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Bourdet (1976): A qui profite Paris ?

Brève publiée le 24 juin 2019

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Les brèves publiées dans cette rubrique « Informations et analyses » le sont à titre d'information et n'engagent pas la Tendance CLAIRE.

https://www.monde-diplomatique.fr/1976/06/BOURDET/33801

« Paris, ville mineure, Paris, ville sans citoyens... » Ces définitions et bien d’autres ont été données de la situation de la première ville de France. Et il est exact que, à l’heure actuelle, en tout cas, en attendant la mise en place du nouveau statut, Paris est une des seules villes d’un pays moderne et « démocratique » qui soient administrées par l’Etat ; la quasi-totalité des pouvoirs y est concentrée entre les mains des deux représentants du gouvernement, le préfet de Paris et le préfet de police ; l’Assemblée municipale, le « conseil de Paris », a des pouvoirs plus restreints que ceux de n’importe quelle autre commune française, et infiniment plus faibles que ceux de la plupart des grandes municipalités étrangères.

Ce qui est extraordinaire, c’est la facilité avec laquelle les Français d’aujourd’hui acceptent cette situation. L’habitude la leur fait trouver normale, et leur ignorance des structures étrangères les amène à formuler des remarques naïves comme : « Paris, c’est la capitale, on ne peut donc pas la laisser gérer comme les autres villes. »Comme si Londres, Bonn ou Berlin, Moscou, Tokyo, Vienne, etc., n’étaient pas des capitales. Mais le statut de Paris, en vérité, n’est qu’un cas extrême. Les autres villes de France, régies par la loi du 5 avril 1884, ne sont pas des municipalités à part entière, et les départements français ne sont pas de véritables collectivités territoriales. Le système préfectoral hérité du Premier Empire représente une incursion bizarre de l’Etat dans les affaires locales, si l’on se réfère aux exemples étrangers. Le conseil municipal de Lyon, Bordeaux, Marseille, ou un conseil général quelconque ont un peu plus de pouvoir que le Conseil de Paris (à la fois ville et département), mais pas beaucoup plus.

Quand on explique à nos concitoyens que non seulement un pays fédéral comme l’Allemagne occidentale, mais aussi un pays centralisé, comme la Grande-Bretagne, fonctionnent sans préfets, ils sont stupéfaits : « Mais qui, alors, représente le pouvoir central ? » L’idée que le pouvoir central n’a pas besoin d’être représenté, que les assemblées municipales et régionales suffisent pour faire appliquer à la fois leurs propres décisions et les lois de l’Etat, ne les effleure pas. La gauche elle-même n’est dans ce domaine pas beaucoup plus libérale que la droite ; on peut noter toutefois dans le programme commun des dispositions tendant à accroître le pouvoir des communes et des départements, et à éliminer celui des préfets. C’est un état d’esprit nouveau, et qu’il faut saluer, mais en remarquant que dans le passé de bonnes intentions du même ordre ont été « oubliées » au moment critique. D’une manière générale, on remarque que la centralisation s’accroît dans les périodes autoritaires – mais ne décroît pas dans les périodes libérales. Il y a beaucoup d’explications à cela, mais il y a par-dessus tout une déformation intellectuelle, héritage d’une longue histoire.

Le centralisme français vient d’abord d’une monarchie qui ne s’est jamais vraiment alliée au peuple contre les féodaux. Le roi a brisé le pouvoir des communes comme celui de ses vassaux ; périodiquement, les tentatives d’autonomie régionale ont été écrasées : celles des Flandres, celles d’Etienne Marcel à Paris et de ses successeurs, les espoirs de la Ligue à la fin du seizième siècle, ceux des deux Frondes, tout cela n’a mené qu’à l’accroissement du centralisme. Les Jacobins en ont été les héritiers ; une image simpliste de la Rome antique et le souci de briser le conservatisme provincial les ont poussés encore davantage dans le même sens. Napoléon n’a fait que systématiser la structure jusqu’à ses dernières conséquences, la Restauration, la monarchie de juillet, la IIe République, le Second Empire et la IIIe République n’ont rien changé, et la tentative manquée de la Commune pour desserrer le carcan n’a servi qu’à justifier la permanence du centralisme et, en ce qui concerne Paris, à lui infliger la loi du 14 avril 1871, directement anticommunarde, dont nous subissons encore les effets, qui a privé la capitale du minimum d’autonomie des autres villes de France.

Un statut « de classe »

Ce statut particulier de Paris est manifestement un statut « de classe ». Paris avait été pendant un siècle la ville révolutionnaire par excellence. La noblesse, puis la bourgeoisie, avaient eu peur d’elle ; la Convention, le Directoire, le Consulat et l’Empire, la monarchie restaurée, la IIe République et le Second Empire n’ont jamais varié dans leur volonté d’enlever à Paris toute vie autonome, et la IIIe République de M. Thiers n’aurait probablement même pas eu besoin de la menace de la Commune pour suivre le même chemin. Toutes les protestations et propositions, venues même de milieux modérés, depuis 1871, se sont heurtées au refus du pouvoir central d’accepter une démocratisation quelconque de la vie municipale à Paris. Peu à peu, comme je l’ai montré dans mon livre A qui appartient Paris ? (1), l’habitude et la résignation ont gagné la partie.

Pourtant, depuis une dizaine d’années, un nouveau mouvement pour une certaine autonomie de Paris est apparu. Cela tient au fait que, à la suite de la politique d’« exurbanisation » ou, disons le mot, de déportation des travailleurs vers la banlieue, mise en œuvre depuis un siècle par la bourgeoisie et son Etat, Paris est devenue une ville à majorité conservatrice dont le pouvoir n’a plus peur. Cela tient aussi aux progrès, dans toutes les sociétés modernes, des idées de décentralisation de l’autorité, à la suite de l’engorgement bureaucratique des systèmes ultra-centralisés. Et cela tient enfin à certaines luttes au sein des équipes dirigeantes de la Ve République – luttes qui reflètent précisément ce genre de conflits politico-technocratiques. Il y aura donc, d’ici quelques mois, un « maire de Paris », titre inconnu depuis la Révolution française, il y aura une structure plus démocratique dans les arrondissements et, paraît-il, davantage de pouvoir pour l’Assemblée parisienne.

Pour savoir si cette réforme a des chances de promouvoir une transformation réelle, deux aspects sont à considérer. Tout d’abord, l’attitude et la puissance de l’administration. Ce qui fait la force des préfets dans le système français et la faiblesse des assemblées départementales, c’est le fait que les préfets disposent d’une vaste équipe de fonctionnaires qui dépendent entièrement d’eux, donc du gouvernement, pour leur vie professionnelle, alors que les conseils généraux n’ont aucun technicien à leur opposer. Sans doute, les maires des grandes villes ont, eux, leur propre administration et sont moins impuissants. Mais la valeur technique de l’administration préfectorale et les moyens dont elle dispose sont généralement plus élevés. A Paris, la situation est encore plus grave du fait que l’Assemblée parisienne n’a aucun technicien à son service et que ses membres en sont réduits à jauger tant bien que mal par leurs propres moyens les « vérités gouvernementales, à une époque où toute décision est enrobée d’une haute technicité.

J’ai évoqué, dans le livre cité plus haut, un exemple caricatural de ce genre de situation : un haut fonctionnaire venant m’expliquer à la tribune avec gentillesse et une certaine pitié, au début des années 60, qu’il était impossible, parce que trop coûteux, de couvrir comme je le demandais les voies de la nouvelle gare Montparnasse pour y établir un espace vert, dont l’absence se faisait cruellement sentir dans ce quartier (ceci se passait à une époque où les travaux pour la nouvelle gare commençaient à peine), et le même haut fonctionnaire, ou un de ses confrères, venant dix ans plus tard à la même tribune répondre à un de mes collègues qui posait la même question : « Quel dommage que vous n’y ayez pas pensé plus tôt ; il y a quelques années, au moment de la construction de la gare, c’eût été facile et peu coûteux ! » Il y a chaque jour au Conseil de Paris des pièges de cet ordre ; l’Assemblée est constamment trompée par les pseudo-arguments techniques des hauts fonctionnaires, et le résultat, ce sont les absurdités et les scandales voulus par le pouvoir central (La Villette, par exemple) avec la complicité d’une majorité municipale parfois coupable mais le plus souvent ignorante. L’avenir de la future réforme municipale, l’accession de Paris à la position de ville se gouvernant, au moins en partie, elle-même, dépendront avant tout de l’existence d’une haute administration nommée et payée par l’Assemblée parisienne, et non par les préfets. Il faudra disséquer avec soin les décisions prises à ce sujet.

Le pouvoir et la finance

L’autre aspect, intimement lié au précédent, concerne la nature du pouvoir en France sous la Ve République. Sous les républiques précédentes, il y avait une nette distinction entre le pouvoir politique et le pouvoir financier. Il était de mauvais ton, et peu habituel, d’être à la fois homme d’affaires et homme politique. Les financiers ne se privaient pas d’intervenir, mais étaient obligés de suivre des chemins compliqués ; c’était l’époque des amitiés, des influences, voire des chèques, et il y avait une résistance de l’administration contre des procédés qui étaient, au moins officiellement, condamnés. La gauche, même bourgeoise, prétendait défendre les pauvres contre les riches. La droite elle-même ne pouvait pas honorer publiquement le veau d’or. Le Second Empire et le régime de Vichy ont eu un esprit différent : d’où les fortunes ouvertement amassées par les amis d’Haussmann et l’intervention directe du grand patronat à Vichy. Mais il appartenait au régime gaullien de théoriser, en quelque sorte, la symbiose de l’argent et de la politique : il lui a suffi de remplacer les anciennes divisions entre partis, plus ou moins représentatifs de classes sociales, par la définition « polaire » du rattachement à la personne gaullienne, que le « fidèle » soit ouvrier – ou banquier.

Dès l’été 1958, les milieux d’affaires se sont précipités sur cette ouverture providentielle, et l’on a vu le général s’entourer des plus grands noms de la finance, comme un simple président des Etats-Unis. Le symbole de cette communauté nouvelle entre la politique et la finance a été Georges Pompidou, adjoint du général banquier, premier ministre et président de la République. Mais le même processus d’intégration politico-financière est illustré par bien d’autres exemples, comme celui d’Albin Chalandon, ou de l’actuel président de la République. A l’échelon de la haute administration, le passage sans la moindre gêne d’un préfet de Paris, M. Diebolt, en 1971, de l’administration préfectorale à l’équipe de direction du vaste trust qu’est la Banque de Paris et des Pays-Bas (dont il contrôlait les activités en région parisienne quelques mois plus tôt), montre la généralisation d’un climat que nos pères auraient trouvé ahurissant. De Gaulle n’est plus, mais le système, fermement installé, n’a fait que croître et embellir.

Or, l’étroite intégration de l’Etat actuel et de la haute finance simplifie à l’extrême le jeu des financiers. Ce n’est plus une figure de dire que c’est « leur Etat ». Plus besoin d’interventions obliques et secrètes, d’amitiés et de chèques : tout se passe aux plus hauts niveaux, et le plus légalement du monde ; la législation est faite pour les grandes sociétés ; ne sont frappés, et parfois cloués au pilori, que les « margoulins » qui veulent profiter de ces « créneaux » – ou ceux qui se hasardent à des demi-illégalités dont les puissants se gardent bien, n’en ayant jamais besoin. La structure centraliste de la France facilite naturellement les choses à ces grandes sociétés ; possédant l’Etat, elles n’ont pas autant besoin qu’autrefois d’intervenir au niveau des municipalités. Mais, évidemment, Paris est pour elles le terrain de chasse idéal, le gouvernement – leur gouvernement – pouvant y faire exécuter à peu près directement ses instructions, c’est-à-dire les leurs. C’est à cela aussi que nous avons dû le scandale de La Villette, évoqué plus haut, ou l’abandon aux grandes sociétés de cette rénovation urbaine dite si joliment « rénovation concertée », du type du secteur Italie et des Hauts de Belleville.

Si la ville perdait entièrement son statut étatisé actuel pour revenir au « droit commun » des autres municipalités de France, cela n’empêcherait évidemment pas les financiers d’agir à Paris comme ailleurs, à travers le gouvernement et l’administration préfectorale, en complétant le cas échéant leurs interventions grâce à leurs amitiés municipales. C’est dire qu’il ne faudrait pas trop s’inquiéter pour eux... Pourtant, l’essence des attitudes humaines dans ce genre de situation étant la conservation de ce qui est profitable et commode, il sera intéressant de voir si les milieux d’affaires, et les hommes politiques qui les servent, vont se résigner aisément à l’idée de faire de ce profitable Paris une ville « comme les autres ».

Claude Bourdet

(1) Seuil, 1972.