fleuves, cieux, sont empoisonnés. Reste à imaginer un futur. Pas facile, les gars.
François Forestier
Behemoth
A History of the Factory and the Making of the Modern World
par Joshua N. Freeman,
Norton, 428 pages, 27,95 $




