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Mario Moretti et les Brigades rouges

histoire Italie

Brève publiée le 10 novembre 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

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Dans les années 1968, l'Italie est secouée par une révolte ouvrière qui débouche vers la lutte armée. Les Brigades rouges restent le plus puissant groupe armé de l'Europe des années 1970. Il semble intéressant de revenir sur ses origines et sur ses limites. 

Mario Moretti et les Brigades rouges

Les Brigades rouges (BR) italiennes restent l’organisation de lutte armée la plus importante des années 1970. Les BR restent surtout connues pour l’enlèvement d’Aldo Moro, un politicien démocrate-chrétien. Mais les BR s’inscrivent avant tout dans le contexte de l’autonomie italienne. Elles proviennent de la contestation des usines et des quartiers populaires. Elles peuvent s’appuyer sur un important soutien populaire, contrairement à des groupuscules peu implantés dans les luttes sociales.

En 1994, le témoignage de Mario Moretti éclaire la trajectoire de ce groupe politique. Il revient également sur la période des « années de plomb ». Les livres de Cesare Battisti ou d’Erri de Luca ont permis de populariser ce contexte historique. Cette période nourrit des ouvrages universitaires ou littéraires, des romans policiers, des films documentaires ou de fiction. Mario Moretti propose son témoignage pour éclairer cette période et s’opposer aux diverses théories du complot. Il se confie à deux journalistes italiennes de gauche, Carla Mosca et Rossana Rossanda, dans le livre Brigate Rosse. Une histoire italienne.

                               

Contestation ouvrière

Mario Moretti travaille comme technicien à Siemens dans la ville de Milan. Il découvre la colère des ouvriers de l’usine. Mais les techniciens se mettent également à protester. Ils se considèrent comme des intellectuels mais doivent se soumettre à un travail parcellaire, comme les ouvriers. Les techniciens et les employés ne se rangent plus du côté du patron mais deviennent solidaires des ouvriers. Des assemblées générales s’organisent en dehors des syndicats. Les techniciens forment un groupe d’étude et s’identifient à la tradition de la classe ouvrière.

Mario Moretti découvre également la contestation étudiante, avec son langage, ses slogans et sa créativité. Mais il se méfie des étudiants, largement conservateurs avant 1968. Surtout, il considère que la contestation doit avant tout provenir des usines. Mais le mouvement étudiant inspire les ouvriers avec les assemblées générales qui permettent une prise de décision collective plutôt que d’écouter passivement les discours des syndicalistes. « Il y avait un besoin de participation, de décider tous ensemble des luttes à mener, quoi faire, comment, quand… », décrit Mario Moretti. Ce qui permet l’émergence de nouvelles formes de luttes avec des grèves coordonnées entre ateliers, des défilés à l’intérieur des usines, des occupations. Les comités autonomes se multiplient dans les usines. Même si les syndicats décident toujours de la fin de la lutte avec les négociations.

L’automne chaud de 1969 éclate avec une importante vague de grèves. « Nous étions forts dans l’usine, les critiques les plus radicales des modes d’organisation du travail progressaient partout et l’insoumission était quotidienne », décrit Mario Moretti. Mais les patrons répondent par la répression. L’usine Pirelli ferme les ateliers les plus combatifs, licencie des ouvriers et réorganise la production pour limiter la contestation. L’Etat réprime durement le mouvement et organise des attentats, comme à la Piazza Fontana.

Les Brigades rouges se forment et s’organisent dans la clandestinité. Mais elles parviennent à s’implanter dans les usines, à travers les Comités unitaires de base (CUB), qui s’organisent en dehors des syndicats. Des voitures de dizaines de dirigeants et petits chefs de Siemens sont brûlées. Les actions de lutte armée se développent progressivement. En 1971, Mario Moretti et les BR organisent un braquage pour financer le mouvement. Ensuite, un ingénieur de Siemens, particulièrement hostile aux grèves, est enlevé et séquestré. Ce qui permet aux ouvriers de respirer davantage face à la direction.

  

                                 

Lutte armée

Entre 1972, après une première vague d’arrestations, les Brigades rouges rentrent en clandestinité. Mario Moretti échappe à la police. Les BR s’organisent en colonnes, « autonomes politiquement, compartimentées, capables d’agir sans dépendre les unes des autres », décrit Mario Moretti. En 1973, l’occupation de la Mirafiori permet aux ouvriers de prendre le contrôle de l’usine. Cette réappropriation politique du lieu de production montre la puissance de l’autonomie ouvrière. Même si la direction de la Mirafiori applique ensuite les bonnes vieilles méthodes de répression. Un dirigeant de la Fiat est enlevé et séquestré par les BR. La base ouvrière se montre enthousiaste pour cette action. Mais la clandestinité ne permet pas aux BR de s’élargir.

Les BR décident de créer plusieurs fronts. Le front des usines, le front logistique et le front de la contre-révolution sont créés. « Le front de la contre-révolution devait analyser l’adversaire, la scène politique, l’Etat, comprendre les projets à moyen terme de la bourgeoisie », présente Mario Moretti. Le front logistique doit se procurer les bases, les maisons, les armes, les imprimeries clandestines pour le matériel de propagande. Des faux papiers doivent également permettre de se déplacer dans une société de contrôle.

Pour les BR, les luttes dans les usines ont échoué. Malgré leur montée en puissance, elles ne parviennent pas à dessiner une perspective de changement social. La situation semble alors bloquée dans les usines. Les BR décident de dépasser le cadre de la lutte sociale pour agir sur le terrain politique. Les actions ne visent plus directement le patronat, mais l’Etat et les institutions. Les BR enlèvent le juge Sossi qui dirige un procès contre un groupe de lutte armée à Gênes. Le juge est libéré contre la promesse de libération de prisonniers politiques. Mais les BR semblent également s’apparenter à un Etat, avec une « prison du peuple », des interrogatoires, des procès.

En 1974, la police anti-terroriste parvient à arrêter deux dirigeants des BR : Curcio et Franceschini. Les BR décident d’attaquer la prison pour libérer Curcio. Même si le dirigeant des BR est arrêté un an après son évasion. La libération des prisonniers devient alors la principale lutte des BR. A partir de 1975, les BR ne visent plus à s’adresser à la base ouvrière pour exprimer une avant-garde radicale des luttes. Les BR décident de s’adresser à l’Etat. Elles se déplacent à Rome, siège du gouvernement italien. En 1976, se déroule le procès des BR. Les accusés révoquent l’avocat commis d’office et dénoncent la justice bourgeoise. Le procureur Coco est assassiné par les BR. D’autres attaques visent des symboles du régime, comme des journalistes. Des patrons sont enlevés pour demander une rançon et financer les BR.

           

Écrasement du mouvement autonome

Le mouvement de l’Autonomie se développe, notamment avec une importante manifestation à Bologne en 1977. Ce mouvement valorise les « nouveaux sujets », comme les jeunes, les femmes ou les immigrés. Il porte également une critique de la vie quotidienne et une dimension festive. Les BR peuvent participer à ce mouvement. Mais il existe une différence générationnelle et politique. Les BR proviennent d’une tradition marxiste-léniniste et autoritaire. Ensuite, Mario Moretti reste attaché à la centralité de la lutte ouvrière et se méfie des nouveaux mouvements sociaux.

L’Autonomie semble davantage libertaire et refuse toute forme de centralisation autoritaire. Ce mouvement s’oppose fortement aux partis et aux syndicats pour proposer des formes d’organisation nouvelles. « Il était proche de nous par la radicalité de ses revendications, par sa nature totalement étrangère aux mécanismes institutionnels et par la maturité de ses pratiques, mais il était aussi très éloigné de nous par son incapacité et même son refus de se donner une direction, un but », estime Mario Moretti.

Les BR analysent leur adversaire comme un « Etat impérialiste des multinationales ». Le parti de la Démocratie chrétienne (DC) est considéré comme le pilier du système politique, comme l’ennemi de la classe ouvrière. Ce parti dirige la plupart des gouvernements. Mario Moretti est installé à Rome depuis 1975. Aldo Moro, le président de la DC, est enlevé par les BR en 1978. Mais le gouvernement et la DC refusent de négocier la vie de Moro contre la libération de prisonniers. Aldo Moro est alors exécuté.

En 1978, le mouvement autonome s’effondre. Les BR deviennent la seule perspective pour les révolutionnaires en déshérence. Les actions se multiplient pour viser l’appareil d’Etat et les ministères, notamment la police et les prisons. Des juges et des commissaires de police sont tués. A partir de 1980, les BR s’effondrent. Les arrestations se multiplient. Surtout, le groupe ne sait se pose des questions sur son intervention politique. Les plus jeunes, la colonne Walter Alasia, privilégie l’activisme. Mais la situation semble plus que jamais bloquée, avec un mouvement ouvrier écrasé.

            

          

Marxisme orthodoxe et réformisme armé

Le livre de Mario Moretti propose un témoignage précieux sur l’histoire des Brigades rouges. Il permet de revenir sur cette période de lutte sociale en Italie. 1968 apparaît comme un Mai rampant qui perdure jusqu’en 1977. Mario Moretti rétablit certaines vérités. Les BR ne sont pas un groupuscule ou une simple secte déconnectée du monde. Elles sont le produit de la lutte des classes et du mouvement ouvrier. L’entretien permet à Mario Moretti de revenir de manière critique et réflexive sur son expérience de lutte. Il tente de comprendre la période, ses potentialités mais aussi les erreurs commises.

Il faut évidemment souligner le courage et la détermination de Mario Moretti. Même en prison, il ne renie rien de son passé, assume ses erreurs mais aussi la nécessité du combat révolutionnaire. Il exprime toujours les mêmes idées politiques. Ce qui permet de faire un retour critique sur les limites de la lutte armée.

Mario Moretti estime que l’essoufflement des luttes se produit dès 1973. Pour lui, la situation est bloquée en raison de la répression. Ce constat reste contestable. La révolte ouvrière perdure. Elle s’étend même au-delà des usines, dans les quartiers et dans la vie quotidienne. Les journalistes observent que Mario Moretti partage finalement le même constat que le Parti communiste italien (PCI). L’un se tourne vers la lutte armée, tandis que l’autre s’enlise dans les institutions. Les conclusions sont différentes, mais le constat reste le même. Surtout, une dérive s’observe chez les BR. Les actions ne visent plus à soutenir les grèves et les luttes ouvrières. Elles s’attaquent aux symboles de l’Etat. L’enlèvement d’Aldo Moro vise à chercher une forme de reconnaissance et de négociation. Les BR ne s’adressent plus aux ouvriers en lutte, mais seulement aux politiciens.

Ensuite, Mario Moretti et les BR s’inscrivent finalement dans le vieux modèle du parti marxiste-léniniste. Les BR visent à rivaliser avec le PCI sur leur propre terrain, avec un certain succès d’ailleurs. Les BR s’implantent dans les bastions du mouvement ouvrier, avec les grandes usines. La stratégie des BR vise uniquement à radicaliser les conflits sociaux déjà existant. Mais il ne vient jamais à l’esprit de Mario Moretti de s’implanter dans des déserts militants, dans des petites entreprises ou dans des secteurs moins combatifs. L’autonomie ouvrière apparaît comme une conflictualité forte, mais uniquement dans quelques grandes usines. L’élargissement du mouvement n’a, en revanche, jamais aboutit.

Mario Moretti ne semble pas comprendre le mouvement autonome. Ces luttes de jeunes précaires ne correspondent pas au modèle du conflit social dans une grande usine. Le capitalisme commence à se fragmenter et à évoluer. Les mutations dans les usines ne correspondent pas uniquement à une volonté de répression, mais traduisent aussi une évolution du capitalisme. Mario Moretti reste au contraire enfermé dans des vieux schémas, au final celui du PCI. Le parti de masse implanté dans les grandes usines doit guider la révolution. Il critique les formes de lutte plus libertaires, qui refusent la centralisation.

Ce n’est pas un parti qui doit définir la ligne stratégique, mais les mouvements de lutte auto-organisés. Le modèle autoritaire et centralisé ne semble ni réaliste ni souhaitable. Le témoignage de Mario Moretti permet donc de jeter un regard critique sur cette période. Il permet surtout de faire revivre les grands enjeux du mouvement ouvrier qui restent actuels pour tracer les chemins de l’émancipation.

Mario Moretti, Brigate Rosse. Une histoire italienne, traduit par Olivier Doubre, Amsterdam, 2018

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Pour aller plus loin :

Radio : Aldo Moro, 55 jours dans la prison du peuple, émission Affaires sensibles diffusée sur France Inter le 25 octobre 2017 

Vidéos : Oreste Scalzone contre la montre, mis en ligne sur le site lundimatin#66 le 22 juin 2016

Vidéo : Porto Marghera – les derniers tisons, mise en ligne sur le site Conseils ouvriers contre Capital le 22 mai 2016

Radio : Le refus du travail dans l’Italie révoltée des années 60-70 – entretien avec Oreste Scalzone, mis en ligne sur le site Sortir du capitalisme

N.N., Brigate Rosse, une histoire italienne, publié sur le site des éditions Libertalia le 26 février 2011 

Robert Solé, "Brigate rosse : une histoire italienne", de Mario Moretti, avec Carla Mosca et Rossana Rossanda : dans la prison des Brigades rouges, publié dans le journal Le Monde des livres le 25 novembre 2010 

Jean-Claude Renard, Mario Moretti. Brigate rosse, une histoire italienne, publié sur le site Altriliani le 21 octobre 2010 

Alain Marzona, Note de lecture publiée sur le site de la Revue historique des armées le 15 novembre 2011 

Notes de lecture publiées sur le site Blackblog le 2 octobre 2010 

Dan29000, Note de lecture publiée sur le site Danactu résistance le 31 janvier 2011 

La naissance des Brigades rouges, publié sur le site Orda oro 

Julien Allavena, Dix années d’autonomies en Italie 1968-1978 : une introduction, publié dans la revue en ligne Grozeille le 19 décembre 2017

Retour sur l’Autonomie ouvrière italienne : entretien avec Sergio Bianchi, publié sur le site de la revue en ligne Période le 15 septembre 2016 

Julien Allavena et Azad Mardirossian, [Guide de lecture] Autonomies italiennes, publié sur le site de la revue en ligne Période le 15 janvier 2018

Gino Nocera et Jean-François Wagniart, « Enseigner l’histoire des "Années de plomb" italiennes par le cinéma de fiction », publié sur le site de la revue Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique n°115 en 2011

Historique des Brigades Rouges, publié sur le site Les matérialistes le 2 juillet 2001 

Olivier Doubre, 0 target="_blank">La chaîne et les cahiers grèves à la FIAT, 1952-1979, publié dans la revue Vacarme n°26 le 2 janvier 2004 

Olivier Doubre, Italie : une histoire empêchée, publié dans la revue Vacarme n°23 le 3 mars 2014

Olivier Doubre, Rifondare ? entretien avec Rossana Rossanda, publié dans la revue Vacarme n°20 le 2 juillet 2002