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    À la recherche d’un bon indice des prix : une gageure ?

    économie

    Brève publiée le 15 avril 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2019/04/11/a-la-recherche-d-un-bon-indice-des-prix-une-gageure

    JEAN-MARIE HARRIBEY

    Jean-Marie Harribey

    La collection « Repères » s’est enrichie d’un nouvel ouvrage, L’indice des prix à la consommation (La Découverte, 2019), de Florence Jany-Catrice. L’auteure, connue pour ses travaux sur le renouvellement des indicateurs de richesse, propose ici un état des lieux des discussions théoriques, techniques et politiques au sujet de la mesure de la hausse des prix dans le temps. L’inflation a quasiment disparu du paysage économique depuis plusieurs décennies, mais elle continue d’être scrutée avec une attention qui confine à l’obsession par les dirigeants politiques, les banquiers centraux et les financiers dont on comprend l’hostilité à son égard, tandis que les travailleurs-consommateurs se soucient du pouvoir d’achat de leurs salaires. On ne s’étonnera donc pas qu’on ait besoin d’un instrument pour mesurer le phénomène, sinon pour acter sa disparition.

    Florence Jany-Catrice (FJC) propose un tour d’horizon des méthodes statistiques utilisées pour mesurer la variation des prix, des controverses qui émaillent toute l’histoire des indices de prix, ainsi que des difficultés quasi insurmontables pour départager ce qui relève d’une variation « pure » des prix et ce qui relève de la transformation qualitative des biens et des services qui vient brouiller la représentation du niveau des prix. Concrètement, le premier avantage sera de mesurer l’évolution du PIB en volume, une fois que le PIB nominal en valeur sera déflaté par le taux d’inflation..

    Le premier chapitre du livre dresse l’inventaire des outils statistiques les plus utilisés. Ce chapitre sera sans doute très apprécié des étudiants pour connaître les indices de Laspeyres, de Paasche et de Fisher. Le premier est le plus élémentaire : il consiste à appliquer à des quantités de biens consommées à l’époque choisie comme base les prix de cette époque, puis les prix de l’époque suivante. On fait donc comme si les biens utilisés n’avaient pas changé ni en quantité ni en qualité. On voit immédiatement la commodité du calcul de l’indice de Laspeyre, mais en même temps sa faiblesse.

    L’indice de Paasche présente la configuration et les défauts inverses : on considère les prix comme stables entre deux périodes et on les applique à des quantités qui varient de l’une à l’autre. L’indice de Fisher est une manière de combiner les deux précédents en prenant la racine carrée de leur produit. Mais on verra par la suite qu’un problème crucial reste entier : non seulement, la variation de la valeur des dépenses « combine une variation des quantités et des prix », mais « depuis les années 1960, les raisonnements économiques énoncent plus précisément que la variation de la valeur combine une variation des prix, une variation de quantité et une variation de qualité » (p. 22).

    Le chapitre 2 se penche sur l’histoire assez mouvementée des indices de prix, notons-le, en France comme ailleurs. Au début du XXesiècle, on commence par suivre l’évolution des prix d’un panier de 13 biens à Paris et dans quelques villes de province. Puis, le panier grossit progressivement, et FJC énumère huit générations de l’indice des prix dans notre pays, de 1917 à 2016 (voir un tableau synthétique p. 32-34). Pendant ce siècle, les discussions vont bon train pour constituer des budgets-types au fur et à mesure que l’indice des prix à la consommation va servir d’instrument pour conditionner la politique d’indexation des salaires qui sera institutionnalisée après la Seconde Guerre mondiale. Un moment fort de cette histoire, de 1972 à 1998, sera la concurrence née de l’initiative de la CGT de construire et de publier son propre indice à partir d’un budget censé être plus représentatif de l’évolution du pouvoir d’achat ouvrier, face à celui de l’INSEE jugé trop éloigné du budget des catégories populaires.

    Le calcul d’un indice des prix ne peut être séparé de l’évolution économique et des rapports de force dans la société. C’est ainsi que la financiarisation de l’économie à partir des années 1980-1990 suscitera des velléités de mesure de l’inflation pour préserver au mieux la rente financière. Par ailleurs, un indice sans le tabac apparaît à côté de l’indice comprenant le tabac.

    Le chapitre 3 examine les conséquences du traité de Maastricht et de la construction de l’euro sur l’indice des prix à la consommation. Celui-ci est désormais sous l’œil des politiques pour veiller à ce que l’inflation de dépasse pas 2 % par an, que les budgets des États européens ne dépassent pas un déficit de 3 % par rapport au PIB et que la dette publique reste inférieure à 60 % du PIB. Encore faut-il disposer d’un indice des prix à la consommation harmonisé pour coordonner et comparer l’observation des prix dans un grand nombre de pays. L’IPCH est un indice couvrant la dépense monétaire de consommation finale des ménages (p. 56). Facile à dire, mais moins pour le faire, car on exclut les dépenses d’achats de biens immobiliers, considérés comme un investissement des ménages. Dès lors, les différences d’accès à la propriété selon les pays sont de nature à modifier les paniers retenus pour suivre les prix. On voit donc qu’une politique du logement ou une politique de la santé peuvent avoir une grosse influence sur le suivi des prix. Déjà, une leçon se dégage : un calcul d’indice des prix est de l’ordre de l’économie politique, au sens premier de cette notion. 

    Et FJC nous conte par le menu les affres de l’INSEE lorsqu’il s’est agi de savoir si le passage à l’euro avait provoqué ou non une accélération de la hausse des prix. Bien sûr que non, diront les experts. Pas sûr, aurait pu dire Madame Michu. On sait que les météorologues ont pris l’habitude de nous délivrer la température objective et la température ressentie. Eh bien, on constate aussi qu’il y a un écart non négligeable entre l’inflation mesurée par l’IPCH et l’inflation ressentie par les individus : les graphiques donnés par FJC (p. 62-63) sont  d’une netteté sans pareille, car, avant l’euro, les courbes des deux indicateurs sont pratiquement jumelles, et l’écart se creuse grandement à partir de 2002.

    Un autre problème a jailli dans la dernière période : c’est celui de la part croissante des dépenses contraintes dans les budgets des ménages, et qui sont donc « préengagées » (p. 71) : elles passent de14,7 % en 1959 à 33,7 % en 2016. Ce phénomène vient bousculer l’idée que le consommateur serait l’homo œconomicus libre tant vanté par les économistes dominants.

    Les deux derniers chapitres du livre de FJC abordent les questions les plus sensibles qui taraudent depuis l’origine les statisticiens des prix : l’« effet qualité » et le « coût de la vie ». Pourquoi l’effet qualité mine-t-il les statisticiens ? Tous les biens se modifient dans le temps. Une automobile d’aujourd’hui est une autre automobile que dans les années d’après-guerre. Un ordinateur de cette année n’est pas l’ordinateur de l’an dernier. Entre deux dates, ces biens ont vu leur prix varier. À quoi imputer cette variation ou, dit autrement, quel rôle joue l’amélioration de la qualité dans la variation du prix ? Si on peut mesurer l’effet de la qualité, on le déduira de la variation du prix constatée, le solde étant censé mesurer l’inflation au sens strict. Peut-on se livrer à cet exercice ?

    Tout le chapitre 4 de FJC est consacré à étudier cette question. Et on voit bien que le problème n’est pas seulement technique. Il est politique parce qu’il est apparu très tôt aux Etats-Unis quand on s’est demandé si l’inflation n’était pas surestimée par les indices traditionnels ignorant l’évolution de la qualité des produits. Il s’en est suivi une discussion à la suite du rapport de la commission Boskin ayant essayé de chiffrer l’ampleur de la surestimation soupçonnée. Celle-ci serait encore amplifiée par les comportements de substitution de produits entre eux, qu’un indice élémentaire ne peut pas prendre en compte. On se doute de l’enjeu politique de ces réflexions qui ont, dans les années 1990, gagné la France et généré un débat au sein même de l’INSEE.

    On lira l’inventaire dressé par JFC de toutes les méthodes au raffinement de plus en plus sophistiqué pour mesurer, c’est-à-dire « objectiver » le non-mesurable, la qualité, la palme de ces méthodes revenant à la « méthode hédonique », dont le principe est de décomposer les biens en une foule de caractéristiques supposées mesurables elles-mêmes. On comprend que FJC parle de « méthode hédonique entre promesses et déceptions » (p. 89).

    Le problème de l’effet qualité se retrouve lorsqu’on veut estimer l’évolution du coût de la vie, ce qui fait l’objet du chapitre 5 du livre. FJC rapporte la définition que donne l’INSEE pour distinguer un indice des prix à la consommation et un indice du coût de la vie : le premier mesure « les effets des variations de prix sur le coût d’achat des produits consommés par les ménages » ; le second mesure « les variations des coûts d’achat pour maintenir le niveau de vie des ménages à un niveau spécifié » (p. 97). La sophistication et la différenciation des produits engendrent, selon FJC, le fait que « les réalités se dérobent sous les pieds de la statistique » (p. 98).

    Le plus intéressant, bien souligné par FJC, est que, à l’occasion de la recherche d’un indice censé mesurer l’évolution du coût de la vie, les statisticiens sont amenés à épouser de plus en plus fortement les hypothèses de la théorie néoclassique : « un retour en force de l’utilité », nous dit FJC (p. 101) ; « ce concept a la vertu d’être cohérent avec la théorie utilitariste, tout en se mettant à distance du caractère plurivoque de la qualité, lui préférant le concept d’utilité du consommateur » (p. 102) ; « Le retour à l’indice d’utilité constante possède plusieurs vertus qui lui font gagner des lettres de noblesse dans le régime des idées. Il met un terme à un débat sur le caractère conventionnel de la qualité, celles-ci n’apparaissant plus comme un concept intéressant, étant remplacée par la notion plus "rigoureuse" selon leurs promoteurs d’utilité pour le consommateur. » (p. 103).

    On voit à nouveau combien on est à la marge d’un débat technique et en plein cœur d’un débat politique et épistémologique. Politique, car l’obsession, dont je parlais au début, des économistes dominants est de calmer cette angoisse qui les étreint : où est passée la croissance économique ? Malheur, si l’inflation mesurée avec les méthodes habituelles surestimait celle-ci et donc sous-estimait la croissance !

    Débat épistémologique enfin, car la porte entrouverte par FJC pourrait donner lieu à une discussion hors de portée des économistes néoclassiques. Un « économiste politique classique » se poserait-il la question de la mesure de la qualité et de l’utilité ? Que l’on prenne Smith, Ricardo ou Marx, restés fidèles aux intuitions d’Aristote, aucun des trois ne se serait mis en tête de mesurer ce qui, à leurs yeux, échappe à la mesure, par définition incommensurable à quoi que ce soit. L’objectivation dont il faut rendre compte, c’est ce qui prend la forme de valeur monétaire dans l’échange. Il s’ensuit que, derrière l’évolution des prix, l’élément crucial à mettre en lumière est l’évolution de la productivité du travail. Or c’est malheureusement l’impensé de toutes les méthodes raffinées de construction d’indice des prix. Au lieu de chercher à mesurer un effet qualité, pourquoi ne pas voir que, s’il y a une évolution de la productivité dans un sens ou dans l’autre, il y aura vraisemblablement une variation correspondante de la qualité du produit. Imaginons un quintal de céréale industrielle produite avec son cortège de produits chimiques et un quintal de céréale produite biologiquement. À n’en pas douter, la productivité du travail des producteurs de la première sera plus élevée que celle des producteurs de la seconde. Et le prix de la première sera plus faible que celui de la seconde. Donc le niveau des prix donnera une indication sur une meilleure qualité de la seconde : une indication mais pas une mesure.

    Un auteur comme Jean Fourastié ne s’y était pas trompé quand il écrivait il y a bientôt 40 ans Pourquoi les prix baissent : au fur et à mesure de l’augmentation de la productivité du travail, les prix réels diminuent. Et on peut trouver un exemple dans notre actualité : en 1973 une heure de SMIC pouvait acheter 3 litres de carburant, aujourd’hui elle peut en acheter 6.[1]

    L’objection très souvent avancée sur la mesure de la productivité est que le concept de productivité serait devenu obsolète avec la place grandissante des services dans l’économie. Né pour mesurer les progrès de l’industrie, ce concept ne pourrait convenir pour les services, en ce sens que la qualité, cette fameuse qualité souci des statisticiens, ne se prêterait pas à une objectivation aussi facile que dans l’industrie : la productivité dans les services, comme dans toute l’économie, mesurant les outputs et pas les outcomes, c’est-à-dire les résultats d’ordre qualitatif. Mais ne s’agit-il pas d’un faux problème, propre uniquement à la problématique néoclassique, pour ne pas dire à l’imaginaire bourgeois ? S’est-on jamais posé la question de la qualité des automobiles produites industriellement en termes de pollution, d’embouteillages lorsqu’on mesure la productivité du travail sur les chaînes automobiles ? Non, jamais, tout simplement parce que la productivité est un concept lié à l’organisation de la production des marchandises et non pas à l’utilité éprouvée par les consommateurs. Donc, le flirt de plus en plus poussé, très bien souligné par FJC, entre des méthodes de construction des indices de prix à la consommation se rapprochant d’indices dits du coût de la vie d’un côté et la théorie néoclassique de l’autre peut être analysé comme un retour en arrière par rapport à l’économie politique.[2] Quand on connaît, d’une part, l’insistance mise dans l’enseignement universitaire pour convaincre les étudiants que l’enjeu théorique est de mettre au jour les « préférences révélées » des consommateurs en s’inscrivant dans une problématique de l’utilité ordinale (on classe les utilités par ordre de préférence), et, d’autre part, la somme interminable d’exercices dans lesquels on oblige ces mêmes étudiants à dériver des fonctions d’utilités à maximiser sous contrainte (donc en réintroduisant le calcul de quantités qui varient), on se dit que la science économique calculatrice a un peu de mal à se défaire de sa tare originelle : croire que tout est quantifiable.

    Florence Jany-Catrice nous offre un livre aux intérêts multiples. Il est clair, facile à lire, même dans les passages un peu techniques. Il fournit un état des lieux des avancées ou des piétinements des méthodes statistiques qui renvoient toujours à des problèmes théoriques ou politiques non résolus. Comme elle le dit en conclusion : il y a des « boîtes noires » à ouvrir (p. 113). La moindre de ces boîtes n’est pas « l’idée que le coût de la vie pourrait être mesuré avec moins de biais qu’un panier de biens fixe » (p. 115). C’est pour cela que « cet ouvrage rappelle au contraire la part construite de ces indicateurs macroéconomiques, et les forces qui en assurent la légitimation (p. 115). « Les bricolages inhérents à la statistique publique – qui font tenir des objets dans un monde mouvant – contrastent particulièrement avec la rigueur naturalisée des productions macroéconomiques qui en sont pourtant directement le fruit » (p. 116, souligné par moi JMH).

    Un ouvrage qui dit en filigrane l’urgence d’une réflexion épistémologique dans une corporation d’économistes aveuglés d’économicisme.

    [1] Jean Fourastié et Béatrice Basil, Pourquoi les prix baissent, Pluriel, 1984. Peu importe ici que Fourastié raisonnait en termes de travail commandé smithien et non en travail incorporé ricardien.

    [2] On retrouve ici les éléments du débat que j’ai eu avec mes amis et collègues du FAIR (Forum pour d’autres indicateurs de richesse) que j’ai rapporté dans La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Les Liens qui libèrent, 2013, et dont j’ai rappelé l’essentiel dans « De la productivité à la valeur : des problèmes de mesure ou de paradigme ? », dans Florence Jany-Catrice et Dominique Méda (sous la dir. de), L’économie au service de la société, Autour de Jean Gadrey, Institut Veblen, Les Petits matins, 2019, p. 129-138.