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La prise de contrôle des renseignements autrichiens par l’extrême droite inquiète les Européens

Autriche

Brève publiée le 19 avril 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.nouvelobs.com/monde/20190413.OBS11534/la-prise-de-controle-des-renseignements-autrichiens-par-l-extreme-droite-inquiete-les-europeens.html

Depuis décembre 2017, les principaux services de sécurité autrichiens fonctionnent sous la tutelle de ministres d’extrême droite. Ce qui préoccupe sérieusement leur partenaire au pouvoir, la droite conservatrice, et leurs homologues européens…

Une lutte sourde est en train de se jouer en Autriche pour la prise de contrôle des services de renseignements, sous l’œil inquiet de leurs partenaires européens. Pour comprendre ce qui se passe, il faut remonter à décembre 2017. C’est à cette date que le gouvernement autrichien actuel, une coalition entre la droite conservatrice (ÖVP) et l’extrême droite (FPÖ), a accédé au pouvoir. Ce gouvernement est dirigé par le jeune chancelier conservateur Sebastian Kurz (32 ans). Durant sa campagne électorale, Kurz s’était accaparé les thématiques portées jusqu’alors par le FPÖ, c’est-à-dire l’arrêt de l’immigration et un contrôle accru de l’islam, devenue deuxième religion en Autriche.

A l’issue du scrutin de 2017 que le ÖVP a remporté avec 31,5 % des voix, Kurz a choisi de s’allier avec le FPÖ (26 % des voix). Le chef de file du FPÖ, Heinz-Christian Strache, a alors accédé alors au poste de vice-chancelier. Mais surtout, deux ministères régaliens, ceux de l’Intérieur et de la Défense, ont été attribués à des membres du FPÖ. Ce qui signifie que les principaux services de sécurité autrichiens (à la fois la surveillance intérieure et le contre-espionnage) fonctionnent dorénavant sous la tutelle de ministres issus de l’extrême droite.

Plusieurs services de sécurité occidentaux ont alors gelé leurs contacts avec leurs homologues autrichiens. Par ailleurs, les représentants autrichiens ne sont plus les bienvenus dans le « Club de Berne », une instance réunissant les chefs des services du renseignement intérieur de 30 Etats européens.

Cette mise à l’écart a été déclenchée en premier lieu pour parer à la proximité affichée entre le FPÖ – qui est lié par un « accord d’amitié »avec « Russie unie », le parti de Vladimir Poutine – et les autorités russes. Mais le parti nationaliste autrichien a toujours refusé de donner des précisions sur la nature des activités induites par cet accord, se limitant à de vagues remarques sur des « échanges entre délégations ».

Britanniques et Néerlandais en première ligne

Ce sont les services britanniques et néerlandais qui ont pris l’initiative d’isoler les Autrichiens, suspectés de connivence avec les services russes. L’engagement britannique faisait écho à l’affaire Skripal, du nom d’un ex-agent russe et de sa fille, réfugiés en Angleterre et victimes d’une tentative d’empoisonnement en mars 2018. Les Néerlandais agissaient notamment en mémoire de leurs 190 compatriotes qui avaient péri en juillet 2014, lorsqu’un avion de ligne avait été abattu au-dessus de l’Ukraine dans une zone tenue par les séparatistes prorusses.

Mais ce contournement des services autrichiens a aussi été motivé par un autre sujet de préoccupation : l’échange d’informations concernant les menaces sécuritaires en provenance de l’ultra-droite. La méfiance à l’encontre des Autrichiens a été accentuée par les agissements d’Herbert Kickl, l’actuel ministre de l’Intérieur.

Kickl avait, tout au long de sa carrière au sein du FPÖ, conçu les discours les plus violents à l’encontre des immigrés en général et des musulmans en particulier, en y ajoutant, par le passé, quelques sous-entendus antijuifs. Trois mois après son arrivée à la tête du ministère de l’Intérieur, il a enclenché un coup de force au sein de son administration comme l’Autriche n’en avait pas connu depuis l’instauration de sa république d’après-guerre.

A l’assaut de l’antiterrorisme

Le 28 février 2018, une section de policiers, masqués et armes de service dégainées, a pris d’assaut les bureaux du BVT (Bundesamt für Verfassungsschutz und Terrorismus-Bekämpfung), l’Office fédéral pour la protection de la Constitution et la lutte contre le terrorisme, en charge de la sécurité intérieure.

Le même scénario s’est répété lors d’intrusions dans les logements privés de plusieurs fonctionnaires du BVT. Celui-ci était jusqu’alors dirigé par des fonctionnaires issus des rangs du ÖVP qui échappaient au contrôle direct de Kickl. Les perquisitions, mises en œuvre sur décision du procureur, n’étaient pas effectuées comme à l’accoutumée en présence d’officiers de la police judiciaire, mais par une brigade spécialisée dans la « lutte contre la délinquance de rue » (Straßenkriminalität, l’équivalent de la BAC en France). A la tête de cette brigade se trouvait un officier lié au FPÖ.

La fouille des bureaux du BVT faisait suite à une plainte déposée par un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, également membre du FPÖ, qui accusait les responsables du service de renseignement autrichien d’abus d’autorité et de corruption. Dans ces affaires, aussi obscures que rocambolesques, s’entrechoquaient des reproches (à l’encontre de services de renseignement autrichiens) émanant de l’ambassade de Corée du Nord à Vienne et d’un avocat agissant pour le compte du régime du Kazakhstan. Le tout amalgamé à des révélations sur des prétendues parties fines entre fonctionnaires.

L’observation de l’ultra-droite anéantie

Impossible pour le public autrichien de suivre les fils entremêlés de cette affaire, et c’était bien là le but de la manœuvre. Néanmoins, la cour d’appel de Vienne a fini par invalider les perquisitions.

Mais le mal était fait. De précieux documents, qui renseignaient sur l’infiltration policière des milieux de l’ultra-droite et sur les activités des agents d’influence russes dans le pays, avaient été saisis.

Bien que les accusations portées contre les fonctionnaires membres du ÖVP aient été classées sans suite, la plupart d’entre eux ont cédé aux pressions de Kickl et choisi entre-temps de changer d’affectation. Le ministre d’extrême droite a donc réussi à expurger le principal service de sécurité du pays des fonctionnaires respectueux de la Constitution antifasciste autrichienne et à les remplacer par des affidés.

Le ministre de l’Intérieur autrichien Herbert Kickl, à Berlin le 4 septembre 2018. (Kay Nietfeld/AP/SIPA)

Le ministre de l’Intérieur autrichien Herbert Kickl, à Berlin le 4 septembre 2018. (Kay Nietfeld/AP/SIPA)

L’affaire de la mainmise de l’extrême droite sur les services de renseignement autrichiens a connu un spectaculaire rebondissement à la suite des attentats perpétrés en Nouvelle-Zélande. Le terroriste d’ultra-droite qui a commis les massacres dans les mosquées de Christchurch était en lien avec les groupuscules identitaires français et autrichien. Ces derniers disposaient eux-mêmes de contacts multiples au sein du FPÖ, même si sous l’impact de ces dernières révélations, les dirigeants du FPÖ ont dû prendre quelques distances vis-à-vis du mouvement identitaire autrichien (IBÖ).

Mise en garde d’Angela Merkel

C’est en réaction à ces révélations que des représentants des conservateurs allemands (CDU) ont pris à leur tour publiquement position en faveur d’un boycott des services de renseignement autrichiens, et que des médias ont mentionné pour la première fois des mises en garde de la chancelière allemande Angela Merkel à l’encontre d’Herbert Kickl.

En Autriche, l’affaire a provoqué la première épreuve de force publique entre les deux partis gouvernementaux. Le chancelier Kurz a exigé du FPÖ une prise de distance claire et immédiate vis-à-vis de la mouvance identitaire. Cela a été l’occasion pour Kurz de se démarquer de son allié gouvernemental à l’approche du scrutin européen.

Pour l’instant, Kurz est sorti vainqueur de cette épreuve. Il a fait plier le vice-chancelier et leader du FPÖ Heinz-Christian Strache et celui-ci a dû publiquement obliger les instances de son parti à couper tout contact avec les identitaires. Mais cela ne s’est pas passé sans remous au sein de son parti. Une partie importante des responsables et militants du FPÖ partagent le discours des identitaires et observent leur activisme anti-immigrés avec bienveillance.

Des sites proches du FPÖ ont ainsi fait feu de tout bois, à la fois contre Strache, perçu comme « traître », et contre Kurz. Aux yeux de la fachosphère autrichienne et allemande, le chancelier passe pour un « exécutant à la solde de (George) Soros ». Dans l’univers complotiste de plusieurs courants nationalistes, le financier américain d’origine hongroise et mécène de mouvements de droits de l’homme en Europe de l’Est fait figure de grand « ordonnateur juif » de l’immigration musulmane.

Kurz contre Orban

Mais pour Kurz, le fait d’être assimilé à Soros par la fachosphère, n’est pas un inconvénient. Le chancelier conservateur avait déjà accueilli à Vienne « l’Université d’Europe centrale » créée par Soros. Cette institution prestigieuse avait été fondée à Budapest, avant d’être contrainte à l’exil par l’incessante pression du régime de Viktor Orban.

Kurz espère ainsi regagner une partie de sa respectabilité démocratique et européenne entamée par son alliance avec le FPÖ. Il s’agit également de prolonger la démarche qu’il a engagée en matière de politique mémorielle : ainsi le chancelier conservateur a multiplié, au-delà des paroles convenues, les discours et initiatives de contrition concernant le passé nazi de l’Autriche. Sur ce chemin de la repentance, Kurz a été accompagné par son vice-chancelier, Heinz-Christian Strache. Le leader du FPÖ a fait valoir de son côté sa conversion, tardive, à la lutte contre l’antisémitisme. Une lutte qu’il assimile dans sa version actuelle principalement à la défense contre l’islamisme.

Bien sûr, les efforts mémoriels du gouvernement autrichien ne sont pas dénués d’arrière-pensées : là encore, Kurz espère que ses déclarations sur le passé nazi désamorceront les critiques à l’encontre du durcissement de sa politique en matière d’immigration.

En attendant, le conflit autour des services de renseignement a mis en exergue un affrontement potentiellement dévastateur dans les rouages de l’administration autrichienne. Sebastian Kurz a bien signifié sa volonté de regagner le contrôle des services de l’antiterrorisme et du contre-espionnage autrichiens. Ces services auront dorénavant l’obligation de rendre directement compte à la chancellerie, donc à Kurz. Mais cela n’entrave pas réellement la mainmise qu’exercent les deux ministres d’extrême droite, celui de l’Intérieur et de la Défense, sur ces deux services primordiaux au sein de l’état autrichien.