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"Augmenter les taxes sur l’essence sans proposer d’alternative cohérente, c’est faire le lit du fascisme"

Gilets-jaunes

Brève publiée le 17 novembre 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://reporterre.net/Matthieu-Auzanneau-Augmenter-les-taxes-sur-l-essence-sans-proposer-d

La mobilisation des « gilets jaunes » rappelle l’enjeu fondamental qu’est l’accès à l’énergie. Alors que se profile une augmentation forte du prix du pétrole brut dans les années à venir, il est urgent de repenser le mode de vie de la société.

Matthieu Auzanneau, directeur du think tank The Shift Project, est spécialiste de l’énergie. Il anime le blog Oil Man, chroniques du début de la fin du pétrole. Il est l’auteur d’Or noir. La grande histoire du pétrole, publié à La Découverte.


Reporterre — Quel sens donnez-vous au rassemblement dit des « gilets jaunes », organisé ce samedi 17 novembre ?

Matthieu Auzanneau — C’est un moment décisif pour l’avenir de l’écologie politique et j’espère que nous en sortirons par le haut. Le débat, en fusion, se cristallise autour d’un enjeu clé : l’accès à l’énergie. Cet enjeu est fondamental. Il en va de la capacité à vivre, à se déplacer, à se chauffer l’hiver pour les personnes vivant loin des centres urbains. Ce mouvement est avant tout une injonction forte à se pencher sérieusement sur les modalités opérationnelles de l’écologie, de la transition énergétique et de l’écologie politique en général.



La taxe est-elle un outil efficace pour sortir de la dépendance aux voitures individuelles ?

C’est un outil important, parmi d’autres, mais il ne peut pas se substituer à une stratégie et à un discours cohérent en matière de transition énergétique et de transports. Toute la classe politique mainstream, d’inspiration largement libérale voire ultralibérale, s’est dit que le marché réglerait tout. Emmanuel Macron, Édouard Philippe ou la Commission européenne disent quelque chose comme : « Acteur économique rationnel, paye. Et si tu n’as pas envie de payer, change tes pratiques ! » Les taxes sont sans doute indispensables pour signaler que la République préfère tel chemin plutôt qu’un autre. Mais c’est un peu court et nous voyons bien, aujourd’hui, que ça ne peut suffire à convaincre des ménages modestes.



Comprenez-vous la colère des automobilistes ?

Elle est à prendre très au sérieux. Comment vont-ils bosser ? Qu’est-ce que nous leur proposons d’autre ? De nombreux automobilistes vivent dans les périphéries, loin des centres urbains et des services offerts par la ville, avec des revenus modestes. Cent euros supplémentaires à payer, chaque mois, c’est juste ingérable pour certaines familles. Et elles n’ont pas forcément d’autre choix que de prendre leur bagnole. On cartonne des gens qui ont des revenus moindres, on les stigmatise, on les empêche de boucler leurs fins de mois. Au nom de quoi ? D’un outil même pas opérant. La taxe carbone ne touche pas le bobo de centre-ville, qui s’en fiche bien.



Que pourrait faire le gouvernement ?

Redonner de la valeur à la parole politique. Notre président de la République se pose en champion du climat. Très bien. Où est la stratégie cohérente qui en ferait un champion ?

Aujourd’hui, le discours et l’action politique sont bourrés de contradictions : sortir des énergies fossiles et, en même temps, développer le trafic aérien et routier. Le gouvernement devrait dire clairement que la bagnole individuelle grosse cylindrée, c’est terminé, mais que nous allons nous organiser différemment, nous déplacer autrement et proposer un choix technico-démocratique cohérent. Cela passe forcément par une conversation d’adultes. Et un plan. Une des choses les plus efficaces contre le diesel, par exemple, ce sont les interdictions de circuler pour les véhicules les plus polluants. Ce sont des injonctions fortes, claires, planifiées et cohérentes adressées aux automobilistes et aux constructeurs.

« Le gouvernement devrait dire clairement que la bagnole individuelle grosse cylindrée, c’est terminé, mais que nous allons nous organiser différemment, nous déplacer autrement et proposer un choix technico-démocratique cohérent. »

Il faut vraiment réfléchir à ce que le gouvernement est prêt à dire et à assumer dès aujourd’hui. Ce que je suis prêt à assumer, c’est que cet hiver, vu qu’il n’y a pas de stratégie cohérente, il faut aider les gens à remplir leurs cuves de fioul, à faire leur plein de gazole. En revanche, pour l’an prochain, il faut un plan consistant. Sinon, autant faire comme Trump et déchirer l’Accord de Paris tout de suite.



Le mardi 6 novembre, Emmanuel Macron a expliqué que le cours du pétrole était responsable de près de 70 % de la hausse du prix des carburants. Les données dont vous disposez sont-elles en phase avec ce chiffre ?

Les cours du pétrole sont majoritairement responsables de la hausse, dans l’ordre de grandeur cité par M. Macron. Depuis le début de l’année 2018, les prix du litre du gazole ont augmenté d’un peu moins de 30 centimes : près de 20 centimes sont imputables au cours du baril brut et 7,6 centimes aux taxes. Sur l’essence, les taxes n’ont augmenté que de 3,8 centimes. C’est lié à la volonté explicite de faire disparaître le différentiel de prix entre l’essence et le gazole.



Comment expliquez-vous la hausse des cours du pétrole ?

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et la Russie ont un peu fermé les vannes pour tenter de faire remonter le prix du baril. Mais nous n’avons pas encore atteint des tarifs exceptionnels. Entre 2011 et 2014, le prix du baril brut était monté à plus de 100 dollars. En 2015, il s’était effondré à 30 dollars, avant de se stabiliser en 2017 aux alentours de 50 dollars. Aujourd’hui, il se balade autour de 70 dollars.

Existe-t-il un problème de réserve et d’approvisionnement en pétrole conventionnel ?

Oui, et les pouvoirs publics doivent être conscients de la gravité potentielle de ce phénomène. Les prix du brut vont vraisemblablement connaitre une forte poussée dans les années à venir. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirme, dans son rapport annuel, un problème d’approvisionnement probable au début de la prochaine décennie. Cela coûte de plus en plus cher et c’est de plus en plus compliqué d’aller chercher de nouveaux gisements de pétrole conventionnel, qui sont toujours plus profonds. Nous n’en avons jamais trouvé aussi peu, malgré les progrès techniques et les investissements consentis pour le développement de la production, qui ont doublé au cours des deux dernières décennies.

« Cela coûte de plus en plus cher et c’est de plus en plus compliqué d’aller chercher de nouveaux gisements de pétrole conventionnel, qui sont toujours plus profonds. » - Ici, forage profond au large de la Nouvelle Zélande.

L’horizon ultime, pour le pétrole conventionnel, repose dans des réserves de pétrole off-shore, ultraprofond sous la surface des flots. Il faut bien se représenter la sophistication, les investissements que cela suppose. Ne parlons même pas des atteintes à la biodiversité. L’autre horizon, c’est l’Arctique. Une zone où il est un peu compliqué d’aller chercher du pétrole. 
En résumé, nous avons cueilli tous les fruits à portée de main, en bas de l’arbre, et nous nous baladons désormais en haut de l’arbre pour cueillir les denrées pourries.



Qu’est-ce qui nous attend pour les prochaines années ?

Une situation subtile va se mettre en place. Une sorte de prise du homard, de double pince :

  • Quand le baril est trop bas, nous entrons dans un schéma comparable à aujourd’hui. Les pétroliers ne sont pas capables d’investir suffisamment pour compenser le déclin de la mer du Nord, du Gabon, de l’Indonésie, du Mexique, du Venezuela, c’est-à-dire les anciennes zones de production de pétrole conventionnel, en déclin. L’AIE elle-même le souligne : si nous continuons à sous-investir, nous allons vers un déclin de la production mondiale de pétrole. Et ce n’est pas une bonne nouvelle pour le climat. Nous irons chercher du charbon et d’autres choses moins sympathiques. Les pétroliers ne vont pas vers le non-conventionnel — le pétrole de schiste ou les sables bitumineux — par plaisir. C’est avant tout un symptôme de ce déclin du conventionnel.

« Augmenter les taxes sur l’essence sans proposer de stratégie alternative cohérente, c’est faire le lit du fascisme, ni plus ni moins. »

  • Quand le baril est trop haut, vous avez une récession. Nous le voyons bien avec les « gilets jaunes ». Quand les prix augmentent, vous allez au-devant de problèmes économiques et sociétaux lourds. Si nous ne sommes pas prêts, que nous n’amorçons pas de discussion démocratique suffisamment intelligente à ce sujet, c’est du miel pour Marine Le Pen et les populismes. Augmenter les taxes sur l’essence sans proposer de stratégie alternative cohérente, c’est faire le lit du fascisme, ni plus ni moins.



Il apparaît d’autant plus urgent de sortir de la dépendance au pétrole…

Des sociétés sont très récemment tombées en partie à cause de cette dépendance. La Syrie était un producteur pétrolier important, dont la production a décliné à partir du début des années 2000. Le Welfare State [l’État providence] à la Bachar el-Assad s’est délité à mesure que la production de pétrole a décliné. L’État ne pouvait plus subventionner la nourriture ni l’essence et les tensions sont montées. Plus tard, en 2007-2008, c’était la sécheresse. Ce devrait être une leçon pour notre société de bisounours. Les militaires comprennent ça, de Gaulle comprenait ça : si tu veux perpétuer une société, c’est fini si tu n’as pas ta propre énergie. En Europe, la seule source de pétrole, c’est la mer du Nord. Elle était abondante. Elle est désormais en déclin géologique. Alors, nous nous tournons vers Vladimir Poutine, vers Mohammed ben Salmane. Changer notre modèle énergétique est une nécessité. L’écologie, ce n’est pas seulement sauver des petits oiseaux. C’est aussi éviter des guerres.

« Changer notre modèle énergétique est une nécessité. L’écologie, ce n’est pas seulement sauver des petits oiseaux. C’est aussi éviter des guerres. »

Le pétrole a changé la face des sociétés humaines. Pouvons-nous désormais imaginer des sociétés humaines sans pétrole ?

L’humain a vécu sans pétrole pendant des milliers d’années. Mais si nous sommes si nombreux et si bien nourris, c’est bien grâce à l’abondance énergétique et à des systèmes techniques ultrasophistiqués nourris par cette abondance. Face à l’urgence climatique, c’est tout de suite qu’il faut réagir mais, s’il faut renoncer au pétrole, je ne suis pas certain que nous puissions renoncer aux systèmes complexes qui nous apportent trois repas par jour et nous permettent de ne pas avoir froid la nuit. Les décroissants, qui imaginent une société radicalement plus sobre, constituent malheureusement une part infime de l’opinion. Nous ne pouvons attendre que la majorité de nos concitoyens aillent vers ça pour agir. Par contre, je pense profondément que nous pouvons dès à présent repenser nos systèmes techniques complexes de façon à ce qu’ils soient beaucoup plus sobres. La voiture de demain, c’est un vélo, un bus et des systèmes de transport en commun performants. Et nous nous rendrons compte que la sobriété, c’est de l’économie au sens paysan : plus économe. Moyennant des investissements relativement limités, dans le cadre d’une politique assumée, audacieuse, tu permets aux gens de réduire significativement leur budget de mobilité ou de chauffage.

Serait-ce suffisant devant l’urgence climatique et le pic pétrolier ?

Oui, je le pense. Et c’est un enjeu hyper-enthousiasmant, au fond. Un monde à changer. Beaucoup de réponses technico-sociétales ont été imaginées, pensées. La boîte à outils est là, posée par terre. Nous ne la saisissons pas encore. À mon sens, pour l’instant, nous laissons la technique à l’écart du débat démocratique. C’est dommage. L’écologie s’est beaucoup construite dans une sainte terreur de la technique. Cette capacité à tenir une grande puissance énergétique permet à la fois de mettre un terme aux famines immémoriales traversées par l’humanité, mais aussi de provoquer Hiroshima. C’est une arme à double tranchant, très ambivalente. Je trouve que nous avons une attitude puérile et adolescente vis-à-vis de la technique. Nous dérivons au vent des récifs. C’est le moment de se réunir cinq minutes, de descendre à la table à cartes et d’établir un plan pour remonter au vent. Nous interdirons-nous de le faire pour que les technocrates n’aient pas voix au chapitre ?

  • Propos recueillis par Alexandre-Reza Kokabi