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Légitime violence ?

Brève publiée le 12 janvier 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

http://www.regards.fr/societe/article/legitime-violence

Devant le constat de l’inefficacité des mobilisations traditionnelles face à l’obstination du pouvoir, transgresser l’interdit de la violence n’est peut-être pas une fin en soi, mais cela permet parfois de continuer à résister.

« Il semble acté que les manifestations pacifiques, les actions non-violentes, les débats, les votations, les occupations, les pétitions, les grèves, les positions des acteurs de terrains, les votes des députés n’ont aucun effet sur la détermination du gouvernement actuel. Alors peut-être devrions-nous lancer un large mouvement national de grèves de la faim. »

Le constat de Paul, militant insoumis, rédigé sur Facebook fin mai – lors des mouvements d’étudiants, est sans appel : l’impasse actuelle dans laquelle s’est enferrée la Ve République ne trouve plus d’issues dans les modes traditionnels et démocratiques de luttes. Et pourtant, l’écrivain Édouard Louis le rappelle dans son dernier ouvrage, Qui a tué mon père : les politiques, aussi bien au sens propre qu’au figuré, tuent les plus faibles, les plus dominés, les plus pauvres, bref ceux qui sont tout en bas de la pyramide sociale.

Alors du coup, comme nous le dit Antoine, l’un de ceux qui ont caillassé le McDo près de la gare d’Austerlitz en marge du défilé de la fête des travailleuses et des travailleurs du 1er Mai dernier : « On a quoi comme alternative ? On se laisse faire tranquillement et on tend l’autre joue ? » Rencontré à l’École normale supérieure (ENS) lors d’un colloque intempestif intitulé "Mort à l’université, vie au savoir", en présence du philosophe italien Giorgio Agamben et de l’économiste Frédéric Lordon, il poursuit : « Non, non, on leur montre qu’on n’entend pas se laisser faire ».

Définition de la violence

Ne pas se laisser faire, se défendre, déstabiliser, revendiquer différemment, par la violence, par la dégradation, par l’affrontement direct. Bien sûr, ça en effraie plus d’un : les partis traditionnels, les penseurs et les penseuses du politique dans ce que cela sous-entend de plus noble, beaucoup de militants et de militantes… tout ceux-là préfèrent le cadre apaisé du débat d’idées, de la revendication pacifique par les voies et moyens usuels de la république, en partant d’un postulat on ne peut plus simple : la violence et le rapport de forces physique ne peuvent induire, au mieux, que des victoires sur le temps court – autrement dit la révolution (violente) permanente est un mythe. Or eux préfèrent décidément le temps long.

Mais, l’un des nœuds du problème, lorsqu’on s’interroge sur la violence, est précisément sa définition. Entre la dégradation d’un bien public ou privé et la violence létale, en passant par les occupations, les séquestrations, les grèves (d’aucuns, pas forcément les plus avisés, parlent de "prise d’otages"), le spectre est des plus larges. Plus que ça, il est angoissant pour les tenants du pouvoir ou de l’opposition institutionnelle puisqu’ils représentent autant d’outils qui vont pouvoir être utilisés contre eux.

Pourtant, Jean, agriculteur dans le Gard qui n’hésite pas à monter dans son tracteur pour faire des démonstrations de force, nous l’affirme : « Fondamentalement, c’est quoi la différence entre aller saccager un champ de la FNSEA et une manifestation ? » Pour lui, pas grand chose : on peut inscrire ces deux actions dans des systèmes de pensée similaires : une action collective visant à marquer le point (et pas forcément des points) dans l’opinion publique, mais surtout à créer un rapport de forces avec le pouvoir. À une différence importante près, comme nous l’explique poétiquement Jean : « La violence court-circuite et, ce faisant, crée un arc lumineux plus fort qu’une simple marche ».

Par « arc lumineux », il faut comprendre attirer l’attention des médias et des réseaux sociaux. Il est vrai que ces deux types d’acteurs, malgré leurs grandes différences, sont très friands d’images de violence dont la viralité n’a d’égale que leur propension à générer des commentaires – positifs mais surtout négatifs. Reprenant à leur compte, parfois malgré eux, l’adage selon lequel "un bad buzz vaut toujours mieux que pas de buzz du tout", ils créent, par leur acte violent, une distorsion inattendue dans le long fleuve tranquille des revendications. Certes, le traitement est la plupart du temps négatif : on pointe leur "cannibalisation des luttes", on parle de "pulsions" et on les compare à des "délinquants" – on va même jusqu’à leur refuser toute pensée construite. Pourquoi ? Pour les dégâts engendrés dans l’opinion publique. Ce rapport à cet étrange objet dont Pierre Bourdieu avait pourtant récusé l’existence, est central dans le rejet de la violence par les patrons du Parti communiste français (PCF), de La France insoumise, de la Confédération générale du travail (CGT) et des principales associations, bref de la gauche dans son sens plus général.

La colère sous le désespoir

Dans les rangs de la gauche critique, le rapport entretenu avec la violence populaire est complexe et surtout changeant. Si, dans les textes fondamentaux même de la CGT ou du PCF, était inscrite la nécessité de l’usage de la violence pour renverser l’ordre bourgeois, aujourd’hui, les dirigeants de ces mêmes organisations sont beaucoup moins enclins à utiliser ce concept. Pourtant, encore très récemment, on se souvient du jeu d’équilibristes auquel ils se prêtaient, refusant de condamner catégoriquement la violence tout en s’en détachant, dans une certaine mesure.

Que ce soit la quête de l’hégémonie culturelle, de l’humain d’abord ou de l’émancipation des travailleuses et des travailleurs, peu sont ceux estimant que l’on peut se passer d’une tête souriante et télégénique pour porter ses idées. Dès lors, il est bien naturel que des anonymes encagoulés, dont le mode d’action est avant tout une interrogation, soient de nature à effrayer. Pourtant, aujourd’hui, un peu partout dans la gauche, on pointe les blocages des mécanismes institutionnels et médiatiques qui permettraient à notre démocratie de véritablement constater – ou même simplement donner – le pouvoir au peuple. Assez logiquement, on entend donc de plus en plus souvent, dans les manifestations traditionnelles, des remarques cyniques et pleines de désillusions concernant ce mode de revendication.

« La violence, celle des Black blocs et des totos, c’est pour des bourges en mal d’action. » C’est exactement le type d’assertion très péremptoire qui fait florès sur les réseaux sociaux dans les sphères militantes de gauche, qu’elle soit politique ou associative, dès que surviennent des violences en marge des manifestations traditionnelles. Au-delà du fait qu’il repose sur une réalité sociologique très douteuse, il traduit le plus souvent l’impossibilité de dépasser des expériences personnelles qui se seraient mal passées. Loin d’être des "lâches" comme on l’entend et le lit souvent, ils sont probablement avant tout des désespérés des systèmes traditionnels qui veulent tenter « une approche plus frontale – et brutale des problèmes », pour reprendre les mots d’Antoine.

« À quoi ça sert de marcher d’un point A à un point B, gentiment et avec le sourire, si derrière, le gouvernement n’en a rien à foutre et a déjà rédigé son communiqué de presse, réaffirmant sa fermeté face à une mobilisation qui serait faiblarde, chiffres de la police à l’appui ? »

Le questionnement de Jacques, un ancien militant de la CGT, est assez légitime et s’inscrit dans la droite ligne des interrogations de toute une partie de la gauche qui lutte dans la rue : pourquoi essayer sans arrêt d’utiliser les mêmes outils, à savoir le vote et les mobilisations populaires dans la rue, si l’on n’a jamais vraiment gagné la partie depuis cent ans qu’on les pratique ?

Dès lors, il n’est pas rare d’entendre qu’un "bon coup de poing dans la gueule de l’oligarchie", ça pourrait (r)établir un rapport de forces. "Nécessairement inefficace", répondent en cœur les tenants des partis, des syndicats et des associations traditionnelles. Mais la lassitude de certains de ceux qui luttent, tous les jours ou épisodiquement, doit être perçue à l’aune de la violence exercée par les structures actuelles du pouvoir. Parce que, comme on le dit assez souvent dans les colonnes de Regards, Emmanuel Macron et ses prédécesseurs, nombre de dirigeants de grandes entreprises et leurs actionnaires, les néolibéraux à qui on a donné le pouvoir n’y vont, et depuis pas mal de temps, pas de main morte. Largement de quoi éveiller, réveiller, voire attiser la colère. Et la colère, quand elle ne s’exprime pas, finit toujours par exploser. Le syndrome de la cocotte-minute : c’est mécanique.

Droit d’insurrection

Les inégalités se creusent, les rapports de forces entre les plus dominés et les plus dominants sont loin de l’équilibre, les perspectives quant à l’accès à l’éducation, à l’emploi, à la santé, aux loisirs pour toutes et tous sont de plus en plus bouchées, on licencie, on exploite, on paupérise, on exclue. Un responsable CGT-Cheminots nous le glisse même : « On est à bout ». La conclusion est donc immédiate pour lui : « La violence que l’on subit autant que celle dont on est à l’origine nous empêche de dormir, mais c’est précisément là qu’est son utilité ». Loin d’une simple loi du Talion ou d’une réaction épidermique et incontrôlée, il faudrait donc penser la violence comme un inaboutissement nécessaire. Mais, là où le bât blesse le plus, c’est lorsque les théoriciens essaient de s’y frotter.

« Lorsqu’on a un agenda politique, on ne peut pas théoriser la violence », rappelle souvent l’historien Roger Martelli. Force est de constater qu’il a l’histoire de son côté et qu’avec cette lecture, on ne peut totalement lui donner tort. Pour autant, il faut à ce stade distinguer les violences : on ne peut faire même cas de la violence destructrice de biens privés – s’en prendre à un McDonald’s ou à un distributeur de billets par exemple – et celle, potentiellement létale, qui consisterait à agresser des personnes. Seulement, on les regroupe bien trop souvent car l’affrontement avec ce que l’on appelle les forces de l’ordre, à savoir la police et l’armée, vient souvent faire glisser la première vers la seconde.

C’est donc une peur, sans doute assez légitime, de l’absence de possibilité réelle d’encadrement d’affects émotionnels trop puissants, qui serait à l’origine de la défiance de la violence. Et de revenir, de facto, à la traditionnelle détention du monopole de la violence légitime par l’État, et uniquement par l’État. Seulement, d’aucuns considèrent aujourd’hui l’État comme un ennemi : on le désigne souvent comme raciste, aux mains des lobbies, destructeur de la cohésion sociale… Peut-on faire feu de tout bois lorsque les agressions à l’encontre de pans entiers de notre société sont aussi importantes qu’actuellement ?

Édouard Louis, auteur de Histoire de la violence, poursuit ainsi son travail sur la violence à travers la littérature pour décrire la violence symbolique, celle qui s’exprime dans les quartiers populaires, les foyers modestes, les personnes précaires. « La politique est une question de vie ou de mort pour les dominés », affirme-t-il. Et d’ajouter : « L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour te détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. » Peut-on considérer, face à cette réalité, qu’il y a lieu de convoquer la légitime défense pour que le peuple ait recours à la violence ? En 1793, la réponse eut été évidente : l’insurrection est un droit. En effet, la Constitution de 1793, mise à l’écart du bloc de constitutionalité en vigueur actuellement, précise à l’article 35 :

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Et de se dire qu’il est décidément temps que le peuple et chaque portion du peuple retrouvent pleinement leurs droits. À moins qu’une révolution ne passe par là… pour tout réécrire. À commencer par une nouvelle Constitution ?

Pablo Pillaud-Vivien