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    Conférence d’Alain Bihr à l’Université d’été du NPA – Marx, penseur du capitalisme

    Bihr NPA

    Brève publiée le 30 août 2018

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    Lire l'intervention d'Alain Bihr au format pdf : 

    https://tendanceclaire.org/contenu/autre/Marx%20penseur%20du%20capitalisme%20version%20publique.pdf

    https://www.anti-k.org/2018/08/29/conference-dalain-bihr-a-lue-du-npa-marx-penseur-du-capitalisme/

    Marx, penseur du capitalisme

    Introduction

    Sans doute, en venant écouter une conférence sur le thème « Marx, penseur du capitalisme », vous vous attendez à entendre débiter, pour la nième fois, ce qu’on dit d’habitude sur le sujet. Autrement dit, un digest de marxisme. Et bien, pour vous remercier de votre présence, je vais tâcher de vous faire entendre autre chose, voire de vous surprendre et de faire en sorte de ne pas vous ennuyer.

    Nous fêtons cette année, qui l’ignore, le bicentenaire de la naissance de Marx. Il était donc inévitable que l’université d’été du NPA lui rende hommage. D’où notamment, je suppose, le choix du thème de cette conférence qui m’a été proposé et que j’ai accepté. Car, quoi de plus naturel en somme, pour un parti anticapitaliste, que d’évoquer ce que doivent à Marx la pensée et l’action, l’analyse théorique et la pratique politique dont il se veut le défenseur ? Or, comme bien d’autres, cette évidence est fallacieuse ; car, première surprise, lorsqu’on lit Marx, on se rend compte qu’il nous parle peu du capitalisme au sens propre, du moins directement et comme tel. A la limite, en forçant un peu, on pourrait dire que Marx n’a pas été un penseur du capitalisme. Et ce sera là l’objet de ma première partie. Ce qui va m’obliger à clarifier le concept de capitalisme sur lequel continue à régner bien des flous et des confusions.

    Après quoi, dans une deuxième partie, une fois ce concept éclairci, je vais montrer que, même si Marx ne s’est pas directement proposé de penser le capitalisme en tant que tel, son œuvre est parsemé d’éléments d’analyse du capitalisme, qui contribuent à en souligner la profonde singularité ou originalité. En quoi le choix du thème de cette conférence n’est pas tout à fait injustifié quand même.

    Et, dans une dernière partie, il sera temps de rappeler en quoi Marx se singularise parmi les différents penseurs du capitalisme. Car il y a eu d’autres : Werner Sombart, Max Weber, Karl Polanyi, Norbert Elias, pour ne citer que quelques-uns parmi les plus célèbres. Sa singularité est que le capitalisme est toujours appréhendé par lui sous l’angle de ce dont il est porteur à titre de possibilité objective et subjective, à savoir le communisme. Ce sera l’objet de ma troisième partie.

    I. Marx sur le capital, le capitalisme et leurs rapports

    Si la proposition selon laquelle Marx ne nous parle que peu voire pas du tout du capitalisme peut sembler saugrenue ou même choquante, c’est qu’on confond encore trop souvent capital et capitalisme. Or, bien que liés, les deux termes doivent être rigoureusement distingués. Voyons ce qu’il en est chez Marx.

    A) Que nous dit Marx sur le capital ? Pour Marx, le capital est un rapport social de production. Procédons à quelques rappels à ce sujet.

    1. Quant aux rapports de production en général. Dans la totalité de sa compréhension, le concept de rapport de production articule toujours trois types de rapports. Ce qui explique pourquoi Marx parle toujours au pluriel des rapports sociaux de production :

    • Les rapports des producteurs aux conditions matérielles de la production : aux moyens de production (terre, matières premières, sources d’énergie, outils et machines, infrastructures productives) et aux moyens de consommation (individuels ou collectifs). Est ici déterminante la propriété des moyens de production, autrement dit l’ensemble des règles sociales (juridiques, morales, politiques, religieuses, etc.) qui fixent les conditions d’appropriation des moyens de production par les producteurs et les formes sous lesquelles cette appropriation a lieu.

    • Les rapports des producteurs entre eux, autrement dit la division sociale du travail social : la répartition entre l’ensemble des membres de la société des différentes activités à travers lesquels la société assure sa propre reproduction matérielle, l’appropriation de la nature. Est ici déterminante la division (séparation et hiérarchisation) entre travail “intellectuel” (les fonctions de direction, de conception, d’organisation et de contrôle de production) et le travail ”manuel” (les fonctions d’exécution de la production).

    • Les rapports des producteurs et des non-producteurs au produit social (à richesse sociale produite). Sont ici déterminants non seulement la répartition (ou distribution) entre les différents groupes sociaux de la part de la richesse sociale dont chaque groupe peut immédiatement disposer ; mais encore et surtout les différents usages possibles du surproduit social (de la part de la richesse sociale dont la consommation productive ou improductive n’est pas immédiatement nécessaire pour assurer la reproduction à l’identique de la base matérielle de la société) : l’élargissement des normes de consommation, l’élargissement de l’échelle de la production, l’enrichissement quantitatif ou qualitatif des conditions sociales générales de la production, la constitution de réserve, les dépenses somptuaires publiques ou privées, etc.

    2. Quant aux spécificités des rapports capitalistes de production. Les rapports capitalistes de production présentent en effet un certain nombre de spécificités remarquables.

    L’expropriation des producteurs : leur séparation de fait et de droit des moyens de production, alors que tous les rapports précapitalistes de production reposaient sur une forme d’unité immédiate entre producteurs et moyens de production :

    • tantôt “libre” comme dans la communauté primitive ; ou les différentes formes de communauté patriarcale qui en sont dérivées ; ou encore la petite production marchande simple ;

    • tantôt contrainte comme dans l’esclavage ou le servage où le producteur lui-même est assimilé de force aux moyens de production.

    Au sein des rapports capitalistes de production, au contraire, les producteurs sont par eux-mêmes privés de moyens de production et, par conséquent, de moyens de consommation. Ils ne peuvent entrer en possession des uns et des autres que par un seul moyen : la mise en vente de l’objet de leur seule et unique propriété immédiate résiduelle : leur force de travail, leur capacité subjective à effectuer un travail en général ou tel type de travail particulier (pour lesquels ils disposent d’une capacité particulière, résultant de leur formation antérieure).

    La marchandisation (la transformation en marchandise) non seulement du produit du travail mais encore et surtout des différents « facteurs de production » : forces de travail aussi bien que moyens de production. Ce second aspect des rapports capitalistes de production est directement lié au précédent. En effet :

    • Pour que la force de travail figure sur le marché comme une marchandise parmi d’autres, il faut que son propriétaire (le travailleur potentiel) ne puisse pas en user directement comme telle avec des moyens de production en sa possession et que le seul usage qu’il puisse en faire est de la mettre à la disposition éventuelle d’un tiers qui l’a lui achètera (qui lui en louera l’usage). Autrement dit, pour être contraint de vendre sa force de travail, il faut ne plus pouvoir vendre ni le produit de son travail ni son travail lui-même (son forme de service) parce qu’on est privé de tout moyen de production.

    • De même, pour pouvoir acquérir des moyens de production sous forme de marchandises, il faut que, avant même qu’ils aient été produits comme des marchandises, ils aient été séparés des producteurs dont ils étaient initialement la propriété. Car tant que les producteurs sont unis (de manière libre ou contrainte) à leurs moyens de production, ils en usent immédiatement (s’agissant par exemple de la terre) ou les produisent et les reproduisent par eux-mêmes (s’agissant par exemple de l’outillage) mais ils ne acquièrent pas sur le marché ni ne les mettent sur le marché.

    La valorisation. Ceux qui acquièrent sous formes de marchandises forces de travail et moyens de production ne le font pas aux fins de satisfaire immédiatement leurs besoins propres (individuels ou collectifs) en faisant produire des valeurs d’usage personnelles. Ils ne le font pas non plus simplement pour faire produire des marchandises qu’ils mettront en vente : pour faire produire des valeurs d’usage sociales (répondant à des besoins sociaux). Ils le font à des fins de valorisation de la valeur avancée : dans le but de retirer de la vente des marchandises qu’ils font produire plus de valeur (sous forme d’argent) que celle qu’ils ont avancée (toujours sous forme d’argent) dans l’achat des facteurs de production (moyens de production et forces de travail). L’activité capitaliste consiste précisément en cela : conserver et accroître la valeur (sous forme d’argent) en faisant produire et circuler des marchandises. L’argent se transforme en capital dans cette mesure même et dans cette mesure même seulement.

    Et Marx a montré que le secret de cette valorisation de la valeur gît dans l’exploitation de la force de travail : dans la capacité du capitaliste qui a acquis moyens de production et force de travail de les combiner productivement de manière telle que :

    • d’une part, les moyens de production consommés au cours du procès de production transmettent leur propre valeur au produit final (ce qui permet de conserver cette valeur ancienne) ;

    • d’autre part, la valeur nouvelle qui se forme au cours de ce même procès de production, du fait de la dépense de force de travail, de la fourniture d’une quantité additionnelle de travail, qui s’effectue au cours de ce même procès de production, cette valeur nouvelle donc excède la valeur de la force de travail elle-même. La différence entre les deux n’est autre que la fameuse plus-value qui assure la valorisation de la valeur initialement avancée.

    Et Marx de montrer encore que le capitaliste parvient à ce résultat parce que, propriétaire des moyens de production et des forces de travail qu’il a acquises sur le marché, il domine les conditions du procès de production en pouvant jouer notamment de la durée, de l’intensité et de la productivité du travail.

    L’accumulation. Mais, pour que la transformation de l’argent en capital soit complète, il faut encore une dernière condition :

    • que la plus-value ainsi formée ne serve pas seulement ni même principalement à l’enrichissement personnel du capitaliste, qu’elle ne se transforme pas seulement ni même principalement en revenu personnel du capitaliste et des siens.

    • qu’au contraire elle soit pour l’essentiel convertie en un capital additionnel, en un mot : qu’elle alimente l’accumulation du capital.

    En d’autres termes, la reproduction du capital ne doit pas être une reproduction simple (à l’identique, à même échelle) mais doit être une reproduction élargie. A ce sujet, Marx établit deux résultats essentiels :

    • D’une part, il montre que cette condition (l’accumulation ou la reproduction élargie du capital) est assurée sous l’effet de trois facteurs : 1. le désir d’enrichissement et de puissance des capitalistes individuels ; 2. la concurrence intercapitaliste (la concurrence entre les capitalistes individuels) ; 3. la lutte de classe entre le capital et le travail : l’accumulation du capital est une nécessité pour l’ensemble des capitalistes pour contrer la résistance des travailleurs salariés à leur exploitation (la résistance à l’entrée dans le salariat des femmes et des enfants ; leurs luttes pour réduire la durée et l’intensité du travail ; leurs luttes pour l’augmentation des salaires réels).

    • D’autre part, il montre que, dans cette mesure même, l’accumulation (la reproduction élargie) du capital n’est pas seulement un processus quantitatif (consistant dans le seul élargissement de l’échelle de la production, sans changement du mode de produire) mais encore un processus qui implique au contraire des changements qualitatifs dans ce dernier, en requérant en particulier une augmentation constante de la productivité du travail, impliquant par conséquent des nouveaux moyens de travail (le développement de leur mécanisation et de leur automatisation) et des nouvelles formes de mise au travail (en particulier le développement de la division parcellaire du travail productif), donc un bouleversement permanent du procès de production.

    B) Que nous dit Marx sur le capitalisme ? Pour Marx, le capitalisme est un mode de production.

    1. Le terme de production possède ici un sens bien plus large que dans le concept de rapports de production. Il désigne :

    • non seulement la production matérielle (celle qui se trouve structurée par les rapports de production) ;

    • mais aussi la production de l’ensemble des rapports sociaux (rapports sociaux de production, rapports sociaux de reproduction = rapports sociaux de sexe et rapports sociaux de génération, rapports sociaux de caste, d’ordre, de classe, rapports de propriété, rapports entre gouvernants et gouvernés, etc.) ;

    • mais encore tout l’appareillage (l’ensemble des appareils) à travers lesquels les rapports sociaux se produisent et se reproduisent, appareillage qui souvent se synthétise sous forme d’État) ;

    • enfin les formations idéologiques par lesquels les hommes donnent sens au monde dans lequel ils vivent et justifient les rapports qu’ils entretiennent entre eux et avec la nature.

    Autrement dit, un mode de production est une totalité sociale dans le cadre de laquelle les hommes se produisent et se reproduisent à travers leurs produits, leurs rapports sociaux, leurs appareils, leurs formes de conscience. Comme toute totalité (ou système), il présente une unité résultant de l’organisation des interrelations (ou interactions) entre les éléments qui le constituent, unité qui est capable de se maintenir durant un certain temps, en dépit de facteurs perturbateurs internes (des contradictions) ou externes (des transformations écologiques, des conflits avec d’autres modes de production), et ce en vertu d’une certaine capacité d’homéostasie (capacité à maintenir son ordre propre en se réorganisant).

    2. Marx définit le capitalisme comme un tel mode de production. En effet, s’il n’utilise jamais (à ma connaissance) le terme de capitalisme, il utilise fréquemment les expressions « mode capitaliste de production » ou « système capitaliste » ou encore « société où domine le mode de production capitaliste ». Et c’est en ce sens qu’il distingue le capitalisme :

    • des modes de production précapitalistes : le mode de production « asiatique » ; le mode de production antique-esclavagiste ; le mode de production féodal ;

    • du communisme qui est censé lui succéder après cette phase de transition que constituera le socialisme.

    C) Que (ne) nous dit (pas) Marx des rapports entre capital et capitalisme ?

    On trouve donc chez Marx des définitions claires et du capital et du capitalisme qui permettent de les distinguer rigoureusement. Ce qui devrait éviter qu’on ne les confonde, comme cela arrive encore trop souvent, du côté marxiste comme du côté non marxiste, par exemple lorsqu’on emploie des expressions telles que capitalisme industriel, capitalisme financier ou capitalisme français, capitalisme allemand, etc. Par contre, les élaborations de Marx sur les rapports entre les deux (capital et capitalisme) restent lacunaires.

    1. Des rapports de production au mode de production en général. C’est dans un célèbre passage de la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859) que Marx s’est exprimé le plus synthétiquement à ce sujet. Il y résume le principal résultat de son cheminement intellectuel au cours des quinze années précédentes en ces termes :

    « Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distin­guer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. »

    De ce passage canonique, des générations de marxistes ont tiré deux principes d’ordre épistémologique et méthodologique.

    • Dans tout mode de production, les rapports sociaux de production constituent les rapports sociaux fondamentaux, ceux qui déterminent plus ou moins et plus ou moins directement tous les autres rapports sociaux et dont la dynamique déterminent plus ou moins directement tout le devenir du mode de production. C’est donc d’eux dont il faut partir et c’est à eux qu’il faut sans cesse revenir pour expliquer l’ensemble des phénomènes économiques, sociaux, politiques, culturels qui se produisent au sein d’un mode de production déterminé.

    • Tout mode de production peut et doit s’analyser comme une architecture dont les rapports de production constituent la base (l’infrastructure) qui détermine la configuration générale des étages supérieurs : les structures sociales (les rapports de caste, d’ordre, de classes), les superstructures juridiques (les rapports de propriété) et politiques (l’appareillage d’État), enfin les formes de conscience (morales, politiques, religieuses, etc.)

    Il n’est pas question pour moi de nier en quoi que ce soit la valeur théorique et heuristique de ces deux principes dont la fécondité n’est plus à démontrer. Pour autant, il faut constater que Marx ne nous dit ici rien quant aux formes sous lesquelles et, surtout, quant aux médiations par lesquelles les rapports de production (l’infrastructure) déterminent (engendrent, structurent, organisent et réorganisent) les niveaux structurels et super-structurels du mode de production. Autrement dit, il pose un principe mais il laisse entièrement au soin de la recherche (des chercheurs qui veulent bien s’en saisir) d’établir comment ce principe se vérifie et se réalise dans tous les cas où il est censé s’appliquer.

    Il n’est d’ailleurs pas certain que les relations entre rapports de production et mode de production soient les mêmes dans tous les modes de production. Autrement dit, il n’y a pas nécessairement de loi générale en la matière. Voyons ce qu’il en est en ce qui concerne le capitalisme.

    2. Des rapports du capital au capitalisme en particulier. Les indications de Marx en la matière sont très lacunaires. On peut en juger en considérant simplement les deux dimensions fondamentales selon lesquelles le mode de production capitaliste s’engendre sur la base des rapports capitalistes de production.

    • D’une part, l’élargissement tendanciel des rapports capitalistes de production : leur pénétration dans l’ensemble des formations sociales dont se compose l’humanité, qu’ils bouleversent en conséquence, leur intégration/subsomption/ transformation de l’ensemble des autres formes sociales de production jusqu’à inclure la planète entière et l’humanité entière dans le cycle de leur reproduction. C’est le phénomène qui se poursuit aujourd’hui sous nos yeux sous la forme de ce qu’on nomme confusément « la mondialisation » ou « la globalisation ». C’est ce que, pour ma part, j’appelle le devenir-monde du capitalisme.

    • D’autre part, et simultanément, l’approfondissement tendanciel de l’emprise des rapports capitalistes de production sur l’ensemble des autres rapports sociaux, des pratiques sociales, des formes d’existence des hommes en société (usages et coutumes, institutions et croyances, etc.). Cela implique aussi bien, d’une part, la destruction et disparition, la marginalisation ou la « folklorisation », la transformation par subordination aux nécessités de la reproduction du capital d’un immense legs socio-historique que, d’autre part, la production de rapports sociaux, de pratiques sociales, de formes de vie sociale totalement inédits jusqu’alors. C’est également ce qui se poursuit sous nos yeux sous la forme de ce qu’on nomme de manière encore plus confuse « la modernisation » de la société. Et c’est ce que, pour ma part, j’appelle le devenir-capitalisme du monde : la production d’un monde social spécifiquement et proprement capitaliste. Expression qui fait pendant à celle de devenir-monde du capitalisme pour souligner la parenté et l’étroite liaison entre les deux processus.

    Sans doute trouve-t-on éparses dans l’œuvre de Marx de multiples indications sur l’un et l’autre de ces deux processus. J’en donnerai moi-même quelques exemples dans la seconde partie de mon exposé. Mais, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre, Marx ne nous en fournit aucun exposé d’ensemble. Si bien qu’on est fondé à dire qu’il laisse pendante la question des rapports entre capital (rapport de production) et capitalisme (mode de production).

    D) Pourquoi ces lacunes chez Marx ?

    Elles ont des raisons multiples, les unes purement factuelles et conjoncturelles, les autres plus essentielles parce que d’ordre théorique.

    1. Les raisons factuelles. Elles tiennent aux limites biographiques et historiques de l’œuvre de Marx.

    D’une part, on sait que Marx n’est pas venu à bout de son principal objectif théorique : fournir une critique exhaustive de l’économie politique. Dans la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, déjà citée, il en annonce le plan d’ensemble :

    « J'examine le système de l'économie bourgeoise dans l'ordre suivant : capital, propriété fon­cière, travail salarié ; État, commerce extérieur, marché mondial. Sous les trois premières rubri­ques, j'étudie les conditions d'existence économiques des trois grandes classes en lesquelles se divise la société bourgeoise moderne ; la liaison des trois autres rubriques saute aux yeux. »

    Sous la forme du Capital, œuvre elle-même inachevée, on peut considérer qu’il a rempli le programme de sa première triade : capital, propriété fon­cière, travail salarié. Il n’a pas eu le temps d’aborder la seconde, qui nous aurait fourni en principe un exposé du devenir-monde du capitalisme. Quant au devenir-capitalisme du monde, Marx n’a jamais eu l’ambition d’en fournir un exposé théorique, qui lui aurait demandé une deuxième voire une troisième vie. Or même un génie de l’ampleur de Marx n’a qu’une vie.

    D’autre part, même en vivant à Londres dans la capitale de la principale formation capitaliste de son époque, Marx n’avait directement sous les yeux ni le devenir-monde du capitalisme ni le devenir-capitalisme du monde. L’un et l’autre de ces deux processus n’en étaient alors qu’à leurs premiers pas et leurs formes embryonnaires : le capitalisme était encore très loin d’avoir envahi la planète entière et de s’être subordonné la société (la vie sociale) sans son ensemble et en chacun de ses moments (éléments constitutifs). Le monde dans lequel vivait Marx était encore pour l’essentiel un monde précapitaliste. Tout juste le noyau générateur de ces deux processus, les rapports capitalistes de production, s’était-il définitivement formé, avec ce qu’on nomme habituellement la « révolution industrielle ». Ce qui explique que Marx ait concentré ses efforts théoriques sur l’analyse de ces derniers ; et, ce faisant, il nous a fourni un legs théorique immense.

    2. Les raisons théoriques. Aux raisons factuelles précédentes, il faut en ajouter d’autres d’ordre théorique. L’appareillage conceptuel de Marx aurait été insuffisant pour parvenir à un exposé théorique satisfaisant et du devenir-monde du capitalisme et du devenir-capitalisme du monde. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer comment, après Marx, en partant certes de lui, en s’appuyant sur cet appareillage, des générations de marxistes ont été amenées à l’enrichir considérablement pour tenter de rendre compte de ces deux processus. A titre d’exemples : le concept d’impérialisme (Hobson, Hilferding, Boukharine, Lénine, Luxemburg) ; le concept d’hégémonie (Gramsci) ; la critique de la rationalité instrumentale (École de Francfort) ; etc. Sans compter ce que des auteurs non marxistes (Sombart, Weber, Schumpeter, Polanyi, Elias, Bourdieu, etc.) ont pu apporter à l’analyse de ces deux processus (surtout le devenir-capitalisme du monde) sur la base de conceptualités différentes.

    De ce point de vue, la principale lacune de la conceptualité marxienne me paraît résider dans l’insuffisante élaboration du concept de reproduction du capital. Dans La reproduction du capital1, j’ai ainsi pu montrer que :

    • Ce concept reste à l’horizon de la critique marxienne de l’économie politique : il se situe au point de convergence de ses principales lignes directrices, au point où s'entrecroisent ses lignes de force mais aussi ses lignes de fuite, aussi bien celles que Marx a suivies et explorées méthodiquement que celles qu'il s'est contenté d'ouvrir et d'indiquer, ou même celles qu'il a négligées, qu'il n'a pas aperçues et qui pourtant se trouvaient impliquées dans et par sa propre démarche.

    • Et cela est d’autant plus dommageable que le procès global de reproduction du capital est le procès générateur du mode de production capitaliste : il est le procès qui est au cœur tant du devenir-monde du capitalisme que du devenir-capitalisme du monde. En somme, le procès global de reproduction du capital est le chaînon manquant : l’élément médiateur entre le capital et le capitalisme qui a fait défaut à Marx.

    Je ne peux évidemment reprendre ici toute ma démonstration de ces deux points. Cela me ferait sortir du cadre de l’actuelle conférence. Mais je suis prêt à y revenir dans la discussion si nécessaire.

    II. Un mode de production singulier

    Marx ne nous a donc pas fourni une élaboration théorique du mode capitaliste de production et de son processus générateur : le procès global de reproduction du capital. Mais cela ne signifie pas qu’on ne trouve dans son œuvre nul élément d’analyse à ce sujet, nul point d’appui permettant de développer une telle élaboration. Bien au contraire, son œuvre regorge de précieux éléments en ce sens, qui n’attendent qu’à être repris et développés pour attester de leur fécondité. Dans cette deuxième partie de ma conférence, j’aimerais en donner trois exemples, en montrant comment Marx souligne à chaque fois le caractère profondément singulier, original, du mode capitaliste de production – en même temps d’ailleurs que son caractère contradictoire et instable.

    A) Un régime de reproduction fait d’invariance dans et par le changement

    L’originalité du régime de reproduction sociale propre au capitalisme a été soulignée par Marx et Engels dans ce célèbre passage du Manifeste du parti communiste :

    «La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner sans cesse les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.»

    Passage extrêmement dense et riche, dans lequel sont avancées en cascade les trois propositions suivantes :

    • En tant que rapport social de production, le capital ne peut pas se reproduire à l’identique. Nous en avons vu les raisons. Il doit au contraire bouleverser en permanence l’ensemble de ses éléments composants ainsi que leur composition même. Autrement dit, l’invariance structurelle du rapport (de production) ne s’obtient que moyennant le changement permanent des éléments mis en rapport (moyens de production et forces de travail).

    • Cette dialectique d’invariance dans et par le changement propre au capital s’élargit à l’ensemble des domaines ou sphères de la vie sociale, bien au-delà de la seule sphère économique. Elle marque finalement l’ensemble des rapports sociaux, des pratiques sociales, des institutions et des représentations, au fur et à mesure où ce rapport social de production qu’est le capital étend et approfondit son emprise sur la totalité de la vie sociale pour assurer sa reproduction ; ce qui définit très exactement ce que j’ai appelé le devenir-capitalisme du monde. Autrement dit, cette reproduction entraîne en définitive la totalité de la vie sociale dans un procès cyclique où la permanence (la répétition du même) s’obtient à travers le changement (donc la production d’incessantes nouveautés et différences). Avec son lot de précarité (objective) et d’insécurité (subjective) généralisées.

    • Cette dialectique d’invariance structurelle dans et par le changement permanent et général est tout à fait originale, propre au capital comme rapport social de production et au capitalisme comme mode de production. Il distingue ce dernier des modes de production antérieurs dont la reproduction était au contraire fondée sur la tradition : la répétition du même sur le mode de la transmission intergénérationnelle.

    On peut en tirer les deux conclusions suivantes :

    • Si le capitalisme s’est transformé depuis Marx, c’est selon cette dialectique d’invariance et de changement qui fait du changement la condition même de possibilité de l’invariance. Ce qui fait que le capitalisme d’aujourd’hui est à la fois structurellement identique au et phénoménologiquement différent du capitalisme d’hier.

    • En se transformant selon cette dialectique, le capitalisme n’a fait que réaliser son propre concept : il est devenu phénoménalement ce qu’il était déjà essentiellement. Autrement dit, ses transformations l’ont parachevé en réalisant toutes ses implications et exigences. Si bien que la réalité sociale actuelle est bien plus capitaliste (elle correspond bien plus à l’essence du capitalisme telle que je l’ai définie plus haut) que du temps de Marx : nous vivons aujourd’hui dans un monde bien plus capitaliste que celui dans lequel Marx a vécu, en accroissant du même coup l’actualité de la critique marxienne du capitalisme.

    B) Entre socialisation et privatisation

    L’œuvre de Marx comprend aussi de nombreuses indications sur la contradiction entre socialisation et privatisation qui caractérise le mode capitaliste de production.

    1. Au sein du capital. Cette contradiction s’origine dans le capital comme rapport de production. En effet, celui-ci se caractérise à la fois par :

    • La socialisation du procès de travail. C’est sur la base d’un travail social que le capital se valorise : il mobilise des travailleurs collectifs (des centaines, des milliers, des dizaines de milliers de travailleurs, diversement qualifiés, organisés en collectifs de travail opérant sous ses ordres et contribuant à sa valorisation) ; il met en œuvre des moyens sociaux de production (eux-mêmes œuvres de travaux collectifs) ; et il enrôle dans la production la science et la technique, œuvres collectives de l’humanité entière au cours de son histoire. Et, en tant que rapport de production marchand (en tant qu’il produit des marchandises), il s’adresse à des besoins sociaux : les besoins homogénéisés de milliers, de centaines de milliers et même par moments de centaines de millions d’êtres humains.

    • La privatisation du procès social de production. Simultanément, la propriété privée des moyens de production fait éclater le procès social de production en une myriade de procès de production privés : des entreprises, propriétés privées d’individus privés, poursuivant des intérêts privés, indépendamment et concurremment les unes aux autres.

    Certes, sous l’effet de la concentration et de la centralisation du capital (la constitution d’oligopoles et même de monopoles) et de la transformation des capitaux privés en capitaux socialisés (capitaux par actions, subordination des capitaux industriels et des capitaux commerciaux à des capitaux financiers eux-mêmes socialisés : fonds d’investissement, fonds de pension, etc.), cette contradiction tend à s’atténuer. Mais elle perdure malgré tout avec les effets désastreux qu’elle engendre nécessairement : fruits de décisions privées, prises indépendamment les unes des autres, la création et l’engagement des capitaux privés ne sont jamais assurés de répondre à des besoins sociaux en quantité et qualité requises, donc de mettre en œuvre un travail socialement nécessaire, seul formateur de valeur. Ce qui aboutit en permanence à des faillites plus ou moins graves quant à leurs conséquences sociales (licenciements collectifs, paupérisation d’une partie du salariat, etc.) et, périodiquement, à des crises économiques plus ou moins durables.

    2. Au sein du capitalisme. Par le biais de la reproduction du capital, dans sa double dimension de devenir-monde du capitalisme et de devenir-capitalisme du monde, la contradiction entre socialisation et privatisation se généralise. C’est alors non pas seulement le procès social de travail et de production qui est en jeu mais la société globale. Autrement dit, on assiste à une socialisation en même temps qu’une privatisation de la société dans son ensemble sous l’effet de l’emprise sur elle des contraintes et exigences de la reproduction du capital.

    a) Socialisation de la société. Expression a priori pléonastique ou alors énigmatique. Par elle, il faut entendre tout à la fois :

    • Le fait que le capitalisme tend à briser l’isolement de toutes les formations sociales antérieures en les mettant toutes en rapport les unes avec les autres pour former (tendanciellement) une seule et même société de dimension planétaire réunissant l’humanité entière.

    • Le fait par conséquent que le capitalisme tend à dissoudre toutes les particularités sociales antérieures en les transformant au mieux en différences (qui résistent et se défendent en tant que telles), quand il ne les homogénéise pas (il les uniformise en les unifiant).

    • Le fait que, ce faisant, il ruine l’apparence naturelle (donc immuable, intangible) que pouvaient revêtir les formations sociales antérieures, en particulier celles liées à la terre (les formations rurales) et celles liées au sang (les formations lignagères : familiales, claniques, tribales), en révélant leur caractère de productions sociales : en révélant que tout ce qui est humain est œuvre sociale.

    • Le fait, enfin, de décloisonner toutes les activités et fonctions sociales pour les faire apparaître comme autant de rouages d’un même système social, solidaires entre eux et subordonnés au fonctionnement de ce système.

    C’est là l’œuvre de multiples médiations que le procès global de reproduction du capital universalise précisément : la marchandise et le marché ; le droit (le contrat se substituant à la coutume) ; la forme nation de la société ; l’État (la loi, la réglementation bureaucratique) ; l’écriture (se substituant à la simple parole) ; la connaissance scientifique ; etc.

    b) Privatisation de la société. Simultanément, le procès global de reproduction du capital tend à privatiser la vie sociale en faisant émerger une figure singulière de l’individualité, ce que j’appellerai un individu assujetti, transformé en sujet au double sens du terme :

    • D’une part en une entité autonome et responsable : libéré de tout lien de dépendance personnelle ou communautaire ; capable en même temps que sommé de ne compter que sur lui-même pour conduire sa vie et ses affaires en se fixant ses propres buts et ses propres règles de conduite ; tenu de répondre de lui-même et de ses actes face aux autorités représentant la société dans son ensemble.

    • D’autre part et inversement en une personne tenue de se conformer aux exigences des médiations par lesquelles s’opère la reproduction du capital : le marché, le droit (les contrats conclus), la loi et les règlements administratifs, etc.

    Qui plus est, cette figure de l’individualité assujettie n’a cessé de se renforcer au fur et à mesure de l’emprise croissante du capital sur l’existence sociale. Elle se décline aujourd’hui sous une forme non moins contradictoire :

    • D’une part, celle d’un individu autoréférentiel : un individu qui prétend n’avoir qu’à en référer à lui-même ; qui entend ne juger, ne décider, n’agir qu’en fonction de lui-même (de ses intérêts, de ses passions, de ses désirs) ; qui entend en définitive s’engendrer lui-même (choisir son nom et son prénom, son corps, son genre et son sexe, etc.) ; qui est animé d’un égoïsme et d’un narcissisme sans borne, etc.

    • D’autre part, celle d’un individu auto-entrepreneur de lui-même : un individu incité à et même tenu de se comporter envers lui-même comme un capitaliste valorisant son « capital humain » (sa force de travail, ses capacité et aptitudes personnelles, ses attributs sociaux, hérités ou acquis, etc.) sur différents marchés : le marché scolaire, le marché du travail, le marché des assurances privés, le marché des loisirs et de la culture, le marché des relations sexuelles et amoureuses, etc.

    c) La contradiction entre ces deux tendances, socialisation de la société et privatisation de la société, n’est pas moins préjudiciable à ce niveau (celui de la société globale) qu’à celui du procès social de production. En particulier, je signale qu’elle tend à entraver la mobilisation politique (la constitution de sujets collectifs capables de prendre en charge le devenir de la société globale) et à paralyser le processus de décision collective (dans le cadre de la démocratie représentative ou hors de ce cadre) concernant les problèmes politiques. Nous l’éprouvons quotidiennement dans nos activités militantes.

    C) Entre désacralisation et fétichisme

    De l’aube de l’humanité jusqu’à nos jours, les hommes ont vécu et pensé le monde (la nature, la société, l’histoire, eux-mêmes) dans un rapport à une transcendance (une entité surhumaine et surnaturelle) qu’il sacralisait (à laquelle ils prêtaient une puissance et une valeur leur imposant un respect absolu, les soumettant à un ensemble de prescriptions et de proscriptions inconditionnelles). Cela s’explique essentiellement parce que les hommes n’étaient pas maîtres de leurs conditions naturelles et sociales d’existence : elles leur échappaient et se retournaient régulièrement contre eux, en les accablant de différents maux et malheurs (changements climatiques, famines, épidémies, guerres et autres massacres collectifs, etc.) Sous ce rapport aussi, le capitalisme, tel qu’il résulte du procès global de reproduction du capital, s’avère contradictoire.

    1. Le capitalisme désacralise. D’une part, pour toute une série de raisons, le capitalisme tend à désacraliser le monde naturel et social.

    • En arrachant les sociétés précapitalistes à leur isolement et à leurs particularités, il fait apparaître l’arbitraire de leurs croyances et il ruine le prestige et le crédit de leurs autorités politiques et religieuses.

    • En soumettant les conditions matérielles et institutionnelles de l’existence des hommes à un changement permanent, il les prive de toute apparence de transcendance pour les faire apparaître comme des purs artifices humains : des œuvres humaines, produits des interactions entre les hommes que ces mêmes interactions peuvent transformer et même faire disparaître.

    • En développant les médiations marchandes, juridiques, administratives, légales, etc., le capitalisme rationalise les rapports entre les hommes, les rapports sociaux : il en fait l’œuvre de décisions et d’exécutions proprement humaines.

    • En développant les sciences expérimentales et les techniques basées sur elles, le capitalisme rationalise de même les rapports des hommes à la nature : la nature cesse d’apparaître comme animée par des puissances surnaturelles pour apparaître comme un champ matériel (fait de masses, de forces, d’énergie, d’informations) que l’homme peut expliquer et dont il peut se proposer de devenir « maître et possesseur » (Descartes).

    En un mot : « tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.» (Marx et Engels).

    2. Le capitalisme fétichise. D’autre part et inversement, le capitalisme continue à priver les hommes d’une entière maîtrise sur leurs conditions matérielles et institutionnelles d’existence :

    • l’expropriation des producteurs privent ces derniers de la maîtrise sur leurs moyens de production, qui se retournent contre eux pour devenir autant de moyens de leur propre oppression (domination et exploitation) ;

    • la division marchande du travail prive les capitalistes comme les producteurs salariés de toute maîtrise du procès social de production, ce qui peut donner naissance à des situations où les uns et les autres (mais les uns plus que les autres) sont ruinés du fait d’avoir produit trop de richesse sociale (selon les normes des rapports capitalistes de répartition) ;

    • la propriété privée des moyens de production et la division marchande du travail social engendrent divisions et rivalités entre les classes sociales mais aussi entre nations et blocs de nations, faisant régulièrement dégénérer leurs rapports en des situations conflictuelles, le cas échéant génératrices de guerres (civiles ou étrangères) ;

    • l’histoire humaine continue de ce fait d’apparaître comme un processus incontrôlé à l’avenir incertain et menaçant. Ce que renforce aujourd’hui la crise écologique globale, elle-même fruit du caractère incontrôlé du développement des forces productives muées en forces destructrices.

    Dans ces conditions, les rapports sociaux (rapports des hommes entre eux et rapports des hommes à la nature) tendent à prendre bien souvent une apparence fétichiste : l’apparence sinon de puissances surnaturelles, du moins celles de puissances surhumaines, d’entités extérieures et supérieures auxquelles les hommes doivent se soumettre et même se sacrifier. C’est ce que Marx a montré :

    • En ce qui concerne les rapports économiques : c’est le phénomène du fétichisme de la marchandise (l’apparence selon laquelle les valeurs d’usage seraient par elles-mêmes échangeables et commensurables en fonction d’une valeur qui leur serait intrinsèque), du fétichisme de l’argent (l’apparence que le métal précieux servant de support à la monnaie est par lui-même matérialisation de la valeur) et du fétichisme du capital (l’apparence que l’argent, la valeur autonomisée sous forme d’argent, peut se valoriser par lui-même, par sa simple circulation), etc.

    • En ce qui concerne les rapports politiques : c’est le phénomène du fétichisme de l’État (l’apparence de toute puissance, de neutralité et de bienveillance de l’État, l’apparence que c’est l’État qui fait vivre la société en en assurant l’unité, le bon fonctionnement et le bien commun).

    En fait, la liste des fétichismes auxquels donne naissance le capitalisme est bien plus longue. On peut y ajouter :

    • le fétichisme juridique : l’apparence selon laquelle les hommes seraient naturellement des sujets de droit (les fameux droits humains) ; l’apparence selon laquelle la société serait naturellement une société civile fondée par contrat entre ses membres ;

    • le fétichisme nationaliste : l’apparence selon laquelle la nation serait un produit naturel, le produit du sol et du sang ;

    • le fétichisme individualiste : l’apparence selon laquelle l’individu serait naturellement doté d’autonomie de la volonté, de subjectivité juridique, de « capital humain », et en définitive d’une puissance d’auto-engendrement ;

    • le fétichisme progressiste : l’apparence que l’histoire serait un progrès continu, que tout changement réaliserait un état qualitativement supérieur à celui qu’il abolit.

    III. Au-delà du capitalisme

    L’originalité de Marx comme penseur du capitalisme tient enfin dans le fait qu’il assortit une analyse des structures et de la dynamique du capitalisme d’une exploration de ses possibles, dont le communisme. Je me limiterai ici à la présentation de la manière dont Marx a conçu le communisme, sans discuter de sa nécessité et de ses conditions de possibilités actuelles.

    Chez Marx, il existe une tension entre la conception du communisme comme mouvement historique et celle du communisme comme projet politique.

    1. Le communisme comme mouvement historique. Marx s'est toujours efforcé de penser et de déterminer le communisme comme un trajet objectif : comme un mouvement, une tendance, une possibilité dont le capitalisme crée, contradictoirement, les conditions tant objectives que subjectives. Ce qui lui fait écrire dans L’idéologie allemande :

    « Pour nous, le communisme n'est pas ni un état de choses qu'il convient d'établir, ni un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu'elles existent présentement. »

        a) Les conditions objectives. Elles impliquent à la fois :

    • le développement (quantitatif et qualitatif) des forces productives de la société. Donc la domination à la fois extensive et intensive de la nature, créant les conditions et de l'abondance matérielle (fin de la rareté) et de la diminution régulière du travail nécessaire (lato sensu : du travail que la société doit consacrer à la reproduction simple de sa propre base productive) ;

    • la socialisation de la production : socialisation des procès de travail et interconnexion des procès de travail socialisés sur une base de plus en plus large, s’étendant potentiellement à la planète entière dans le cadre du marché mondial ;

    • plus largement encore la socialisation de la société telle que précédemment définie : l'extension et l'intensification de la communica­tion sociale sous toutes ses formes ; l'enchevêtrement crois­sant des rapports sociaux et des pratiques sociales ; le dé­cloisonnement des groupes sociaux, de leur espace et de leur temps, de leurs pratiques et de leurs représentations, depuis les rap­ports entre individus et groupes locaux jusqu'aux rapports entre nations, peuples et civilisations sur le plan mondial.

         b) Les conditions subjectives : la constitution du prolétariat comme une classe sociale qui, du fait de son universalité (il constitue l’immense majorité de l’humanité que le capitalisme prolétarise en se développant) et de la radicalité de son oppression (exploitation, domination, aliénation) fondée sur son expropriation (des moyens de production, de la maîtrise du procès de production, de la richesse sociale sous toutes ses formes), ne peut s’émanciper sans émanciper en même temps l’humanité entière.

    2. Le communisme comme projet. Pour que les conditions précédentes de possibilité du communisme s’actualisent, nécessité que le communisme devienne projet, formulé et défendu par la partie la plus conscience et la plus résolue du prolétariat, les communistes. De quoi le communisme est-il le projet selon Marx ?

    a) Négativement, le communisme se définit comme règne des fins : il est la fin (l’abolition, le dépassement) de toutes les formes de l’aliénation humaine. Notamment :

    - La fin de l’économique : la fin des rapports marchands et monétaires (donc de la marchandise et de la monnaie comme fétiches) et par conséquent des « lois » aveugles qui les régissent grâce au contrôle collectif de la production sociale que permettent les procédures démocratiques de sa planification par les producteurs eux-mêmes sur la base de la propriété sociale des moyens de production. Le dépassement de la division sociale du tra­vail par l'autogestion du procès de travail ; et en définitive la fin du travail lui-même comme activité placée sous le dou­ble signe de la nécessité naturelle et de la contrainte so­ciale.

    - La fin du politique : la fin de l'aliénation de la puissance sociale par le pouvoir politique (la fin de sa mono­polisation par une partie de la société), et notamment la fin de l'État. L'auto-administration par la communauté sociale ré­unifiée de ses propres conditions matérielles et institution­nelles d'existence venant se substituer au gouvernement des hommes par les hommes. La fin du droit et de la morale remplacés par une coutume réfléchie parce que faisant l'objet d'un débat permanent au sein de la communauté.

    - La fin de la division de la société en classes sociales. Avec la suppression de sa base matérielle (l'appropria­tion privative des moyens de production et la division sociale du travail) et institutionnelle (la monopolisation de la puis­sance sociale), c'est la fin de la division de la société en classes, de la lutte des classes, par conséquent des classes elles-mêmes. A commencer par la fin du prolétariat, dont l'affirmation révolutionnaire ne peut que coïncider avec son auto-négation non seulement comme classe opprimée mais comme classe sociale tout court.

    b) Positivement, le communisme se définit comme la réalisation de l’homme total. L'homme total, c'est pour Marx l'humanité se réappropriant la totalité de son développement historique, en mettant fin aux séparations, scissions, conflits et contradictions qui l'ont caractérisée et marquée jusqu'à présent, se réconciliant par conséquent avec elle-même comme avec la nature.

    Plus précisément, dans quelques rares passages de son œuvre, Marx a esquissé une double figure de l'homme total :

    - Une figure éthique : l'homme total, c'est l'humanité se réconciliant avec elle-même, mettant fin à ses divisions et conflits (entre classes, peuples, nations, civilisations, etc.), instaurant le règne de l'égalité et de la fraternité universelles entre les hommes, de la pleine et entière reconnaissance réciproque des hommes, réalisant dans les rapports qu’ils entretiennent entre eux tous les idéaux, en partie illusoires et mensongers, proclamés jusqu'alors par le droit, la politique, la morale, la religion, etc.

    - Une figure esthétique : l'homme total, c'est l'humanité se réconciliant avec la nature, avec une nature à la fois maîtrisée et domestiquée par le travail et la technique, mais aussi transformée de ce fait en objet de jouissance pour les hommes, en faisant du monde pratico-sensible (de l'environnement matériel des hommes, du local au planétaire) une ouvre d'art, renouvelée en permanence, dépassant aussi du même coup l'unilatéralité de l'art, sa coupure d'avec la vie réelle, lui permettant de se réaliser en elle. C'est donc à la fois l'humanisation de la nature et la naturalisation de l'homme, le dépassement de l'opposition entre corps et esprit, pensée et spontanéité, jouissance et réflexion, etc.

    Conclusion

    Ce que j’ai voulu défendre et illustrer par cette conférence, c’est pourquoi il est nécessaire et comment il est possible de se servir de Marx pour traiter des questions sur lesquelles lui-même ne s’est que peu arrêté, sur lesquelles son apport direct reste lacunaire et insuffisant.

    Pourquoi cela est-il nécessaire ? Du fait de la richesse irremplaçable et inégalée de son œuvre. Cette richesse ne tient pas tant aux résultats directement établis par Marx dans ses analyses (du mode de fonctionnement du capitalisme, des luttes de classe, des conflits internationaux, des formations idéologiques, etc.) que par les outils conceptuels qu’il a forgés (à commencer par ceux de rapports de production, de rapports de classe, etc.) et par la méthode qu’il suit (aller de l’abstrait au concret : partir de la logique des rapports sociaux pour comprendre comment elle ordonne les phénomènes sociaux mais aussi se trouve souvent déjouée par la complexité de ces derniers et par les contradictions qui se développent en leur sein).

    Comment cela est-il possible ? Tout simplement en se donnant la peine de lire Marx lui-même et en se contentant pas de ce que l’on répète à son sujet depuis des décennies, que ce soit pour le louer ou pour le critiquer. On y trouvera alors non pas un monument achevé à admirer et vénérer, qu’il s’agirait simplement de préserver des outrages du temps et des atteintes iconoclastes. Mais au contraire un vaste chantier regorgeant d’une grande quantité de matériaux et de matériels à utiliser, à parfaire ou au contraire à réformer selon le cas, des ouvrages en plan à achever, d’autres à entreprendre en fonction d’impératifs nouveaux, etc. En un mot de quoi nous occuper au moins jusqu’au tricentenaire de sa naissance.

    Alain Bihr

    1 Éditions Page 2, Lausanne, 2001, deux volumes.