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Samuel Hayat sur le mouvements des Gilets jaunes
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
L’Humanité, 15 mars 2019
Avec un travail mêlant l’histoire sociale comme la théorie politique, Samuel Hayat a récemment contribué à l’ouvrage collectif Le fond de l’air est jaune. Comprendre une révolte inédite (Seuil). Entretien.
En quatre mois, si la mobilisation publique des gilets jaunes peut paraître en reflux, ce que le mouvement porte l’est-il ?
SAMUEL HAYAT La longévité du mouvement n’a pas beaucoup d’équivalent dans l’histoire récente des mouvements sociaux ; les prédictions ou analyses en termes de reflux doivent être effectuées avec précaution. Les revendications centrales qu’il soulève, en termes à la fois de demande de justice fiscale et sociale et de demande démocratique, n’ont pas été prises en considération par le président de la République et le gouvernement. Les insatisfactions révélées vont au-delà même de ce à quoi un gouvernement pourrait répondre, c’est pour cela qu’il pourrait s’installer dans le paysage. Il vient articuler des demandes pas spécifiques à la France, et qui mettent en cause le compromis sur lequel s’est fondé le système représentatif. À savoir une dévolution un peu inconditionnelle des pouvoirs des citoyens aux élus, en échange d’un traitement qui soit à la faveur de la majorité des citoyens. Mais les gouvernements sont amenés, depuis des décennies, à trancher en faveur des intérêts des grandes entreprises contre ceux des citoyens. Avec Macron, continue une soumission structurelle au capitalisme de plus en plus vue par les citoyens comme incompatible avec la prise en compte de leurs intérêts.
N’y a-t-il pas un refus quasi organique d’accepter une forme d’organisation pyramidale ? Les têtes du mouvement qui ont voulu devenir tête de liste aux européennes ont fini… la tête coupée.
SAMUEL HAYAT En fait, depuis le départ, le mouvement n’a cessé de vouloir s’organiser, n’a cessé de créer du lien entre groupes, et a tout de même fait émerger des figures. Il ne porte donc pas tant un refus du porte-parolat qu’un refus de l’entreprise politique, c’est-à-dire le refus de ce qui a constitué au XXe siècle le cœur du gouvernement représentatif : la forme parti. Que le parti se revendique comme tel, ou se dissimule derrière l’appellation de mouvement, comme La République en marche ou la France insoumise. Le mouvement des gilets jaunes vient à la fois renforcer ce mouvement, entamé de longue date, de critique radicale des partis, et en même temps propose une solution qui n’est pas celle du néolibéralisme – le règne des experts – mais celle du règne des citoyens. En cela, il vient articuler une revendication de participation directe qui a en France une histoire longue, et qui se monte depuis au moins à Mai 68. Avec une nouveauté : les gilets jaunes défendent une participation qui vient remplacer la politique partisane, et non plus seulement s’y ajouter.
Derrière cette espèce d’agora grecque 2.0, ne sent-on pas moins une volonté de révolution que de nostalgie d’un contrat social passé ?
SAMUEL HAYAT Il y a les deux, je crois. Ceux qui sont entrés dans le mouvement ne l’ont pas fait pour la révolution, mais pour faire valoir des revendications citoyennes, sur les questions fiscale et démocratique. Mais l’enchaînement des événements, et le fait notamment de se retrouver face à une répression d’État à la fois extrêmement violente et vue comme très illégitime au regard des revendications modérées, voire conservatrices, ce fait-là a clairement amené des gens à radicaliser progressivement leur discours, et à passer de la revendication d’un retour à un ordre juste à des revendications plus pointées vers une transformation radicalement démocratique du système.
Samuel Hayat
Chargé de recherche au CNRS
Entretien réalisé par Lionel Venturini





