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Julian Assange : pourquoi j’ai fondé WikiLeaks

Assange

Brève publiée le 14 avril 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.courrierinternational.com/article/dans-nos-archives-julian-assange-pourquoi-jai-fonde-wikileaks

Le fondateur de WikiLeaks a été arrêté le 11 avril 2019, après sept ans passés dans l’ambassade d’Équateur à Londres. En juillet 2011, Courrier international  publiait un grand entretien avec Julian Assange, interrogé par le spécialiste d’art contemporain Hans Ulrich Obrist. Son parcours, son regard sur l’actualité de l’époque, pourquoi il a lancé WikiLeaks : nous republions ici les principaux extraits de cet interview.

Le dimanche 27 février [2011], après plus de trois heures de voyage depuis Londres, je suis arrivé à Ellingham Hall, le manoir de style géorgien proche de la côte est de l’Angleterre que Vaughan Smith [un ancien militaire britannique aux idées libertariennes devenu journaliste et exploitant agricole] a mis à la disposition de Julian le temps que la justice britannique se prononce sur son extradition vers la Suède. Dans le salon de cette pittoresque demeure qu’il qualifie de “cage dorée”, nous avons bu beaucoup de café et longuement parlé de sa vie, de son nomadisme, de ses débuts, de la création de WikiLeaks, de ses séjours en Egypte, au Kenya, en Islande et ailleurs, de sa formation scientifique et des fondements théori­ques de WikiLeaks.

Je ne me suis pas intéressé à son dossier judiciaire ni à sa vie privée, mais à ses activités publiques en tant que visage de WikiLeaks, ainsi qu’aux expériences et au cadre philosophique qui inspirent un projet aussi éminemment polémique. 

Racontez-nous les débuts.

Julian Assange : J’ai grandi en Australie dans les années 1970. Comme mes parents étaient dans le théâtre, j’ai vécu un peu partout, dans plus de cinquante villes, et j’ai fréquenté trente-sept écoles différentes. C’étaient souvent des bourgades rurales, alors j’ai vécu un peu à la Tom Sawyer – je montais à cheval, explorais des grottes, pêchais, plongeais et faisais de la moto. Mais il y a eu aussi d’autres événements, comme à Adélaïde, où ma mère aidait à sortir des documents de Maralinga, le site d’essais nucléaires britannique situé dans l’outback. La police fédérale australienne nous a placés, un messager, ma mère et moi, en garde à vue pendant une nuit.

J’étais un enfant très curieux, toujours désireux de connaître le pourquoi des choses et d’abattre les obstacles au savoir. Si bien que vers 15 ans j’ai commencé à casser les systèmes de cryptage destinés à empêcher le partage des logiciels. Puis j’ai fait de même avec les systèmes visant à dissimuler des informations dans les ordinateurs de l’Etat. Avant Internet, l’Australie était très provinciale, et c’était un grand plaisir de pouvoir accéder intellectuellement au monde extérieur, de le parcourir et le comprendre. Pour quelqu’un de jeune et de relativement coupé du reste du monde, être capable de pénétrer dans les en­trailles du commandement de la 8e Air Force du Pentagone [les forces aériennes stratégiques, notamment nucléaires] à 17 ans était une expérience jubilatoire. Mais notre groupe, qui gravitait autour du magazine underground que j’avais fondé, a été pris dans d’un coup de filet de la police fédérale. C’était une grosse opération. Mais je pensais que je devais faire partager à d’autres les richesses que j’avais découvertes sur le monde, leur apporter cette connaissance, et j’ai donc jeté les premières bases d’Internet en Australie. J’ai passé plusieurs années à apporter Internet aux gens via le fournisseur d’accès que j’avais créé, puis me suis mis en quête d’un nouveau défi intellectuel à relever.

Il vous manquait donc quelque chose ?Il manquait en effet quelque chose. Cela m’a amené à utiliser la cryptographie pour protéger les droits de l’homme de manière novatrice et, au bout du compte, ce que je faisais dans le domaine des mathématiques, de la physique et du militantisme politique, tout cela semblait s’emboîter et montrer qu’il y avait une limite à ce que je faisais – et à ce que le reste du monde faisait. Il n’y avait pas suffisamment d’informations disponibles dans nos archives intellectuelles communes pour expliquer la façon dont le monde fonctionne réellement. Il nous manque un des piliers de l’Histoire. Il y a trois types d’information. Le premier est le savoir. Il est généré et entretenu par une industrie ou un lobby : comment fabriquer une pompe hydraulique, comment obtenir de l’acier et d’autres alliages, comment cuisiner, etc. Mais, comme ce savoir fait partie des processus industriels courants, il y a une économie qui fait circuler cette information et l’utilise. Ainsi, le travail de préservation est déjà accompli.

C’est en quelque sorte implicite.Il y a un système qui l’entretient. Et puis il y a un deuxième type d’information dans nos archives intellectuelles. Celui-là n’a plus d’économie derrière. Il est entré dans les annales. Il est là, à portée de main. Il peut se dégrader peu à peu, disparaître lentement. Des livres ne sont pas réimprimés et le nombre d’exemplaires disponibles diminue. Mais c’est un processus lent, parce que personne ne tente activement de dé­truire ce type d’information. Et puis il y a l’information de type 3, qui est celle qui m’intéresse en ce moment. C’est l’information que certains s’efforcent activement d’empêcher d’entrer dans les annales. L’information de type 3 est supprimée avant ou après publication. Si l’information de type 3 circule, on s’efforce aussitôt de la faire disparaître. Ce troisième pilier de l’information nous a été dissimulé de tout temps. Dès lors, si l’on part du principe que la vie civilisée s’édifie autour de la compréhension du monde, alors il y a un gros trou dans notre compréhension. Or nous voulons un monde juste et civilisé – et par civilisé je ne veux pas dire industrialisé, mais un monde où les gens ne font pas des choses stupides, où ils adoptent un comportement plus intelligent.

Quand on se penche sur vos débuts avant WikiLeaks, on découvre que vous avez été pour beaucoup dans le développement d’Internet en Australie, mais aussi que vous avez été un des premiers hackers. Vous avez cosigné un livre intitulé Underground [Equateurs, 2011]. J’aimerais en savoir plus sur vos activités de hacker et sur ce livre, car il me semble être la base sur laquelle beaucoup d’autres choses ont été construites par la suite.A la fin de mon adolescence et jusqu’à l’âge de 20 ans, j’ai été un hacker tout en faisant mes études à l’université de Melbourne. Et j’éditais un magazine underground intitulé International Subversive. Nous faisions partie d’une communauté internationale de hackers clandestins. C’était avant que les continents ne soient reliés par Internet, mais nous avions d’autres moyens pour établir des liaisons internationales. Chaque pays avait son propre Internet, ou quelque chose de ressemblant, mais le monde dans son ensemble était intellectuellement balkanisé, avec des systèmes et des réseaux différents.

Comme le Well aux Etats-Unis.Oui, ou Arpanet, qui reliait les universités américaines. Ou encore ce qu’on appelait x.25, un réseau géré par les sociétés de télécommunications, et que les banques et les grandes entreprises utilisaient pour relier différents systèmes. Nous autres, les membres de la communauté underground, nous tombions parfois les uns sur les autres dans les profondeurs de ces réseaux. Ou alors nous nous retrouvions autour de points d’eau clandestins comme QSD en France ou Altos en Allemagne. Mais c’était une toute petite communauté, avec peut-être vingt personnes de très haut niveau qui pouvaient se déplacer librement et régulièrement à travers le monde. Avant l’avènement d’Internet, c’était une communauté restreinte, active et motivée. Puis elle a investi le réseau Internet alors qu’il en était au stade embryonnaire et qu’il était encore réservé aux chercheurs, aux sous-traitants de l’armée américaine et au Pentagone. C’était un formidable terrain de jeu international où se croisaient scientifiques, hackers et pouvoir. Pour quelqu’un qui voulait comprendre le monde, qui développait sa propre philosophie du pouvoir, c’était une époque passionnante. Puis un jour nos téléphones ont été mis sur écoute, il y a eu plusieurs descentes de police qui ont débouché sur presque six ans de procédure judiciaire. Le livre parle de moi, mais j’ai délibérément minimisé mon rôle afin de faire ressortir celui de l’ensemble de la communauté, aux Etats-Unis, en Europe, au Royaume-Uni et en Australie.

Cela n’a-t-il pas créé une sorte de réseau entre ces différentes scènes locales ? A l’époque, vous aviez également la réputation d’être un hacker éthique.C’est vrai, mais je crois que la plupart des hackers de l’époque avaient une éthique, parce que c’était le principe des meilleurs d’entre eux. N’oubliez pas qu’il s’agissait d’un nouvel horizon intellectuel et qu’il y avait des gens très jeunes là-dedans. Il fallait d’ailleurs que ce soient des jeunes, parce que cela nécessitait des facultés d’adaptation mentale. Du fait que c’était un nouvel horizon intellectuel, nous avions toute une série de gens très brillants, même s’ils n’avaient pas tous suivi une formation en bonne et due forme.

Durant votre période hacker, étiez-vous inspiré par les idées anarchistes ?Personnellement, non. La tradition anarchiste, incarnée par des figures comme Pierre-Joseph Proudhon ou Pierre Kropotkine, ne faisait pas partie de mes références. J’étais plutôt influencé par des gens comme Alexandre Soljenitsyne, les antistaliniens qui avaient publié Le Dieu des ténèbres [dénonciation du stalinisme signée en 1949 par six anciens communistes : Louis Fischer, André Gide, Arthur Koestler, Ignazio Silone, Stephen Spender et Richard Wright] et toute la tradition radicale américaine jusqu’aux Black Panthers.

Les mouvements de libération.

Oui, les différents mouvements de libération – pour leur dimension émotionnelle et leur force de volonté, pas pour leur contenu intellectuel. On retrouve cette tradition dans certaines autres choses que j’ai faites plus tard, comme les cypherpunks, en 1993-1994.

L’année 1994 a sans doute marqué l’apogée du micromouvement cypherpunk [mot-valise composé de cypher, “cryptage”, et de punk]. Cypherpunk est un jeu de mots sur “cyberpunk”, terme que les vrais hackers ont toujours trouvé absurde – nous étions les véritables cyberpunks, alors que les autres ne faisaient qu’en parler et faire des pastiches artistiques de notre réalité. Les cypherpunks rassemblaient des Californiens, des Européens et des Australiens. Nous avons compris que nous pouvions changer la nature de la relation entre l’individu et l’Etat au travers de la cryptographie. Je ne dirais pas que nous nous inscrivions dans la tradition politique libertaire. Nous étions plutôt libertaires par tempérament, des personnes capables de raisonner à partir d’abstractions, mais désireuses de les transposer dans la réalité. Il y en avait beaucoup parmi nous qui étaient très calés en hautes mathématiques, en cryptographie ou en physique et qui s’intéressaient à la politique et trouvaient qu’il fallait changer la relation entre l’individu et l’Etat, et que les individus devaient faire obstacle, d’une façon ou d’une autre, aux abus de pouvoir des Etats.

Est-ce le fondement de WikiLeaks ?Oui et non. WikiLeaks est le résultat de beaucoup de courants de pensée qui n’ont aucun lien avec les idées qui circulaient dans la communauté cypherpunk. Mais le recours aux mathématiques et à la programmation pour contenir le pouvoir de l’Etat, ça c’était vraiment au cœur du mouvement cypherpunk.

Et vous étiez l’un de ses protagonistes ?En effet. Il n’y a pas vraiment eu de membre fondateur ou de philosophie fondatrice, mais il y a eu des principes de départ, des gens comme John Young, Eric Huges et Timothy C. May, tous californiens. Nous formions un cercle de discussion, un peu comme le cercle de Vienne et son positivisme logique. Une série d’idées et de valeurs ont peu à peu émergé de nos échanges. L’intérêt pour nous était simple. Il ne s’agissait pas seulement du défi intellectuel consistant à élaborer ou à déchiffrer des codes et à mettre les gens en relation par des méthodes nouvelles. Nous étions mus par une conception assez inédite du pouvoir, à savoir qu’avec un peu de talent mathématique on pouvait de façon très simple – cela paraît complexe d’un point de vue abstrait, mais simple quand on sait ce dont les ordinateurs sont capables – permettre à n’importe quel individu de dire non au plus puissant des Etats. Ainsi, si nous convenons vous et moi d’un certain code et qu’il soit mathématiquement solide, même si une superpuissance mobilise toutes ses forces pour le déchiffrer, elle n’y parviendra pas. En ce sens, les mathématiques et les individus sont plus forts que les superpuissances.

Etait-ce une révélation qui a ensuite mené à WikiLeaks ?Il n’y a pas eu qu’une seule révélation. WikiLeaks, ce sont beaucoup d’idées différentes mises bout à bout et des conditions économiques qui font que ce n’est pas cher à réaliser. Il y a certaines révélations, comme ma théorie du changement, comprendre ce qu’il est important de faire dans la vie, comprendre quelle information est importante et laquelle ne l’est pas, des idées sur la façon de protéger une telle entreprise, et beaucoup de petites innovations techniques

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Hans Ulrich Obrist