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    Cuba. Les nouveaux riches et les nouvelles inégalités

    Cuba

    Brève publiée le 9 juin 2019

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    Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

    https://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-les-nouveaux-riches-et-les-nouvelles-inegalites.html

    Par Amaury Valdivia

    Malgré le ralentissement de l’économie cubaine, le marché intérieur des biens et des services de luxe est en pleine croissance. Les séjours dans des hôtels cinq étoiles, les voyages à l’étranger et même les animaux de compagnie de luxe répondent aux exigences d’un secteur social de plus en plus distant de la majorité de la population.

    Bien que la liste des exigences soit beaucoup plus longue, la condition fondamentale est d’avoir un compte bancaire de 5000 Cuc [1] et de disposer d’une propriété ou d’une automobile. Une fois les deux conditions remplies, il ne vous reste plus qu’à rassembler – au moins – 3000 Cuc supplémentaires et à choisir l’itinéraire international que vous préférez.

    Les options vont des voyages en Europe aux séjours en République dominicaine et au Mexique. Ils ont été «un succès» sur le marché cubain, ont déclaré à la mi-2017 les directeurs de l’agence de voyages d’Etat Havanatur et les entreprises étrangères participant à l’entreprise. La tendance à la croissance s’est maintenue depuis 2014, date à laquelle les premières mesures ont été annoncées, et n’a pas diminué ces derniers temps, malgré les difficultés économiques que connaît à nouveau l’île (sur ce thème, voir les articles publiés sur ce site sous la rubrique Cuba).

    «Le tourisme national, sous forme de soleil et de plage, ou lors de destinations extérieures, est devenu une priorité. Et nous sommes sûrs qu’il continuera à se développer», a déclaré le ministre cubain du tourisme, Manuel Marrero Cruz, au début du mois de mai de cette année, lorsqu’il a inauguré le Salon international du tourisme à La Havane. Comme pour conforter leur optimisme, les principales chaînes hôtelières lancent à la même époque leurs campagnes en vue de la saison estivale.

    Contrairement aux mois d’hiver (où la publicité se concentre sur les vacanciers étrangers), de juin à septembre, les clients locaux sont à l’origine du plus grand nombre de nuitées. Ce n’est pas un hasard: au cours des dernières années, leur nombre s’est accru pour en faire le troisième groupe le plus important parmi ceux qui restent au pays (précédé seulement par les Canadiens et les Américains). Si l’on y ajoutait les arrivées des dites «communautés cubaines à l’étranger», ensemble ils seraient en tête.

    Vivre parmi les gagnants

    Même dans la plus humble auberge touristique de Cuba, le prix tombe rarement en dessous de 30 Cuc par nuit. Traduit dans le langage courant: plus de trois fois le salaire mensuel minimum fixé par le gouvernement, soit un peu moins que le revenu moyen enregistré à la fin de 2018.

    La facture augmente de façon exponentielle lorsqu’il s’agit d’installations plus luxueuses, en particulier celles situées dans la capitale et dans les sites balnéaires. Un séjour d’un week-end dans l’une des cinq étoiles des archipels paradisiaques de la côte nord peut facilement coûter 1000 Cuc par personne. C’est très cher, inabordable pour la plupart des gens, et pourtant, en été, «nous sommes arrivés à une occupation compète», explique un employé de l’un des hôtels de Cayo Guillermo, dans la province centrale de Ciego de Ávila. Il accepte de dialoguer avec Brecha sous la protection de l’anonymat, car en tant que «travailleur civil de la défense», il lui est interdit de fournir des informations sur l’entité dans laquelle il travaille (presque toute l’hôtellerie cubaine fait partie du Grupo de Administración Empresarial, la société holding des Forces armées révolutionnaires; ceux qui y sont employés sont soumis à la législation militaire).

    «Quant aux Cubains, j’ai vu de tout, dit-il, mais les propriétaires de «firmes» privées l’emportent, ceux qui possèdent une autre citoyenneté et en profitent pour agir comme des «mules» (importation d’articles qu’ils revendent ensuite sur le marché noir), et les médecins (leur participation à des «missions de collaboration» dans d’autres pays leur apporte des revenus bien supérieurs à la moyenne). En dehors de ces catégories, ceux qui sont le plus nombreux sont des paysans riches, des artistes et des personnes dont les parents «extérieurs» ont payé pour la réservation. Les Cubains “à pied”, ceux qui se disent travailleurs, sont très peu nombreux.»

    De retour à la «vraie» vie, le bon état des finances personnelles se traduit par un nombre infini de privilèges, certains aussi «particuliers» que la possession d’animaux de compagnie de luxe. Cela a été souligné il y a des mois par le journaliste Luis Orlando León Carpio, dans un rapport publié par le site alternatif El Toque. L’un de ses interlocuteurs, propriétaire d’une auberge dans la ville coloniale de Trinidad, était fier de la compagnie d’un beau husky sibérien, qui impliquait chaque mois des frais de plus de 100 Cuc. D’autres n’épargnent aucun soin pour leurs animaux domestiques: même quand ils sont obligés de partir en voyage, les soins sont assurés par leur placement en «garderie privée» à des prix commençant à 5 Cuc la nuit. «Le marché de l’élevage d’animaux domestiques est en pleine croissance. Il y a eu des salons de beauté, des dresseurs, des magasins avec les produits les plus variés (…) inclus dans les 181 licences dénombrées dans la Résolution 33 de 2011 (qui réglemente le travail indépendant), près de dix sont liées aux animaux de compagnie», précise le texte. Un tarif compilé par le rapporteur lui-même indique les prix presque insensés atteints pour un chiot dogue allemand (jusqu’à 500 Cuc) ou des articles aussi peu prestigieux qu’une cage (200 Cuc) et une balle (4 Cuc, la moins chère). Beaucoup n’hésitent pas à y «faire face».

    «Quand vous avez une bonne situation économique, il est logique de chercher un autre statut, en commençant par le quartier où vous vivez et en terminant par l’endroit où vos enfants étudient ou comment ils s’amusent», pense Omar, un courtier immobilier enregistré à La Havane, mais aussi actif dans le marketing immobilier pour le luxueux complexe de Varadero [sur la péninsule de Hicacos]. L’agence pour laquelle il travaille gère des maisons dans une gamme d’offres allant de 50’000 à près d’un million de Cuc. Ils sont généralement situés à l’ouest de la capitale, dans les quartiers qui étaient habités par la bourgeoisie pré-révolutionnaire, ou sur la «Playa Azul» [à l’est de la capitale cubaine, très proche]. Le statut des deux zones est raconté par une blague bien connue transformée en proverbe par la sagesse populaire: «Il vaut mieux être un chien à Miramar qu’une personne du centre de La Havane.» A la limite de l’exagération, mais pas très éloignée de la réalité.

    Des différences inévitables?

    Ce n’est pas sans raison que certains pensent que l’inégalité est revenue à Cuba à la fin des années 1970, lorsque Fidel Castro et le président étatsunien Jimmy Carter ont accepté de reprendre les liens entre l’île et la communauté cubaine établie dans le pays du Nord. C’est précisément en 1978 qu’est née Havanatur, dans le but d’organiser les voyages des émigrants qui revenaient en visite. En plus des revenus issus de la vente de billets, cette situation est devenue une possibilité d’affaires rentables pour le gouvernement de La Havane grâce aux magasins où les nouveaux arrivants achetaient des cadeaux pour leur famille. Les appareils électroménagers et les vêtements étaient les produits vedettes de ces boutiques que l’ironie collective baptisa bientôt «boutiques papillons» (lorsque la révolution triompha, ceux qui décidèrent de s’exiler dans d’autres pays étaient considérés comme des «vers» – gusanos – car ils n’étaient pas capables de tenir tête à l’impérialisme avec le reste de leurs compatriotes. Maintenant, apparemment, ils ont achevé leur métamorphose pour de bon).

    C’était le début d’une nouvelle ère, marquée par l’envie d’acquérir une télévision couleur ou un appartement dans les «bons» quartiers des grandes villes. Ce n’est que dans les années 1990, après l’éclatement de la crise économique résultant de la débâcle du «socialisme réellement existant», qu’une combinaison unique de rhétorique égalitaire et de politique pratique a de nouveau été adoptée, cette dernière étant marquée par la dollarisation partielle du commerce, la promotion du tourisme et certaines formes de propriété privée.

    Les similitudes entre ce scénario et le scénario actuel ne devraient pas prêter à confusion, affirme l’économiste et professeur d’université Ricardo Torres Pérez dans un article du magazine Progreso Semanal. Dans les années 1990, on parlait d’un partage «équitable» des coûts de la crise. (…) Maintenant la situation est différente; les Cubains de l’île n’entrent pas sur un pied d’égalité dans cette nouvelle période d’austérité.» Selon lui, «il convient de repenser les approches pour amortir son impact sur les groupes les plus vulnérables (…) en concevant des mécanismes de redistribution qui prennent en compte ces différences».

    «Comment le faire» peut être considéré comme la grande question du casse-tête national. Bien que la dernière application du coefficient de Gini remonte à 1997, même les autorités ont été obligées de reconnaître implicitement que de larges secteurs de la société subissent un processus continu d’appauvrissement. Une étude menée au sein d’une communauté de la banlieue de La Havane, en 2013, par Blanca Munster – docteure en sciences sociale qui a coordonné les travaux du Centro de Investigaciones de la Economía Mundial de La Habana – a révélé que 64% des ménages étudiés n’avaient pas un revenu suffisant pour satisfaire leurs besoins essentiels. En moyenne, les dépenses mensuelles des familles représentaient un volume quatre fois supérieur à leurs revenus provenant de leurs salaires et d’autres avantages sociaux. La différence entre les deux colonnes comptables est couverte par les envois de fonds de l’étranger et des activités qui dépassent souvent les limites de la loi.

    L’évolution économique de Cuba semble destinée à approfondir ces différences. Une autre étude, publiée en 2015 par la revue de sciences sociales Temas, portait sur les nouveaux riches et leur perception du pays. Il est frappant de constater que pratiquement toutes les personnes interrogées déclarent «que le niveau économique n’a pas d’importance pour établir des relations interpersonnelles», mais elles notent ensuite «que les meilleures relations se produisent entre groupes homologues (bas-bas; haut-haut). «Ce n’est pas la même chose de rouler en voiture que de marcher; que vais-je lui dire s’il n’a pas ce que j’ai, s’il ne va pas dans les endroits que je fréquente et, dès lors, il n’y a donc pas de sujets de conversation», confie une des personnes interrogées.

    Du point de vue de ce segment social, «l’inégalité est légitimée, soutenue pour diverses raisons (…) elle se consolide dans l’imaginaire social, «si vous disposez de tant, vous valez tant», a établi dans ses conclusions la psychologue et la professeure universitaire Daybel Pañellas Álvarez, coordinatrice de l’étude (Temas, 10 décembre 2015).

    Il y a deux ans, le site web de Cubadebate fournissait en chiffres une donnée essentielle pour comprendre les vents qui soufflent sur l’île: selon les directeurs de la Banque centrale, 15% des épargnants concentrent 83% du montant total des dépôts privés. Rien n’indique que cette tendance se soit inversée entre-temps.

    Le problème vu de l’«avant-garde»

    En 2007, Raúl Castro a annoncé le début des réformes économiques qui marqueront ses 12 années au pouvoir. Le programme avait fixé comme objectifs essentiels la réduction des dépenses et la création de nouvelles sources de revenus pour l’Etat. Pour ce qui a trait au premier objectif, une campagne d’«élimination de la gratuité excessive» a été lancée, qui devait se traduire par des milliards de pesos cubains économisés chaque année.

    Les «plans visant à encourager les travailleurs méritants» ont été parmi les premiers à être supprimés. Ce n’était pas une grande perte pour le citoyen ordinaire. Bien qu’en théorie, cette catégorie «méritante» ait été mise en place pour permettre aux fonctionnaires d’accéder à des hôtels et à d’autres installations de loisirs à des prix préférentiels. Cette possibilité a longtemps été prise en charge par la classe dirigeante. Conscient du mauvais exemple qu’une telle situation a produit, le commandant en chef de l’armée a décidé qu’à partir de ce moment, ces «plans» d’accès préférentiels se dérouleraient dans des maisons, des villas et des hôtels liés au Parti communiste et au gouvernement, loin des regards indiscrets et probablement interrogatifs de la population. Dans les endroits éloignés des plages de Varadero, Cayo Coco ou Guardalavaca, ou à la périphérie de La Havane et des capitales provinciales, il est possible de trouver ces installations destinées au reste de «l’avant-garde révolutionnaire»; il n’y en a pas beaucoup qui peuvent être comparées, en termes de confort, avec celles utilisées par le tourisme international.

    Balayer sous le tapis a toujours été une stratégie efficace pour les dirigeants de l’île qui, pendant des décennies, ont gardé leur existence privée dans le plus grand secret. Ce n’est qu’avec la percée du téléphone mobile et de l’Internet que leurs compatriotes ont commencé à se familiariser avec le niveau de vie dont jouissent la plupart des dirigeants et leurs familles. Beaucoup de ceux qui, à l’Assemblée nationale ou à la tête des ministères, exigent des sacrifices «jouissent d’un régime alimentaire spécial et de la possibilité d’acquérir directement des biens et des services, sans frais», a dénoncé le site de gauche La Joven Cuba au début du mois. «L’arrogance a proliféré dans la bureaucratie et tend à croître à mesure que son niveau de vie augmente. Les Cubains savent que ceux qui exigent que nous achetions dans des magasins officiels aux prix surévalués ne vont pas dans ces établissements pour s’approvisionner. La question de fixer le niveau du salaire réel précaire afin de pouvoir joindre les deux bouts est quelque chose qui ne les affecte pas le moins du monde.» Comme prévu, la portée des critiques était limitée. Par commodité, le gouvernement maintient un contrôle strict sur les médias de masse, évitant ainsi le contrôle public.

    Pendant ce temps, unis par la cause commune de la consommation, les nouveaux gagnants du secteur privé et l’élite dirigeante organisent sans hésitation de grandes fêtes animées par des chanteurs à la mode ou incitent leurs enfants à faire le tour du monde et à montrer sur Instagram la beauté des yachts sur lesquels ils embarquent (un des petits-enfants de Fidel Castro, ayant la profession de modèle et fort influent, est parmi les plus actifs sur ce terrain). Même un leader historique comme l’ancien commandant de guérilla nonagénaire Guillermo García, qui a appelé il y a quelques semaines à élever des autruches et des crocodiles pour «garantir la nourriture du peuple», peut «être fier» de l’usage que ses descendants font des plaisirs du capitalisme, en voyages payés on ne sait comment ni par qui.

    En bref, le discours officiel affirme que «l’égalité ne peut être synonyme d’égalitarisme». (Article publié dans l’hebdomadaire Brecha en date du 7 juin 2019; l’auteure a élaboré cet article depuis La Havane; traduction A l’Encontre)

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    [1] Le peso cubain (CUP) est l’équivalent de 0,97 CHF; un CUC équivaut à 25 CUP (officieusement).