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Une politique expérentielle - Les gilets jaunes en tant que "peuple"

Gilets-jaunes

Brève publiée le 17 décembre 2018

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes le sociologue Michalis Lianos s’est rendu aux abords des Champs Élysées afin de recueillir et d’étudier les paroles de très nombreux manifestants. Dans cet entretien, il nous livre les premiers résultats de son enquête, une radiographie encore brute de la manière dont les gilets jaunes se perçoivent, pensent leur action et s’inscrivent dans la « société ». Loin de la sociologie de comptoir des plateaux télé, M. Lianos livre ici une analyse extrêmement fine et complexe d’un mouvement que le pouvoir ne parvient toujours pas à saisir.

[Photo : M. Lianos. Inscription sur un mur du bd Haussmann, près de Saint Augustin]

Bonjour M. Lianos, vous venez d’entamer une recherche sur le mouvement des gilets jaunes. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a amené à vous y intéresser ainsi que le protocole de recherche que vous avez mis en place ?

L’objectif de mon enquête est de rester dans le périmètre scientifique des sciences sociales. Mes questions principales de recherche concernent la transformation de la conscience des participants au mouvement et les conséquences de cette transformation. J’ai déjà accumulé une centaine d’entretiens– individuels, collectifs ou en groupe interagissant –en situation de manifestation, parfois interrompus par les tirs et les incursions de police ou quelques rares actions de violence, de destruction ou de vol. La posture méthodologique est celle d’une observation participante avec un nombre considérable de nuances.

Il s’agit de pouvoir focaliser la pensée de nous tou.te.s non pas sur nos phantasmes – conservateurs ou révolutionnaires – mais sur les processus de conscience et d’action de citoyen.ne.s provenant des strates non puissantes et qui donnent forme à leurs incertitudes, craintes et colères en interagissant entre eux. Avant tout, les ’gilets jaunes’ sont une collectivité qui cherche à se comprendre en tant que ’le peuple’. Jusqu’à présent, ils ont formidablement réussi, surtout par deux voies : la transposition de leur grande diversité en facteur d’union et le refus d’établir un pouvoir central.

Nous imaginons bien qu’il faut du temps pour traiter sociologiquement une centaine d’entretiens mais pour le moment, avez-vous le sentiment que vos données corroborent les analyses journalistiques ? (Le GJ est de classe moyenne inférieure, il vit dans les périphéries, se mobilise pour la baisse des taxes et pas pour l’augmentation des salaires, etc.)

Je me suis concentré sur les manifestants qui souhaitaient et pouvaient venir à Paris, surtout autour des Champs Elysées. Leur profil social majoritaire est clair, en ce sens qu’il s’agit des citoyen.ne.s appartenant à la première couche des ’inclus’. Évidemment, ils et elles n’habitent pas Paris intra-muros ou ses banlieues confortables. Jusqu’au 8 décembre, il était mêmeplus probable de rencontrer quelqu’un qui venait de Charente, de l’Ardèche, de l’Alsace ou du Nord plutôt que quelqu’un qui habite l’Ile de France. Aussi, s’il faut faire la différence entre quelqu’un qui reçoit le RSA et quelqu’un qui gagne environ 1500€, le revenu n’est pas l’unique socle d’inclusion. La tradition, l’intérêt pour le pays, la volonté de travailler dur – en somme l’appropriation explicite de certaines valeurs – participent de façon déterminante à leur conscience de légitimité. Par conséquent, leur plus grande différence avec leurs homologues sociaux ayant un rapport plus conventionnel avec la politique partisane, est qu’ils et elles se sentent légitimes de nouer un rapport direct entre eux et avec la société française. Sans intermédiaires et sans leaders.

Je ne peux pas encore affirmer toutes les nuances de cette structuration mais la compression de leur revenu disponible est pour eux le signe d’une terrible humiliation. Cela relève probablement du fait qu’ils ne sont pas les plus revendicatifs sur le plan de la politique partisane, pour une très grande partie, il s’agit de leur première mobilisation. Ils assument leur condition socioéconomique et leur tolérance des inégalités sociales. Ils ont appris à y faire face sans se plaindre et maintenant cela n’est plus possible. C’est là une source profonde de leur indignation, être mis dans l’obligation de demander quelque chose à d’autres tandis qu’ils ont toujours fait tout leur possible pour s’en sortir sans rien demander à personne. Il faut avoir une socialisation de classe populaire pour comprendre l’importance capitale de cette autonomie.

Il est à noter que même les catégories sociales les moins représentées, par exemple les étudiant.e.s ou les personnes plus aisées, érigent largement leur posture sur le même socle de respect et de dignité en se référant à des personnes qu’ils connaissent dans leur famille ou leur cercle d’amis.

Finalement, nous avons une petite minorité de jeunes personnes venant des banlieues populaires de Paris qui appartiennent souvent à des minorités raciales. Leur colère est souvent différente, particulièrement dirigée contre la police dont ils veulent contester l’emprise spatiale et symbolique. La nostalgie d’une vie calme et digne n’est naturellement pas aussi présente chez eux. La vengeance contre l’ordre social est plus présente, vengeance à laquelle ils n’ont pas besoin de donner une forme idéologique, car ils se comprennent entre eux et se tiennent à l’écart des interactions avec les gilets jaunes stricto sensu. Restent en nombre infime les fidèles de la révolution et de l’insurrection, souvent perplexes devant une réalité de contestation sociopolitique puissante qui n’a aucun besoin d’eux et qui ignore en vérité leur existence.

Qu’en est-il de leurs "revendications" et de leur inscription idéologique dans les catégories politiques dominantes ?

Le fait qu’ils et elles ne se sentent pas particulièrement près du système politique partisan est souvent interprété comme posture "apolitique", y compris par eux-mêmes. Evidemment, le terme leur est attribué par les politiques professionnels et les médias de façon erronée, et ils se l’approprient. Il n’y a rien d’apolitique dans cette posture, même si plusieurs d’entre eux revendiquent explicitement "ne pas faire de la politique". Car, ils ont une perception vraiment systémique et profondément politisée des institutions politiques, notamment en les considérant illégitimes non pas sous une perspective fasciste mais sous une perspective de distance d’expérience. Il s’agit des points exprimés avec une finesse insoupçonnée sous l’écho des grenades assourdissantes et dans le brouillard lacrymogène dont ils ne sont pas des habitué.e.s. Leur idée est souvent que les ’élites’ sont ’hors-sol’ et donc ne peuvent pas comprendre une expérience à laquelle elles n’ont plus aucun accès. En langage savant et paradoxal, on dirait que leur compréhension de l’incompréhension dont ils font l’objet est très aiguë. C’est ce qui se trouve si vous creusez sous la surface des phrases typiques telles que Macron/les partis politiques/les élites/les députés etc. "se foutent de nous".

En même temps, la plupart d’entre eux ne voulaient pas au début du mouvement diriger le pays, ils voulaient être bien dirigé.e.s en gardant une vie "normale" capable de maintenir une identité sociale qui leur paraitrait adéquate. Le "pouvoir d’achat" signifie vivre de son travail sans devoir se passer de chauffage, en allant avec leurs enfants au cinéma une fois par mois suivi par un dîner dans le restaurant modeste d’une chaîne, sans s’endetter et mettre en péril leur logement ou leur commerce. Or, ils ont évolué pendant ce mois de mobilisation en pensant de plus en plus qu’il est impossible de faire comprendre leur situation à ceux qui sont dans une autre situation, ce qui renforce le lien ’objectif’ entre eux. La compréhension réciproque de leur condition socioéconomique suffit, ils n’ont pas besoin de la représenter dans une polarisation donnée gauche-droite pour la partager. C’est pour cela qu’ils sont insensibles aux discours précipitamment empathiques des hommes et des femmes politiques. On oserait dire qu’il s’agit d’un mouvement de position de fait.

Ce qui se profile donc dans leur discours est de plus en plus la quête d’une démocratie directe sans positions préétablies et sans leaders. Vous entendez sous plusieurs formes le discours que ce système depuis la Révolution Française "a donné son bon et donne maintenant du mauvais". "Il est périmé, il faut le changer". C’est exactement ce qui permet la coexistence des gens qui revendiquent une priorité de solidarité pour les français avant les migrants avec des gens qui considéraient les premiers avant le mouvement comme fascistes. En discutant à partir d’une position et une expérience qu’ils partagent, ils commencent à croire qu’ils peuvent non pas surmonter mais garder leurs désaccords tout en avançant en parallèle. Autrement dit, ils perçoivent l’inconvénient d’un pouvoir qui impose une version ’cohérente’ de la réalité. L’incohérence leur fait bien moins peur que l’injustice et la langue de bois.

D’un point de vue très empirique, on serait tenté de dire que le premier liant des gilets jaunes, ce sont leurs pratiques communes. D’abord les blocages des routes, des centres commerciaux, des points plus ou moins névralgiques de la circulation du capital ou des marchandises, puis assez rapidement, affrontements avec la police sur les points de blocages et émeutes du samedi dans les centres-villes. C’est tout un vocable de la gauche classique qui semble être mis à mal, la ’grève générale’ ne semble intéresser personne, la distinction entre pacifisme et violence implose à chaque moment de tension et personne ne semble vouloir rejoindre un parti qui se permettrait de représenter ses "intérêts". Il y a pourtant une grande cohérence dans les cibles des gilets jaunes, qui se traduit par le fait que l’économie soit véritablement mise en difficulté, et cela sans concertation préalable a priori et que le pouvoir politique se soit très rapidement retrouvé à vouloir dialoguer par tous les moyens parallèlement à un déploiement répressif inédit. Comment les gilets jaunes que vous avez interrogés pensent et se représentent leurs pratiques ?

On n’arrive pas à la critique de l’économie seulement par une idéologie politique représentée dans la sphère publique. On y arrive – et c’est la voie des gilets jaunes – par la dissonance entre sa perception et sa pratique du marché libre. Vous aurez remarqué qu’ils souhaitent que ’les gros paient gros et les petits paient petit’. Derrière cette phrase se trouve une vision de l’économie très polanyiste, selon laquelle le jeu économique doit servir une vie sociale digne dont il fait partie intégrante. La grande accumulation de richesse ne les gêne pas, à condition qu’elle soit raisonnablement fonctionnelle sur le plan social. En revanche, si elle est là pour contrôler la société, c’est-à-dire en tant que pouvoir, ils trouvent qu’elle est malsaine et politiquement nocive.

Or, les "gros" sont invisibles sur le terrain. On ne peut parler aux actionnaires des multinationales. Mais on peut parler à ses semblables et ralentir le jeu jusqu’à ce que le fonctionnement fluide du marché soit impacté. Ici, le point significatif est que les gilets jaunes se voient comme le cœur de la société française. Ils ont conscience que sans eux rien ne peut fonctionner, ce qui les amène à réaliser qu’il ne faut pas arrêter le travail et en subir les conséquences – ce qui est une grève – mais empêcher ce qui rend possible la concentration du pouvoir et de la richesse par "les élites" et "les riches", à savoir la coordination efficace de tous les autres. Ils ont découvert qu’en empêchant les uns les autres dans leur rôle économique, ils démontrent leur pouvoir et leur légitimité ! C’est une réflexivité qui émane de leur interaction et qui, encore une fois, n’a pas besoin d’un centre précis faisant des participant.e.s au mouvement des exécutant.e.s.

Voici donc comment nous arrivons aux centres-villes bourgeois et plus précisément aux Champs Elysées, le point symbolique de consécration des tous les gagnants : militaires, politiques, économiques, sportifs, consommateurs internationaux… Contrairement à une logique de gauche qui revendique sa distance par rapport aux couches puissantes, il y a ici une affirmation que ces dernières sont là parce que "le peuple" permet le jeu concurrentiel qui les maintient dans leur position avantagée. Quand les gilets jaunes disent qu’ils ont "donné au Président les clefs du pays", ils se positionnent non pas dans une lutte de classes mais dans un rapport de mandat fonctionnel : privilèges raisonnables contre bonne gouvernance. C’est clair dans leurs propos qu’ils offrent aux élites le pouvoir contre une vie "normale", c’est-à-dire digne, correcte, respectée. Il sera très intéressant d’approfondir l’analyse de ce rapport politique.

Beaucoup a été dit sur leur haine des "assistés". Est-ce un rejet des périphéries urbaines, voire un mépris pour une partie entière de la société française ?

Une première consultation de mes données plaide ici pour l’acquittement. Leur rapport au travail est avant tout un rapport de préservation d’autonomie et d’alimentation d’une identité sociale adéquate, voire fière. Quand ils vous disent "moi, Monsieur, je travaille. Nous ne sommes pas des assistés, des alcolos, des drogués, des nuls comme on veut nous présenter" ils développent leur pensée dans un cadre d’affirmation très clair dont les points saillants sont les suivants. Premièrement, il faut tout faire pour ne pas dépendre de l’aide des autres, de la société, de l’État… Il s’agit d’un credo central pour toute personne qui considère qu’elle a le droit de ne pas être mise à l’écart, car ne pas pouvoir participer par ses propres forces dans une société concurrentielle constitue une mise à l’écart de fait. Donc, les gilets jaunes rejettent de façon très rigide une posture d’exclu, de victime, d’exploité, de perdant.

Ensuite, c’est le lien au travail en tant que source exclusive de revenu – ils et elles sont loin d’avoir des rentes patrimoniales – qui étaye leur identité sociale. Cela signifie qu’il faut être prêt à travailler dur ne serait-ce que pour se tenir à flot et alimenter cette identité sociale autonome. Troisièmement, comme ils n’ont pas majoritairement connu la discrimination raciale, ils n’entretiennent pas une vision systémique invalidante. L’axiome central de leur socialisation est que tout le monde doit pouvoir s’en sortir s’il le souhaite vraiment. Ils et elles résistaient à admettre jusqu’au début de leur mouvement que l’on peut être dans une position où on ne peut plus se battre, où il n’y a structurellement pas de place pour soi. C’est ce qui les éloignent de deux autres catégories : les couches ayant une conscience claire de subir une discrimination qui empêche leur autonomie sociale, et les parties des couches populaires et petites bourgeoises ayant développé une idéologie politique critique plus ou moins orientée vers le conflit des classes. Ces deux populations ont donc des façons construites de neutraliser le stigmate de l’"assistanat". En revanche, les couches juste au-dessus maintiennent à tout prix leur socle d’adéquation sociale, c’est-à-dire que "le système" ne peut pas les affaiblir en les rendant dépendants. Voilà donc pourquoi les gilets jaunes insistent autant sur ce point. Il ne s’agit pas d’un refus intentionnel de solidarité mais d’un réflexe de défense sociale. D’ailleurs, leur organisation solidaire à travers les lignes politiques, ethniques, de genre et d’âge prouvent que le problème ne se situe pas à la capacité de donner et de recevoir en réciprocité. Les barrages partout en France ne fonctionnent pas tous seuls. On contribue selon ses capacités et en fonction des besoins, si cela vous rappelle quelque chose. 

Justement, maintenant ils se trouvent devant cette terrible réalisation que l’on peut tout faire, tout tenter par le travail, et ne plus "s’en sortir". C’est tout le sens de cette attitude incompréhensible pour beaucoup d’observateurs qui se résume par l’antienne "nous ne voulons pas plus d’argent, nous voulons moins de taxes" ; ce qui signifie pour eux qu’ils ne sont pas déficitaires, ils arrivent toujours à gagner assez sans se faire assister. Le déficit est du côté des élites et de leur politique fiscale qui transforme artificiellement des citoyens parfaitement adéquats en des gens qui auraient besoin d’assistance.

On a l’impression que les gilets jaunes sont venus de nulle part, qu’ils n’ont aucune histoire politique, aucun héritage idéologique, ce qui semble objectivement impossible. Qu’est-ce qui nous échappe dans leur architecture idéologique pour les rendre aussi insaisissables en tant que mouvement ?

Plusieurs aspects que j’essaie actuellement de comprendre à un premier niveau. Par exemple, qu’ils et elles fussent jusqu’à présent de droite, de gauche ou "apolitiques", ils se réfèrent de façon constante à leurs ascendants, descendants, amis et connaissances. Leur discours est peuplé d’observations sur la situation déplorable de leurs parents, leur propre impossibilité de faire face à leurs obligations envers les générations qui les précédent et qui leur succèdent, et l’angoisse de ne plus pouvoir protéger leurs enfants d’une situation de dépendance, d’instabilité, de mise à l’écart. Ils parlent de leurs ami.e.s ayant des parents malades ou handicapés, retraités avec une pension en dessous du seuil d’une subsistance digne. Ceux qui sont plus aisés, se rapportent presque toujours aux exemples concrets de leur environnement familial ou amical. 

Cette insistance est très particulière et me semble représenter une analyse politique critique contenue dans un moule individuel. On ne veut pas renverser la société actuelle dans son ensemble, on veut au contraire démontrer qu’il est facile de l’orienter vers des solutions justes et raisonnables. Il suffit d’arrêter d’ignorer ceux qui veulent vivre dignement par leur travail. Par conséquent, le problème n’est pas le système socioéconomique qu’ils voient comme ductile ; le problème est le système politique !

On oserait parler d’une idéologie politique que j’appellerai "expérientielle". Le grand nombre d’expériences individuelles fait émerger – avec l’aide d’Internet – une idéologie politique à architecture neuronale où les individus peuvent moduler leur contribution sans nuire à l’émergence d’une structure collective reconnaissable par tout.e.s en tant que leur création commune. Si cela se confirme dans mon travail, je serai évidemment ravi de proposer que la démocratie directe spontanée connaît ses balbutiements dans un élan de maturité civique calme et confiante.

Que signifie pour vous le concept de « politique expérientielle » ?

J’ai suivi par observation directe ou par des travaux de recherche plusieurs mouvements, notamment le « mouvement des places » en Grèce. Le rapport entre expérience ordinaire populaire et idéologisation politique n’était pas assuré. La compréhension "systémique" affirmée par les militants et les intellectuels ne fusionnait pas avec le discours de la situation quotidienne des problèmes "concrets". C’était triste d’observer une partie de Syntagma se pencher éternellement sur les prérequis idéologiques d’un nouveau monde sociopolitique tandis qu’une autre se concentrait sur les saisies initiées par les banques contre les citoyen.ne.s et les entreprises endettées, une autre sur la discrimination subie par diverses catégories sociales, et ainsi de suite. Les participant.e.s étaient beaucoup trop près de leurs problèmes précis, si je peux me permettre cette remarque irrévérente, car ils et elles éprouvaient ces problèmes en tant que changements abruptes qui ne faisaient pas partie de leur condition "normale". Ils attribuaient donc aux méfaits de la classe politique professionnelle cette anormalité en cherchant une restitution de leur condition préalable. Celles et ceux qui avaient longtemps vécu dans la difficulté et dont la condition n’avait pas changé par « la crise » n’étaient pas du tout audibles dans le mouvement et ne partageaient pas le plus souvent la détresse de cette classe nouvellement destituée qui tenait absolument à rester au-dessus d’eux et à continuer à les ignorer.

Or, avec les gilets jaunes, nous avons une appropriation de cette longue condition "normale", usante et se détériorant lentement, y compris sur le plan intergénérationnel. Il ne s’agit pas d’une chute identifiable mais d’une condition inaliénable de soi. C’est tout le sens de quelqu’un qui a 25 ans et qui vous parle du temps du franc qui était meilleur, car on pouvait acheter « deux fois plus de choses qu’avec l’euro » ou même du référendum sur le traité de Maastricht qui a eu lieu avant sa naissance. Tout cela fait partie d’un long continuum dont le sens est de « trimer » sans déranger les autres. Il s’agit donc de montrer sa situation, sa peine, sa difficulté, ce que l’on ne se permettait pas avant dans sa volonté de « s’en sortir ». Voilà donc qu’un gilet jaune posé derrière le pare-brise transmet des années d’expérience commune mais non partagée jusque-là. Ce sont en grand les conditions d’un groupe d’entraide qui vous rassure que vous n’êtes pas anormal et vous n’avez pas toujours à vous taire discrètement pour garder le respect de vous-même.

La politisation vient dans ce cadre de cette source commune d’expérience sans intellectualisation ou médiation idéologique. Vous n’avez pas besoin de décider si le monde est juste ou injuste, si le marché libre est une bonne chose, si la faute revient à tel parti politique, si l’Europe peut ou ne peut recevoir plus de migrants, s’il faut nationaliser les entreprise importantes… en somme, « être dans la même merde » fait naître dans ce mouvement une conscience politique qui s’étend à partir de l’expérience commune et revient à cette dernière. Le lien n’est pas à construire ou à entretenir idéologiquement en guettant les incohérences. Le lien est là au départ et sera là à la fin même si l’on s’oppose aux propositions de ses semblables.

Evidemment, tout cela est commun dans une famille ou une bande d’ami.e.s mais était impossible avant internet. On ne pouvait communiquer implicitement sa situation à des inconnu.e.s, encore moins à des millions d’inconnu.e.s. La possibilité de le faire nous a conduit à la réalisation que le partage de l’expérience à grande échelle est de fait un phénomène politique en soi et une puissante revendication de changement. L’expérience est maintenant le ciment, le débat idéologique n’est qu’un outil.

Finalement, que pensez-vous de la dynamique du mouvement ? Les commentateurs médiatiques ne voient aucune autre possibilité entre l’essoufflement et la « structuration » en force politique de forme habituelle. Existe-t-il d’autres possibilités qui pourraient préserver le caractère particulier des gilets jaunes ?

Le sens de l’évolution est justement qu’elle n’est pas prévisible. Si ces possibilités qui rassurent les pouvoirs établis sont réelles, il n’est pas impossible que le mouvement devienne une ressource durable de la vie politique en émergeant selon la conjoncture de façon récurrente.

Deux facteurs sont d’une importance capitale. En premier, le rapport avec la violence et la répression policière. Les gilets jaunes doivent trouver des façons pour contourner aussi bien la canalisation par la police que l’affrontement avec cette dernière. Il s’agit en vérité de la rendre sans rapport et sans effet sur la situation. Déjà, ils ont une conscience très claire de leur rejet de la violence, même s’ils reconnaissent – tout en le regrettant – que les institutions ne réagissent que quand il y a quelques affrontements. Il est donc probable que d’autres groupes servent spontanément à maintenir la pression spectaculaire tandis que les gilets jaunes se consolident en réseau d’influence constant qui traverse la société française.

Le deuxième facteur est l’évitement d’une structuration de leur représentation ou de leadership. Il s’agirait probablement d’une assimilation tragique qui n’apporterait que des ajustements marginaux à notre système politique en asséchant rapidement tout le potentiel du mouvement pour l’Europe entière, voire au-delà. C’est sans doute le souhait le plus cher et à peine voilée des acteurs institués établis que de voir les gilets jaunes "murir" en pratiquant les couloirs feutrés des ministères et les tables de négociations syndicales et autres. Vous aurez noté que justement le mouvement a refusé que tous les contacts avec le pouvoir ne soient pas transmis en direct sur internet, ce qui explique sa profonde maturité politique. L’ultime forme de justice est la publicité complète, seule capable d’empêcher le cadrage des enjeux par des milieux spécifiques. Si les gilets jaunes parviennent à se tenir à une bonne distance des pouvoirs établis tout en étant visibles de temps à autres, leur mouvement apportera de grandes contributions politiques.

En tout état de cause, ce qui a déjà été accompli par les gilets jaunes laissera une trace profonde dans la transformation politique des sociétés postindustrielles.

Michalis Lianos est professeur à l’université de Rouen et directeur de la revue « European Societies » de l’Association Européenne de Sociologie. Il est notamment l’auteur de l’excellent Le nouveau contrôle social - Toile institutionnelle, normativité et lien social