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Accidents sur les chantiers : Notre-Dame brûle, des ouvriers meurent

Brève publiée le 18 mai 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://comptoir.org/2019/05/14/accidents-sur-les-chantiers-notre-dame-brule-des-ouvriers-meurent/

L’incendie de Notre-Dame de Paris a donné lieu à de nombreuses réactions. Un deuil collectif bien compréhensible pour certains. Et un cynisme de rigueur de la part d’une extrême gauche anticléricale, qui s’est rappelée à l’occasion les slogans de Durruti : « La seule église qui illumine est celle qui brûle ». Si Notre-Dame était une église, elle est aussi un chantier. Et s’il y a un débat qui n’a pas eu lieu, c’est celui de la sécurité sur les chantiers. La sécurité, non des bâtiments, mais des hommes.

Chaque année, on recense environ 500 accidents de travail mortels. Un chiffre qui stagne depuis 15 ans, et qui passe à 1 200 si on ajoute les décès liés aux maladies professionnelles. Soit 20 000 morts au travail par an depuis 2000, calcule Bastamag !

Entre 2010 et 2014, on dénombre 1 008 décès pour le simple secteur du bâtiment. Accidents mortels et non mortels confondus, « les causes les plus fréquentes d’accident dans le BTP restent sans surprise la manutention manuelle (53 %), les chutes de hauteur (29 %), ainsi que l’utilisation d’outillage à main (9 %) ».

« Chaque année, on recense environ 500 accidents de travail mortels. »

Une accidentalité en baisse ? Vraiment ?

Sur Internet, les blogs spécialisés dans le bâtiment se réjouissent d’une baisse historique des accidents de travail : 31 % sur 11 ans. Des chiffres sélectionnés pour un résultat bien optimiste. Si on compare les chiffres de 2013 aux chiffres de 2016, on constate au contraire une augmentation des arrêts de travail de presque 11 % en trois ans.

Capture d’écran de la page Accident du travail : silence des ouvriers meurent, qui recensent les accidents de travail mortels

Il est d’ailleurs impossible de prouver que cette baisse des accidents est due, comme le prétendent ces sites, à une amélioration des conditions sur les chantiers. Elle pourrait être imputable, plutôt, à une méconnaissance de plus en plus radicale de leurs droits par les travailleurs.

Des accidents de travail jamais déclarés

En réalité, l’accident de travail, pour l’ouvrier, est hebdomadaire, voire quotidien. N’importe quel amateur de travail manuel le sait, quand on travaille avec son corps, vite et sous pression, on se fait mal. Tout le temps.

Cheville foulée, coupure, clou planté dans la main, marteau qui ricoche et vient heurter une partie du corps, dos qui craque… Dans le pire des cas, les ouvriers quittent le chantier pour l’après-midi, dans le meilleur, ils serrent les dents et continuent à travailler. Ils ne déclarent jamais l’accident de travail. Parfois ils se prennent une courte pause, interrompue sitôt réprimandés.

On peut noter quatre raisons qui poussent à ne pas déclarer ces accidents.

  • Les ouvriers ignorent leurs droits. Théoriquement, ils ont 48 heures pour déclarer un accident de travail. Ce principe est de fait absolument inconnu sur les chantiers ; les employeurs préfèrent conforter leurs employés dans l’idée qu’un accident de travail, pour être déclaré, demande une intervention des pompiers.
  • Ils subissent les pressions et les menaces de l’employeur. Les employeurs sont tenus de maintenir le salaire pendant l’arrêt de travail. Une disposition inconnue des salariés et plus encore des intérimaires, mais qui pousse les employeurs et les chefs de chantier à coller la pression et à menacer verbalement les ouvriers blessés.
  • Pour des raisons administratives, qui sont presque plus psychologiques que véritables. Les employés sont persuadés qu’en cas d’accident de travail, les indemnités seront très longues à arriver, ce qui est peut-être le cas, mais ils ignorent que leur salaire continuera à être versé pendant ce temps ; une disposition que les employeurs se gardent bien de mentionner.
  • Les employés se battent rarement pour faire reconnaître les maladies professionnelles : procédures longues et harassantes pour un ouvrier déjà fatigué. Une fois la santé retrouvée, il préférera consacrer son énergie à reprendre le travail plutôt qu’à se lancer dans des procédures complexes.

En vérité, nous ne disposons donc à ce jour d’aucun chiffre fiable sur les accidents de travail.

« Pour l’ouvrier, l’accident de travail est hebdomadaire, voire quotidien. »

Des normes de sécurité jamais respectées

Pour autant, de nombreux accidents de travail pourraient être évités, ne serait-ce que par l’application, si ce n’est des normes de sécurité, d’un peu de bon sens.

Si le port du casque est très respecté, les masques de protection sont rarement adaptés. Les employeurs mettront à disposition de leur employés des masques FFP1 (le plus léger dans la classification – même pas suffisant pour faire de la peinture) quand de nombreux chantiers nécessitent minimalement des masques FFP3. La plupart des ouvriers ignorent tout simplement l’existence de cette classification. Les mieux informés se procureront des masques de meilleure qualité à leur frais.

Les exemples de ce type pourraient être multipliés : pour de nombreux chefs de chantier, l’idée que le travail au marteau-piqueur doit s’effectuer muni de protection auditive n’a rien évident. Si les casques de protection viennent à manquer, certains d’entre eux estimeront que des écouteurs d’iPod sont suffisants !

De même l’idée qu’un travail en sous-sol nécessite une aération, et que cette aération doit être allumée relève parfois d’un caprice de “responsable sécurité et prévention”.

« Alors que les chantiers brûlent, la seule lutte qui devrait nous illuminer, c’est la lutte sociale. »

En effet (et heureusement !), de nombreux chantiers disposent d’un responsable sécurité et prévention, qui exerce pour le compte de bureaux de contrôle technique, de bureaux d’études et d’ingénierie, de bureaux de coordinateurs sécurité et protection de la santé, ou même pour l’État. S’inaugure alors un jeu du chat et de la souris, dans lequel les employés semblent pris d’un véritable syndrome de Stockholm : soucieux de protéger leur employeur (et leur travail), ils masqueront au responsable sécurité et prévention tous les manquements en cours dans leur entreprise.

Rarement équipés de douches, les chantiers peuvent rester plusieurs jours sans toilettes. Les produits d’hygiène les plus basiques (savon, désinfectant), sont également souvent indisponibles.

Notons également un dernier point, et non des moindres : la multiplicité des langues parlées sur les chantiers rend difficile la communication entre les ouvriers. Locuteurs de bambara, wolof, kabyle, polonais, français, se comprennent difficilement, ce qui peut s’avérer très dangereux dans un univers qui exige une bonne coordination et une bonne réactivité.

Une énorme partie, peut-être une majorité, des ouvriers de chantiers sont des intérimaires. Sur les chantiers parisiens, les travailleurs non qualifiés sont maliens, sénégalais, polonais, berbères, et souvent, mauvais francophones. Dans ces conditions, le syndicalisme, ou même la circulation d’informations fiables, est très difficile. Dans un secteur où les travailleurs n’ont aucune ressource pour se défendre, le travail ouvrier est frappé de plein fouet par l’ubérisation. Bref, alors que les chantiers brûlent, la seule lutte qui devrait nous illuminer, c’est la lutte sociale.