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L’idéologie de la Silicon Valley
Ces articles de la rubrique « Ailleurs sur le web » sont publiés à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.
Loin d’être neutre, l’ingénierie sociale de la Silicon Valley porte un programme politique, dont le déni prémunit les entreprises contre toute responsabilité.

Lieu ou métaphore, la Silicon Valley n’en finit pas de faire fantasmer. Synonyme de réussite économique, creuset de start-up devenues des multinationales, elle constitue aussi l’éden de toutes les rêveries techno-futuristes. À l’instant même où d’autres acteurs promeuvent la version autoritaire des technologies – la Chine en tête –, la version californienne, qui se pare volontiers d’une tradition anti-étatique et anti-bureaucratique, est plus que jamais associée à toutes les promesses de liberté. Le discours qui accompagne ses produits propose en effet de mettre fin aux hiérarchies, de rendre la société plus participative, de permettre aux individus de plus et de mieux communiquer, d’accomplir la fin du travail et d’aboutir à la société de l’abondance. Son utopie est avant tout celle d’une société hors-sol, au travail virtuel et aux supports dématérialisés, avec des citoyens affranchis de toute attache, pouvant se connecter de partout. Dans cet empire de silicium, le soleil ne se couche jamais : lorsque les analystes de Palo Alto ferment leurs tablettes, une cohorte de travailleurs situés à plusieurs fuseaux horaires de là, à Bangalore en Inde, reprennent leur tâche, avant de la leur remettre à l’aube. La vision d’un processus de travail ininterrompu est déjà devenue réalité.
De fait, si son nom reste associé aux circuits intégrés en silicium, qui ont permis depuis les années 1960 le développement exponentiel des puissances de calcul, la Silicon Valley représente aujourd’hui bien plus qu’un simple pôle technologique : quoiqu’elle s’en défende, et clame haut et fort à qui veut l’entendre sa neutralité politique, ses acteurs n’en possèdent pas moins une vision claire de la société à venir. Grâce aux appareils, aux applications et aux services qu’elles fournissent désormais au globe tout entier, ces entreprises de big tech, dont le chiffre d’affaires excède de loin le Pib de nombreux États nations, sont en train d’opérer des métamorphoses radicales au niveau de la structure même de nos sociétés.
Le dossier réunit plusieurs intervenants qui tentent de cerner, chacun selon des angles différents, ce qui caractérise cette idéologie de la Silicon Valley. S’il peut être question d’« idéologie », ce n’est pas pour user d’un terme facile et souvent galvaudé, mais parce que l’ingénierie sociale promue par la big tech correspond très précisément à une orientation dans les idées qui dément sa propre nature directive. Ce qui se présentait comme la mise en œuvre naturelle de différentes évolutions technologiques révèle son ambition et fait apparaître la véritable nature de ce projet. À chaque étape de la réflexion, les seuls éléments d’analyse proposés au public ne concernent toujours que le produit ou le service en tant que tels ; jamais leur signification, leurs fondements, leurs conséquences. S’il est toujours possible d’aborder les questions d’usage, de qualité, d’ergonomie, leurs présupposés restent inaccessibles à la discussion et à la contradiction. L’évolution du webdesign témoigne de ce hiatus : tandis qu’aux débuts, pour pouvoir créer une page Internet, il fallait maîtriser les langages de script, ceux-ci sont désormais enfouis dans les profondeurs des machines, au bénéfice d’interfaces de programmation dites intuitives. Le nouveau mot d’ordre, c’est le WYSIWYG : « what you see is what you get », « ce que vous voyez, c’est ce que vous obtiendrez ». Or, en brandissant le WYSIWYG comme seul horizon politique, la Silicon Valley délégitime par avance toute réflexion critique sur les appareillages du sens.
En disant cela, il ne s’agit pas de délégitimer les possibilités émancipatrices réelles qu’offrent les technologies. Theodor Adorno l’avait bien résumé : toute idéologie est à la fois vraie et fausse ; elle est vraie au sens où elle doit réaliser certaines de ses promesses pour se maintenir, mais elle est également fausse, car la réalité vient régulièrement contredire son ambition[1]. En outre, comme toute idéologie, celle de la Silicon Valley, tout occupée à insister sur des déterminations purement techniques, implique un déni de sa propre existence. En l’occurrence, le discours numérique se fonde sur l’idée qu’il serait possible de déployer des plateformes dont la neutralité permettrait à leurs usagers d’exercer leurs libertés. La contradiction est flagrante dans la mesure où ces nouvelles libertés sont nécessairement encadrées, définies et dirigées par les plateformes sur lesquelles elles trouvent à s’exprimer. Or le refus d’assumer cette réalité se traduit par un rejet de toute forme de responsabilité, par une revendication faussement apolitique et post-partisane. Elle se traduit également par l’affirmation abusive d’une disjonction radicale entre la technologie sous-jacente et ses conséquences sur l’humain et la société[2].
Les algorithmes, loin de promouvoir automatiquement un monde plus égalitaire et plus juste, confirment souvent les opinions et les préjugés déjà en vigueur.
Les différentes contributions du dossier analysent, chacune à leur façon, des aspects de cette idéologie qui se généralise aujourd’hui bien au-delà de la Bay Area. Un entretien avec Fred Turner, qui a été parmi les premiers à retracer l’historique de la vallée, revient à la fois sur l’étrange fusion entre la contre-culture et l’entrepreneuriat, caractéristique du biotope californien, et sur des phénomènes plus récents, comme la présence d’une culture sexiste. Shoshana Zuboff se penche quant à elle sur les nouvelles formes de capitalisation de la surveillance que le développement des réseaux rend possible. Jean-Pierre Dupuy souligne les contradictions à l’œuvre dans l’algorithmique de la modélisation, et les effets (politiques comme juridiques) d’une logique des micro-décisions. Des micro-décisions qui se substituent à la faculté de juger, et font le lit, à terme, d’une société de la déresponsabilisation. Or, comme le montre la contribution d’Antonio Casilli, le taylorisme des tâches n’est pas cantonné aux routines automatiques, mais continue d’engager des travailleurs humains œuvrant dans l’ombre, en tant que sous-traitants du clic (clickworkers). L’intelligence artificielle repose en réalité sur une micro-division des tâches qui n’a d’intelligence et d’artificiel que le nom.
Par ailleurs, le dossier interroge le mythe de la créativité permanente, et du positive thinking qui ne connaît pas de failles ni de tragique. La négativité n’a de place que dans une dynamique du trial-and-error, dans laquelle le ratage ne vaut que comme tremplin pour une réussite plus aboutie. De manière générale, les différents textes sondent la place d’une culture de la quantification, qui va d’une égalisation de tous les processus jusqu’à la quantification de soi, avec les appareils de self-tracking et de l’optimisation constante. Comprendre l’importance de cette logique passe par un retour aux sources de la Silicon Valley : le modèle cybernétique et son idéal d’autorégulation renvoient à la fois aux mouvances anti-autoritaires des années 1960 et à la théorie de la communication des années 1940, auxquelles s’était intéressé le complexe militaro-industriel. Manifestement, le programme de la Silicon Valley échappe aux clivages politiques habituels : le libertarisme rejoint des formes à peine voilées de paternalisme, et les modes de travail anti-hiérarchiques et disséminés se combinent à des formes traditionnelles du capitalisme. Loin de promouvoir automatiquement un monde plus égalitaire et plus juste, les algorithmes confirment souvent les opinions et les préjugés déjà en vigueur, biaisant ainsi le futur avec leurs prédictions orientées.
Il s’agit de s’intéresser de plus près aux plans de construction des technologies que nous adoptons, souvent en toute ingénuité. Que cela nous plaise ou non, la Silicon Valley, nous y vivons déjà. Mieux vaut donc se familiariser avec les sillons qui la parcourent et proposer, le cas échéant, des frayages alternatifs.
[1] - Theodor Adorno, Prismes [1967], trad. par Genveiève et Rainer Rochlitz, Paris, Payot, 1986, p. 20.
[2] - Voir Jean-Baptiste Soufron, « La Silicon Valley et son empire », Esprit, octobre 2016.




