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La Guyane en proie à la fièvre de l’or

Guyane

Brève publiée le 12 août 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://lemediapresse.fr/ecologie-fr/la-guyane-en-proie-a-la-fievre-de-lor/

Le bien nommé projet minier « Montagne d’Or » divise la Guyane. Une classe politique locale et métropolitaine conquise par les miettes promises en retombées pour le territoire pousse pour sa réalisation. Les opposants s’arc-boutent pour y faire barrage. Un combat asymétrique qui oppose ceux qui ne voient dans la nature qu’une source de profit et ceux qui s’y refusent, au nom d’une écologie, à la fois moderne et originelle. 

La Guyane en proie à la fièvre de l’or

SOUS LA FORÊT DE L’OR

Plus exactement, 85 tonnes d’or soit 7 tonnes par an, pendant 12 ans. Au bas mot, 3 milliards d’euros à la cotation actuelle du métal précieux. Commencer par ces chiffres, c’est poser les enjeux pour le consortium minier qui porte le projet « Montagne d’or », du nom du site où doit être installé le projet aurifère. Colombus Gold (Canada) et Nordgold (Russie) en sont les deux propriétaires et bénéficiaires, la première en tant qu’exploratrice, la seconde en tant qu’exploitante. Comme souvent dans l’industrie extractive, une compagnie “junior” découvre et une “major” extrait le butin.

Le magot se répartit sur 8 concessions minières qui recouvrent près de 200 km2, lesquels sont posées en plein cœur de la forêt vierge, entre deux réserves naturelles. Pour accéder à l’or, il faudra faire disparaitre 1500 hectares de forêt selon l’ONG France Nature Environnement, pour laisser place à la route, aux lieux de vie et aux différentes infrastructures techniques dont un barrage hydroélectrique qui devra être bâti pour alimenter en énergie ce méga projet industriel, etc.

Pour accéder à l’or, il faudra surtout creuser un trou (on dit fosse minière) de la taille de 32 stades de France: 2,5 km de long sur 500 de large et de 400m de profondeur. Car pour extraire 1,5g  d’or, il faut broyer 1000 tonnes de roches… A vous d’évaluer la quantité de roche concassée pour obtenir 85 tonnes d’or en 12 ans…

Si ce type de ratio n’a jamais freiné l’industrie minière, les conséquences d’une telle mine alarment bon nombre d’acteurs locaux et nationaux. Depuis 2015 et l’annonce du projet, une opposition spontanée et multiforme a rapidement émergé. Des opérateurs touristiques aux ONG environnementales en passant par les collectifs citoyens, tous dénoncent la démesure et le danger d’un tel projet sur l’environnement et les modes de vie traditionnels et l’insuffisance des bénéfices socioéconomiques pour le territoire. Réunis au sein du collectif « Or de question », les opposants luttent sur plusieurs fronts.

UNE ABERRATION ÉCOLOGIQUE…

Sur le plan écologique d’abord, ils pointent les risques sur l’exceptionnelle biodiversité guyanaise. Certaines études affirment que 80% de celle-ci reste à découvrir quand ce qui est déjà connu est jugé rare et précieux. Or les méga-mines industrielles ont systématiquement un impact pour le moins négatif sur l’environnement dans lequel elles s’installent. La localisation de l’exploitation future est sise sur 12 km2 de forêt entre deux réserves, dont l’une à 500m seulement. Si vous n’avez pas effectué le calcul auquel je vous ai invité en début d’article, Or de Question l’a fait. Selon eux, ce sont 400 millions de mètres cubes de déchets miniers toxiques qui seront générés par l’extraction. Celle-ci nécessitera l’utilisation de 60 000 tonnes d’explosifs et près de 50 000 tonnes de cyanure. En plus de l’éviscération de la terre elle-même, entre les eaux de traitements et les boues contaminées aux métaux lourds qu’il faudra stocker, les associations écologistes sont légitimement très inquiètes. Une inquiétude nourrie par les désastres antérieurs auxquels ont donné lieu les déversements de déchets miniers, comme à Mariana au Brésil. En 2015, un barrage de stockage cédait au début du mois de novembre. 32 millions de mètres cube de boues et de déchets miniers déferlaient sur plus de 600km, rasant plusieurs villages, tuant 19 personnes et polluant indéfiniment la zone, puis les cours d’eau en aval de ce qui reste la pire catastrophe écologique du Brésil à ce jour. Depuis 2000, plus de 25 digues de rétention minières ont cédé.

Sur le plan énergétique, l’usine de traitement du minerai, à elle seule, captera 20% de la consommation annuelle de la Guyane entière, alors que des black-outs ont déjà lieu régulièrement dans la région. Des besoins ogresques que la Compagnie a déjà anticipé en prévoyant la construction d’une centrale électrique près de Saint-Laurent-du-Maroni et de 150km de ligne à haute tension pour acheminer l’énergie. Les associations dénoncent à ce sujet la demande de rétrocession de près de 200 000 hectares de forêts pour alimenter la centrale biomasse, dont des terres coutumières des communautés amérindiennes et bushinengées.

… ET ÉCONOMIQUE

Pourtant, la CMO (Compagnie Montagne d’Or) promet des retombées merveilleuses pour la Guyane. En tête de liste, évidemment l’emploi : la mine devrait générer 700 emplois directs et 3000 autres indirects pendant la phase de production, selon la compagnie minière. Et dans une Guyane où le taux de chômage est de 24%, voire de 40% pour les 15-24 ans, on comprend l’intérêt d’une telle promesse. Sauf que pour WWF, ces emplois potentiels sont trop chers payés. D’après l’ONG, en rapport avec les subventions perçues par l’entreprise pour le projet, chaque emploi direct créé couterait 560.000 euros. Au total, l’entreprise toucherait près de 420 millions d’euros de subventions pour 750 emplois. Un coût par emploi « aberrant » qui fait du projet « la Montagne d’Or » « à la fois un non-sens économique et un non-sens écologique » conclut WWF dans son rapport d’étude.

Du côté des élus locaux, par contre, ces arguments laissent de marbre. Il faut dire que ces mêmes élus sont – au moins partiellement- responsables de l’état actuel du développement local et voient là une solution facile – et privée – pour créer les emplois qu’ils échouent à générer par leurs politiques publiques. Et il faut, sans doute, ajouter à cela que la classe politique guyanaise est largement liée aux intérêts des compagnies minières, à en croire l’enquête de nos confrères de Mediapart.

Le business plan avancé par le projet minier est aussi battu en brèche par l’étude de WWF. Selon leurs calculs, les hypothèses retenues pour simuler l’exploitation, et donc ses retombées éventuelles, sont déraisonnablement optimistes. Cours de l’or, taux de change euro-dollar et autres variables auraient été sciemment optimisés en dépit du bon sens pour garantir des résultats positifs pour toutes les parties. En rationalisant ces variables à travers des simulations qu’elle juge plus vraisemblable, WWF minore largement les bénéfices escomptés et propose même un scénario où la mine serait déficitaire. Dans tous les cas envisagés par l’ONG, les recettes fiscales promises aux budgets des collectivités locales n’atteindraient pas les 350 millions d’euros comme avancés par la Compagnie. Sans que cela affecte la position des autorités locales, qui continuent de défendre le projet bec et ongles contre les opposants.

OR-LIGARCHIE…

Il faut dire que Montagne d’Or a des soutiens de poids. Emmanuel Macron s’est prononcé en faveur du projet minier à plusieurs reprises. Une première fois en août 2015, où, en tant que ministre de l’économie, il s’était rendu sur le chantier et avait tressé des louanges au conglomérat russo-canadien Colombus Gold-Nordgold en des termes : « Vous avez ici un industriel de rang mondial, exemplaire, qui, sur le plan scientifique, environnemental, social, se comporte de la meilleure façon, fait des investissements et est prêt à aller au bout »« l’un des fers de lance de la mine responsable ». Précisons à ce stade que le code “mine responsable” est une réglementation codifiant l’exploitation minière sur les plans scientifique, social et économique. Une réglementation rédigée par le cabinet d’Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Economie, puis validé par son successeur à Bercy, un certain Emmanuel Macron.

Le même, désormais président de la République, s’y rend en octobre 2017 et réaffirme son soutien au projet en insistant sur l’importance du respect des normes environnementales. Peut-être un gage à destination de son ministre de la Transition Ecologique, Nicolas Hulot. Il faut dire que l’écologiste préféré des Français connait bien la question: la Fondation Nicolas Hulot soutient… le collectif Or de Question contre le projet minier… Et aujourd’hui rebaptisée, la Fondation pour la Nature et l’Homme maintient ce soutien.

Et quand Emmanuel Macron déclare : « Nous allons tout faire pour qu’un projet de cette envergure puisse voir le jour ici », c’est aussi un gage de loyauté à l’égard de son mentor, Jacques Attali, membre du Conseil Consultatif de Colombus Gold depuis septembre 2013 et jusqu’au… 9 mai 2017, soit deux jours après l’élection présidentielle… Il y sera remplacé par Pierre Cunéo, ancien directeur de cabinet de Delphine Batho au ministère de l’Ecologie… Le monde (des premiers de cordée) est décidément tout petit…

Car c’est aussi un premier de cordée qui possède Nordgold… Entré comme responsable des achats en 1988 chez Severstal, compagnie aciériste publique russe, Alexeï Mordashov en deviendra PDG et actionnaire principal en à peine quelques années. La définition même d’un oligarque. Il pèse aujourd’hui près de 19 milliards d’euros et se diversifie donc plutôt pas mal.

Nordgold, dépeinte par Emmanuel Macron comme une entreprise modèle a en réalité été épinglée pour ses pratiques environnementales et sociales dans plusieurs pays où elle opère. Dans un rapport de 2016, l’ONG suisse « Action de Carême » présente en détail le cas de plusieurs mines au Burkina Faso, dont une est la propriété de NordGold et conclut « l’exploitation aurifère détruit les bases de l’existence de populations, porte atteinte aux droits humains »« Les sociétés minières présentes au Burkina Faso, en l’occurrence Iamgold, Nordgold et Amara Mining, ont une grande responsabilité dans les violations des droits humains que nous avons exposés ». Une étude qui a le mérite de déniaiser ceux qui croiraient encore au concept de mine responsable.

CITOYENS PREMIERS

Face à l’opposition des populations locales, une consultation citoyenne a été lancée et a pris fin début juillet 2018. De fait, comme souvent, il s’est agi de présenter de jolies animations et de marteler des promesses dont tous savent qu’elles ne seraient jamais tenues. Une composante majeure du front de lutte contre le projet s’est servie de ces espaces pour communiquer son intransigeance et pour cause. Les représentants des peuples autochtones, notamment la JAG, Jeunesse Autochtone Guyanaise, dénoncent sans relâche ce qu’ils considèrent comme une folie. Ils apportent un angle de lecture qui leur est propre. L’enjeu culturel. Car la montagne d’or est un lieu sacré de sépultures des ancêtres. Plusieurs sites précolombiens peu ou pas étudiés sont menacés. C’est tout un héritage civilisationnel qui risque de disparaitre.  Et dans la cosmogonie amérindienne, l’Homme et la Nature sont Un. Christophe Yanuwana Pierre, porte-parole de la JAG, résume le point de vue des communautés autochtones : « Nous en tant que peuples premiers, en tant que souverains de notre territoire, on refuse parce que dans notre mode de pensée, dans notre vision des choses, nous ne sommes que des hommes. On ne doit pas avoir la prétention de pouvoir juger ce qui est le mieux pour d’autres formes de vie. On ne peut pas porter atteinte à ce qu’on appelle la nature. (…) On ira jusqu’au bout pour stopper ce projet. On va réussir à stopper la montagne d’or. C’est une promesse qu’on vous fait, qu’on se fait à nous, c’est un devoir envers les générations futures. »

Le président Emmanuel Macron est désormais seul décideur : « Sur le sujet de la mine d’or (Montagne d’or — ndlr) nous recevrons à l’automne les résultats du débat public, il faudra prendre position à ce moment-là. » La consultation  publique, on le sait déjà, a été largement défavorable.  Le dernier rapport d’expertise du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) salue « la qualité globale des documents présentés par la compagnie minière de Montagne d’or », mais insiste dans ses conclusions sur le fait qu’« en dépit de cet apport documentaire progressif…le fait que ni l’étude d’impact, ni l’étude des dangers ne soient disponibles, laisse encore une large part d’incertitude ». Soyons optimistes: attaché au code minier, son code minier, Emmanuel Macron ne pourra que se prononcer contre la Montagne d’Or. A moins que.