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Philippe Poutou, sous le capot
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Par Hervé Le Corre

Malgré les échecs et les résignations, l’ouvrier et leader d’extrême gauche continue de se battre contre la fermeture de son usine Ford.
«On n’est pas fatigués», entend-on souvent chanter dans les manifs sur l’air de lampions parfois vacillants. Pour bien faire comprendre à ceux d’en face qu’on ne lâchera pas l’affaire. «On lâche rien, on lâche rien», affirme-t-on aussi. Philippe Poutou est l’incarnation de ces slogans qui ne sont pas que les imprécations d’une pensée magique destinée à entretenir le moral des troupes. Ils témoignent chez lui d’une vraie force, d’un courage profond, d’une conviction viscérale, d’une éthique.
Ford Blanquefort.Après trois ans d’intérim, il est embauché le 1er octobre 1999. «Au rythme où ça va, je risque d’être licencié le 1er octobre 2019.» Il adhère aussitôt à la CGT, premier syndicat de l’usine. L’usine. Douze ans de lutte. Douze ans de vie. Philippe Poutou utilise constamment un «nous» qui dit assez bien sa conviction : le collectif, «l’équipe syndicale», est bien plus que l’addition d’individus déterminés. C’est une force démultipliée qui agit. Tout juste concède-t-il que son exposition médiatique lors des deux campagnes présidentielles du NPA a aidé à rendre plus visible la lutte des Ford quand de nombreuses boîtes se battent dans l’indifférence générale des médias.
Action.«En 2007, on a lancé la mobilisation, massive, dès la première alerte. On a anticipé sur leurs intentions, et ça les a impressionnés. Ils ont décidé de réinvestir sur le site. Et nous, on a gagné en crédibilité auprès des élus, de l’Etat : on savait de quoi on parlait. Cette usine était viable. Ford n’a pas respecté l’accord de 2013 [maintien des emplois, ndlr] avec les pouvoirs publics : la justice l’a condamné pour ça.» En 2018, le couperet tombe. L’usine sera fermée. «Ministres et élus locaux ont crié à la trahison, feignant la surprise. De fait, on n’a cessé, durant toutes ces années, d’alerter sur les intentions réelles de Ford. Tout le monde savait que le site était en sursis. Quand les uns ou les autres prétendent obliger Ford à payer, ça relève de la naïveté ou de l’aveuglement. Tout a été prévu, provisionné par la compagnie, depuis des années.»
Après un début de mobilisation important, la fièvre retombe. «Les collègues sont plutôt spectateurs de ce qui leur arrive. Résultat d’années de tension et d’usure.» L’équipe militante, alors, se met à douter : le moral en prend un coup. Philippe Poutou et ses copains se remettent en cause : incertaine, leur détermination vacille parfois. Mais l’envie un matin de tout laisser tomber est vite dissipée par une discussion avec quelques collègues. Il faut avoir la force alors de ne pas céder au découragement, de maintenir la cohésion du groupe malgré les engueulades, «les copains qui craquent, qui claquent la porte, puis reviennent». La camaraderie, l’amitié font le reste.
Fraternité de la lutte.Cette passivité des salariés, cette résignation se rencontrent partout. Poutou avoue qu’il a du mal à les comprendre : «Alors que toutes les conditions seraient réunies pour que ça pète, il y a peu de riposte. On a connu tant de défaites, de déceptions… L’absence d’horizon politique pèse lourd, bien sûr. Se battre, ici, pour nos emplois, et après on fait quoi pour changer les choses ?» Dans ce contexte, qu’est-ce qui fait tenir le militant ? «La colère. L’indignation et la révolte face au cynisme de Ford. C’est comme ça que, dans l’équipe, on s’est tenu chaud.» Il évoque, l’air heureux, la solidarité qui entoure ce combat. Le soutien d’artistes, d’intellectuels. Les concerts (Bernard Lavilliers, puis Cali) pleins à craquer. Un livre : Ford Blanquefort, même pas mort ! (éd. Libertalia). Se battre pour sa dignité. C’est ce qui permet de tenir debout et d’éviter l’effondrement personnel et collectif. Les travailleurs de l’usine Ford ont peut-être baissé les bras mais ne courbent pas l’échine.
Le militant politique, porte-parole du NPA, a du mal à situer son action dans cette situation. Sa position l’aide à élargir le champ de la réflexion. Mais les défaites sociales et politiques s’accumulent, et il devient difficile d’ouvrir des perspectives. D’où un certain désarroi qu’il n’est pas le seul à éprouver, combattu par un volontarisme de l’action «Il faut y aller quand même. Ne pas se taire. Porter le plus fort possible cette parole, même fragile. J’ai le sentiment de planter un drapeau dans un champ de ruines, persuadé qu’un jour d’autres le reprendront. C’est pour demain qu’on lutte.»
Bien sûr, il y a les gilets jaunes. Ils remettent un peu de mouvement, d’agitation. Malgré leur méfiance, voire leur opposition au mouvement ouvrier traditionnel, ils portent une colère largement ressentie par la majorité des citoyens. Mais quelles perspectives ? Interrogations, sentiment d’être politiquement décalé, malgré le bon accueil qu’il a reçu dans les cortèges bordelais. Identifié comme un des leurs, de leur côté. Mais après ? Le doute, le questionnement sont aussi des vertus révolutionnaires. Ce qui aide à tenir, aussi, c’est la vie.
S’ouvrir, fuir, de temps en temps, vers des ailleurs. Voyager en famille, avec Béa et les enfants. Des week-ends de parenthèses. Se laisser aller, marcher dans des villes étrangères, s’émerveiller. Il cite Bruges, Amsterdam. L’Italie. Large sourire. «En Italie, tout est beau. Tout est bon. La bouffe…» Récemment, Naples. Le sublime désordre de cette ville. La vie débordante de ses quartiers populaires. Echappées belles. Et puis les livres. «Je ne lis pratiquement pas, ou plus, de textes politiques. Mais des romans, ça oui ! Qui sont souvent capables de dire plus que bien des essais ou des études sociologiques.» Il cite Retour à Reims, de Didier Eribon. Edouard Louis. Sorj Chalandon, auteurs dont la lecture l’a impressionné et nourri. Il attrape un livre de Roberto Saviano, Piranhas : «C’est puissant. On comprend tout de ce qui se joue dans certains coins d’Italie.» Poutou dit sa passion pour Erich Maria Remarque, dont il a lu tout ce qui a été traduit, depuis A l’ouest rien de nouveau jusqu’à ses derniers livres, taraudés par l’idée de la mort. Le cinéma ? Evidemment ! «On va à l’Utopia et on découvre des univers inconnus.» Des films japonais, Une affaire de famille de Hirozaku Kore-eda, ou chinois, A Touch of Sin de Jia Zhangke, l’ont marqué. Ou bien mexicains, comme le Violon de Francisco Vargas, ou américains, comme Nebraska (Alexander Payne).
Et soudain, il parle de Charlie Chaplin, dont il connaît aussi bien les grands films que les courts. L’homme s’illumine. Il mime la scène du vol des saucisses dans Une vie de chien. Et il revoit la scène des Temps modernes où Chaplin, ayant ramassé par hasard un drapeau rouge, se retrouve à la tête d’une manifestation ouvrière. «Aujourd’hui, quand tu brandis un drapeau rouge, il n’y a personne derrière toi !» Il rit, un peu triste, peut-être. Qui peut affirmer que l’avenir est écrit et que les temps ne deviendront pas «modernes», pour de bon ?
1967 Naissance.
1999 Embauché chez Ford Blanquefort.
2012 Candidat du NPA à la présidentielle.
2017 Encore candidat à la présidentielle.
2018-2019 Ford annonce la fermeture de l’usine. Actions contre le projet.




