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En France, la crise du régime s’approfondit

Gilets-jaunes

Brève publiée le 9 janvier 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://aplutsoc.org/2019/01/08/en-france-la-crise-du-regime-sapprofondit-1ere-partie/

1ère partie

Qualifier une situation mouvante. 

C’est la plus grave crise du régime de la V° République depuis mai-juin 1968. Faut-il parler de crise révolutionnaire ou pré-révolutionnaire ? Pas encore de révolution, car une révolution, c’est une crise révolutionnaire qui remporte au moins une première victoire. Et la victoire serait clairement la destitution de Macron, qui causerait et qui amplifierait l’effondrement de la V° République, c’est-à-dire de l’appareil d’État capitaliste spécifique à la France, à savoir cette armature préfectorale, autoritaire, épaisse, étouffante aussi, voire surtout, quand elle orchestre « décentralisation » et « participation ». Mais c’est bien une telle victoire démocratique que profile, souhaite et appelle le mouvement des gilets jaunes, ainsi que les grèves dans les entreprises et les services sociaux, le mouvement lycéen, la vague qui monte pour les salaires, partout.

Pour comprendre cette crise avant de la caractériser d’une formule telle que « révolutionnaire » ou « pré-révolutionnaire », il faut bien prendre en compte le fait qu’elle combine les deux dimensions, celle de la crise en haut, qui a ouvert le processus et qui porte le nom d’ « affaire Benalla », et à travers lui plus généralement une décomposition accélérée, faisant suite à la tentative forcenée de restauration autoritaire de la V° République par Macron, et celle du mouvement d’en bas. Celui-ci ne date pas des gilets jaunes, mais s’il a pris cette forme, c’est en raison de la protection apportée de facto au régime, d’une part par les sempiternelles « journées d’action » intersyndicales combinées à la participation de toutes les centrales syndicales au « dialogue social », lequel consiste à être associés à la façon dont les retraites, les droits des chômeurs, le code du travail ou le statut des fonctionnaires devront être détruits, et d’autre part par la décomposition des partis traditionnels de gauche (et l’expression la plus avancée de celle-ci, la FI). L’explosion qui couvait clairement – ceci n’avait rien de secret – a donc pris une forme spécifique, particulière, s’emparant d’appels initiaux parfois très confusionnistes, puis balayant tout sur son passage.

Un moment « Benalla », amplifié par le départ de plusieurs ministres et la sectarisation d’un gouvernement de copains et de coquins symbolisé par M. Castaner, a donc été suivi d’un moment « gilet jaune », et c’est dans celui-ci que la dimension pré-révolutionnaire de la situation s’est imposée, s’est réalisée. La poussée sociale, sous ces formes spécifiques contournant et forçant les barrières dressées contre elle, a clairement posé la question de la destitution du pouvoir exécutif et de son renversement par l’action directe des masses insurgées. Elle ne l’a pas réalisée à ce jour, mais elle l’a mis à l’ordre du jour, elle l’a inscrit dans toutes les consciences et tous les esprits (y compris chez ceux qui affectent d’y penser toujours en n’en parlant jamais ou en n’en parlant que sur le mode de l’amalgame avec le fascisme, on y reviendra).

Et les mésaventures du sieur Griveaux en ce samedi 5 janvier prouvent s’il en était besoin qu’elle n’est pas disposée à « oublier » cet objectif : régler son compte au pouvoir exécutif.

Voila qui est déjà considérable, et d’une portée internationale qui inscrit les évènements français dans la période historique de lutte de l’humanité pour la vie, posant la question du pouvoir que le prolétariat doit résoudre, période ouverte par les révolutions arabes depuis 2011.

C’est pourquoi l’on peut, pour trancher la question terminologique en prenant bien garde à ne pas figer les choses, parler de crise pré-révolutionnaire, mais dans un sens bien précis : une crise qui met en perspective la nécessité d’une révolution, et donc aussi le débat sur sa nature et son contenu. Les gilets jaunes de novembre-décembre 2018 ont été l’équivalent pour le régime de la V° République de ce que furent les manifestations de Saint-Pétersbourg de janvier 1905 pour le régime tsariste. Et les « quarante ans » souvent évoqués pour dire que « la colère vient de loin » – quand Macron dit ça, c’est un pauvre exorcisme pour faire croire qu’il n’en serait pas la cause ! – nous renvoient à mai-juin 1968 et au travail commencé alors, mais pas fini, livrant les travailleurs et la jeunesse à la montée de la précarité et de la décomposition sociale. Il faut donc le finir. La démission de De Gaulle, effet différé de mai-juin 1968, avait assuré la longue survie de ce régime. La démission de Macron, exigée spontanément par des centaines et des centaines de milliers de prolétaires, de petits bourgeois paupérisés, de femmes travailleuses, de jeunes scolarisés, doit lui apporter son point final.

La « trêve des confiseurs » n’en pas été vraiment une cette fois-ci. Et les événements des 5 et 6 janvier, non seulement les importantes manifestations, les affrontements et l’intrusion dans le sous-ministère de M. Griveaux, le samedi, mais le mouvement des « femmes gilets jaunes », de ce prolétariat féminin qui, des EHPAD aux gilets jaunes, constitue véritablement le socle du soulèvement actuel, de ce dimanche, confirment que la crise va continuer. Elle ne peut que combiner, de manière croissante, ses deux dimensions jusqu’alors successives en apparence : la crise au sommet et le mouvement d’en bas. Et en effet, à peine Macron avait-il prononcé son discours du 10 décembre, que rebondissait l’ « affaire Benalla ».

https://aplutsoc.org/2019/01/08/en-france-la-crise-du-regime-sapprofondit-2eme-partie/

2ème partie

Benalla-Macron-Crase-Djouhri-Sarkozy-Déby-Makhmudov-« Lucas P. » … ou la mère de toutes les crises au sommet !

 

Une petite récapitulation à son sujet nous sera utile. Rappelons donc qu’au départ, nous avons la révélation, par la presse (Le Monde puis Mediapart) de faits de violence commis par le dénommé Alexandre Benalla, se faisant passer pour un policier, dans la répression des manifestations du 1er mai 2018. L’on apprend rapidement que cet individu est en charge de la sécurité, publique et privée, de Macron et de son épouse, à la fois majordome et garde du corps très proche, et qu’il est missionné pour réformer tout l’appareil de la sécurité présidentielle, en confiant celle-ci à des officines privées dont il aurait été le manager-coordonateur. Quoi qu’inculpé, Benalla bénéficiera d’un traitement de faveur : perquisition tronquée, passes-droits divers, et, comme on l’apprendra par la suite, restitution de ses passeports diplomatiques.

L’un de ses acolytes, Vincent Crase, permanent LREM et gendarme en disponibilité, a fondé une officine, « Mars conseil » ( « Mars » signifiant pour les initiés : proche de « Jupiter », c’est-à-dire de Macron !), laquelle recevait, au moment même où l’Assemblée nationale fonctionnait comme une assemblée pour la seule et dernière fois de la présidence Macron en formant une commission d’enquête sur Benalla, près de 300.000 euros de la part d’un compte monégasque lié à l’oligarque russe Makhmudov, réputé proche de Poutine, actionnaire des fusils Kalashnikov, et régulièrement accusé par les médias indépendants d’être un mafieux de premier plan. Lequel V. Crase a finalement à son tour été inculpé, comme Benalla, pour des faits de violence commis en commun au Jardin des plantes le 1er mai. Pour terminer (provisoirement ?) sur le cas Crase, ajoutons que cet individu avait publié, en 2011, un recueil de poésies … oui, mais de « poésies » empreintes de références et d’une iconographie relevant de … l’ésotérisme nazi.

Pendant ce temps, les auditions parlementaires terminées et l’Élysée tentant de la jouer en mode « plus rien à signaler », oups, voila qu’A. Benalla est signalé à Londres, en rendez-vous avec un autre Alexandre, A. Djouri, « l’homme d’affaires le plus sulfureux de la Sarkozie » selon Libération (oui, de la Sarkozie, pas de la Macronie), un homme des réseaux « françafricains » de la V° République, au cœur de l’affaire du financement kadhafiste de la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007, réputé ne pas mettre les pieds en France pour éviter une garde à vue. L’intermédiaire entre Benalla et Djouhri serait un certain « Lucas P. », fiché S pour des transferts de fonds douteux qui seraient eux-mêmes liés à des trafics d’armes centrés au Nigéria.

Voici ensuite qu’au moment où, juste après avoir peut-être cru surmonter la crise des gilets jaunes, Macron se rend au Tchad rencontrer son partenaire le sanguinaire Idriss Déby pour Noël 2018, l’on apprend que Benalla l’avait précédé de 15 jours pour un voyage qui, selon lui, ne concernait que des « affaires privées » – à savoir l’investissement de 250 millions d’euros dans on ne sait quels grands travaux tchadiens ( ? ), pour le compte de ses commanditaires, millionnaires de diverses nationalités : Benalla en effet, se serait reconverti dans le « conseil » aux chefs d’État africains, et via le « conseil », dans les « affaires ». Pour ce faire, Benalla a rencontré le frère d’Idriss Déby. Puis, finalement, on apprend qu’il s’était entretenu longuement avec le dictateur tchadien en personne …

Compte-tenu des connections « oligarcho-poutiniennes » de son pote Vincent Crase évoquées ci-dessus, il est judicieux, à ce stade de notre petit résumé, de préciser que le véritable objet de la visite de Macron à Déby était la situation en République centrafricaine, où la gabegie françafricaine a permis, depuis un an, à tout un appareil de mercenaires russes de se positionner en protecteurs attitrés du frêle pouvoir théoriquement en place.

Poursuivons. Alors qu’il était encore permis de dire, pour qui voulait tenter de stopper cet entrelacs de « révélations » et d’en enterrer les résonances, que Benalla avait contacté Djourhi (un Benalla de Sarkozy), et rencontré Idriss Déby, pour ses seules « affaires » africaines, et que le fait qu’au même moment, Macron reçoive Sarkozy pour préparer son intervention du 10 décembre (« Macron, c’est moi en mieux » – dixit N. Sarkozy ; mais est-ce que Benalla, c’est Djourhi en mieux ? ), n’avaient bien entendu rien à voir l’un avec l’autre – et que seuls des « complotistes » pourraient, qui plus est, supposer des liens reliant ces deux séries de rencontres avec les connexions russes de V. Crase … -, à ce stade, donc, voici que Benalla vient lui-même interdire qu’on puisse s’en tenir là.

En effet, excédé, à ce qu’il paraît, de la réputation qui lui est faite, ce grand sentimental incompris choisit de faire savoir que de toutes façons, il s’entretient très souvent avec Macron, sur tous les sujets, et notamment sur les gilets jaunes !

L’assurance, très professionnelle, avec laquelle le journal Mediapart affirme que ces propos sont crédibles, achève d’enfoncer le clou.

Ah oui, on allait oublier : les voyages africains de Benalla ont été effectués avec son passeport diplomatique qu’officiellement il n’avait plus.

Donc, Macron est resté en relation, comme avec un très précieux conseiller, avec un délinquant qui frappait ses opposants, et qui aurait dû être, dans son dispositif initial, le chef suprême de la sécurité présidentielle, le prétorien de Jupiter. Ce très précieux conseiller est en relation avec le principal dictateur africain allié de la France et le visite avant Macron, ainsi qu’avec l’homme des affaires africaines scabreuses de Sarkozy, au moment précis où Macron laisse faire savoir qu’il est en relations étroites avec le même Sarkozy. Par ailleurs, le pote de Benalla, Crase (poète ésotérique-nazi à ses heures …), a été payé pour on ne sait quoi par un oligarque proche de Poutine. Ah oui, un dernier détail, Sarkozy s’est rendu en Russie peu de temps avant que ses entretiens si peu protocolaires avec Macron ne soient ainsi connus. Ah oui, autre détail, à une question sur une rumeur concernant un entretien que lui-même aurait eu avec Macron la veille de son intervention du 10 décembre, donc pratiquement en même temps que Sarkozy, Benalla a répondu d’une manière contournée qui ne confirme ni ne dément.

Excusez du peu ! Et parions qu’il y en aura d’autres de cet acabit ! Lequel acabit doit être bien mesuré. Disons-le, l’ampleur des casseroles macroniennes soutient la comparaison avec un Donald Trump, y compris leurs possibles excroissances « poutiniennes » via les Crase, Sarkozy et Djouhri, tout du moins afro-poutinienne, cela en dépit de l’image que ses derniers admirateurs se font du chevalier blanc Macron, censé nous protéger des Trump comme des Poutine. La comparaison porte sur l’ampleur réelle, non encore mesurée par la plupart des commentateurs, de la crise au sommet que révèle cette glissade ininterrompue.

Cela étant dit, elle n’est pas de même nature que celle qui touche, simultanément, Donald Trump. Les casseroles de ce dernier sont très anciennes, sans doute des liens mafieux avec les services russes vieux de plusieurs décennies, d’après ce que laissent comprendre les documents que le procureur Mueller laisse filtrer au compte-goutte.

Dans le cas de Macron, le processus est différent. Il a pris, pour des raisons que lui-même ne maîtrisait pas, la place qui avait été promise à Valls par Hollande (de la même façon, quoi que de manière moins maîtrisée, que Sarkozy avait pris la place promise à De Villepin par Chirac : dans les deux cas ce sont les événements sociaux qui ont liquidé le premier aspirant). Il a été couvé par quelques hauts représentants du capital financier et mis sur le marché électoral, gagnant « par effraction » selon ses propres termes. Il lui restait alors à jouer sur l’effet de choc de son élection et des circonstances de celle-ci pour « réformer » à toute allure tout en se constituant une base personnelle, une camarilla type V° République. C’est dans cette course de vitesse qu’il s’est pris les pieds lui-même, en raison de la résistance sociale, manifestée plus encore dans les EHPAD, chez les retraités, et dans les « grèves invisibles », qu’à travers les journées d’action intersyndicales CGT/FO/FSU/Solidaires.

Avec l’affaire Benalla éclatait au grand jour la dimension à la fois crapuleuse, et l’immense médiocrité d’une petite « société du 10 décembre » (comme on disait déjà au temps de Napoléon III), constituée à toute allure dans le mode « start up » cher à Macron. Or, à partir du moment où sa présidence s’enfonce dans la crise et menace d’emporter l’ensemble des institutions de ce régime avec elle, sa petite bande le lâche. On l’a vu au niveau gouvernemental avec les démissions des ministres politiquement les plus significatifs de son premier gouvernement. On le voit avec Benalla, et surtout avec la possibilité qu’a Benalla de peser toujours sur son propre dispositif. Du temps de De Gaulle, on avait le SAC et l’OAS. Sous Macron, nous avons Benalla et Crase – c’est vraiment « Napoléon le petit » ! Les termes même des petites colères de Benalla contre les « technocrates nuls » qui, selon lui, entoureraient Macron à présent qu’il n’est plus directement là pour le serrer de près, rejoignent les propos prêtés au président dans les rubriques de la page 2 du Canard Enchaîné.

Il ne s’agit pas là de faits anecdotiques, mais d’une crise de l’État d’une gravité exceptionnelle. La « société du 10 décembre » en mode start up a commencé à ruer contre son parrain présidentiel, parce qu’elle ne veut pas sombrer avec lui, ou plutôt parce qu’elle veut tirer le maximum de prébendes, au besoin en le faisant chanter, avant qu’il ne sombre. Comme la crise dite des gilets jaunes à l’échelle du pays, c’est là un développement inédit dans les annales des crises de l’État bonapartiste.

Nota : pour nos lecteurs qui seraient surpris de l’ampleur de ce que nous décrivons, nous précisons que ces lignes s’appuient exclusivement sur la compilation des articles du Monde, de Mediapart, de Libération et du Canard enchaîné des derniers mois.